PsychologieAnxiete Et Depression

Comment l'évitement des sensations corporelles nourrit votre anxiété

Le piège de fuir vos émotions physiques. Une porte de sortie concrète.

TSThierry Sudan
26 avril 202613 min de lecture

Tu connais cette sensation ? Ce moment où ton ventre se serre, où ta poitrine devient lourde, où ta gorge se noue. Et toi, que fais-tu ? Tu détournes le regard. Tu allumes ton téléphone. Tu te sers un verre. Tu te plonges dans le travail. Tu changes de sujet en conversation. Tu fais tout, absolument tout, sauf rester avec cette sensation inconfortable.

Je vois ça tous les jours dans mon cabinet à Saintes. Des hommes et des femmes intelligents, actifs, qui viennent me voir parce qu’ils « n’en peuvent plus de cette anxiété qui les ronge ». Ils ont déjà tout essayé : la respiration, la méditation, les exercices de relaxation, les applications de bien-être. Et pourtant, l’angoisse revient, comme un invité non invité qui s’incruste à chaque repas.

Il y a quelques semaines, un coureur de marathon que j’accompagne m’a dit : « Thierry, je contrôle ma respiration, je visualise mon parcours, je gère mes pensées négatives. Mais quand je suis au départ, mon cœur s’emballe tellement que j’ai envie de vomir. Je passe les 10 premiers kilomètres à lutter contre mon propre corps. » Tu vois le problème ? Il passait son temps à combattre les sensations de son corps au lieu de les utiliser.

Pourquoi ton corps devient ton ennemi

Ton corps n’est pas un traître. Il est même ton meilleur allié. Mais on t’a appris à le considérer comme un indicateur à faire taire, une alarme à désactiver. Dès que tu ressens une tension, une accélération cardiaque, une boule au ventre, ton cerveau interprète ça comme un danger. Et que fait un cerveau face à un danger ? Il active le mode survie : fuite, combat ou figement.

Le problème, c’est que cette activation est conçue pour durer quelques secondes, pas plusieurs heures. Quand tu évites systématiquement ces sensations, tu envoies un message clair à ton système nerveux : « Cette sensation est dangereuse, nous devons l’éviter à tout prix. » Ton cerveau apprend donc à avoir peur de ta propre peur. C’est ce qu’on appelle l’anxiété anticipatoire : tu n’as même pas encore ressenti la sensation que tu as déjà peur de la ressentir.

Je me souviens d’une patiente, appelons-la Sophie. Elle venait pour des crises d’angoisse qui la paralysaient au travail. En séance, elle m’a raconté qu’elle passait ses journées à surveiller son corps : « Là, mon cœur bat un peu plus vite. Attention, danger. Là, j’ai une légère tension dans les épaules. Ça y est, ça va arriver. » Elle était devenue un détecteur de fumée hypersensible, qui se déclenchait à la moindre odeur de toast grillé.

« Ce que tu fuis te poursuit. Ce que tu combats te renforce. Ce que tu accueilles s’apaise. » — Ce n’est pas une citation de bouddha, c’est une observation de tous les jours dans mon cabinet.

Quand Sophie a compris que son corps n’était pas le problème mais la solution, elle a commencé à changer. Le piège, c’est de croire que les sensations corporelles sont des ennemis à terrasser. En réalité, ce sont des messagers. Et quand tu tues le messager, tu ne reçois pas le message. L’anxiété continue de grandir, mais en silence, sous la surface.

Le mensonge que tu te racontes sur tes émotions

On t’a probablement dit que les émotions sont dans ta tête. Que c’est une question de pensées, de croyances, de schémas cognitifs. C’est vrai en partie. Mais la partie immergée de l’iceberg, celle qui pèse le plus lourd, c’est la sensation physique. Les émotions ne sont pas des concepts abstraits. Ce sont des événements corporels.

Quand tu es en colère, ton corps se prépare à l’action : mâchoires serrées, poings crispés, rythme cardiaque accéléré. Quand tu es triste, ton corps ralentit : épaules affaissées, souffle court, envie de te recroqueviller. Quand tu as peur, ton corps se prépare à fuir : jambes tendues, respiration haute, tension dans le dos.

Le problème, c’est que nous vivons dans une culture qui valorise le contrôle. On te dit de « garder ton calme », de « rester professionnel », de « ne pas montrer tes émotions ». Alors tu apprends à les ignorer, à les réprimer, à les éviter. Mais ton corps, lui, n’a pas reçu le mémo. Il continue à produire ces sensations, et toi tu continues à les combattre.

Un footballeur que j’accompagne depuis deux ans m’a raconté quelque chose de frappant. Avant chaque match, il ressentait une boule au ventre. Il passait toute la première mi-temps à essayer de la faire disparaître. « Je me disais : arrête d’avoir peur, t’es un compétiteur, ressaisis-toi. » Mais plus il luttait, plus la boule grossissait. Jusqu’au jour où je lui ai proposé un exercice simple : au lieu de vouloir la faire partir, il devait la décrire. « Elle est comment, cette boule ? Sa forme ? Sa couleur ? Sa texture ? » Et là, il m’a regardé, surpris : « C’est chaud, comme une petite boule de feu. Et bizarrement, quand je l’ai regardée, elle s’est un peu dissipée. »

C’est exactement ça. Les sensations corporelles ne sont pas des problèmes à résoudre. Ce sont des expériences à vivre. Quand tu arrêtes de les combattre, elles se transforment. Parce que ce qui les maintient en vie, c’est ta résistance.

« La douleur est inévitable, la souffrance est optionnelle. » — Ce célèbre adage bouddhiste prend tout son sens ici. La sensation physique est inévitable. La souffrance naît de ta lutte contre elle.

Le piège de l’hypervigilance corporelle

Il y a un paradoxe intéressant dans l’évitement. Plus tu veux éviter une sensation, plus tu la surveilles. C’est ce qu’on appelle l’hypervigilance corporelle. Tu deviens un gardien de prison qui surveille sans cesse les détenus. Sauf que les détenus, ce sont tes propres sensations.

Tu passes ta journée à scanner ton corps : « Mon cœur bat-il normalement ? Mes épaules sont-elles détendues ? Est-ce que je ressens cette fameuse boule au ventre ? » Et devine quoi ? Plus tu cherches, plus tu trouves. Parce que le corps humain n’est jamais parfaitement silencieux. Il y a toujours quelque chose : un frémissement, une tension, un picotement, une gêne. Et toi, tu interprètes ça comme un signal d’alarme.

Je vois ça très souvent chez les personnes qui ont vécu une crise d’angoisse marquante. Une fois que tu as eu une crise, tu deviens terrorisé à l’idée d’en avoir une autre. Alors tu deviens un expert en autosurveillance. Mais cette surveillance elle-même génère de l’anxiété. Et cette anxiété produit des sensations corporelles. Et ces sensations corporelles confirment que tu as raison d’être vigilant. C’est une boucle infernale.

Un patient, commercial dans une grande enseigne, m’a raconté comment il avait développé ce qu’il appelait sa « routine de sécurité ». Avant chaque rendez-vous client, il vérifiait son pouls, sa respiration, la température de ses mains. Il se demandait : « Suis-je en train de faire une crise ? » Bien sûr, cette question le mettait en alerte. Et cette alerte faisait battre son cœur plus vite. Et ce cœur qui battait plus vite confirmait ses craintes. Le piège est parfait.

Pour sortir de là, il faut comprendre une chose simple : ton corps n’est pas conçu pour être confortable en permanence. Il est conçu pour s’adapter. Les sensations inconfortables font partie de son fonctionnement normal. Une accélération cardiaque n’est pas un danger en soi. C’est le sens que tu lui donnes qui crée le problème.

Comment l’évitement des sensations devient un mode de vie

L’évitement n’est pas une stratégie ponctuelle. C’est un mode de vie qui s’installe insidieusement. Tu ne remarques même plus que tu passes ton temps à fuir tes sensations. Ça devient automatique.

Tu regardes ton téléphone dans l’ascenseur pour éviter cette sensation de claustrophobie. Tu manges vite pour ne pas ressentir ce vide dans l’estomac. Tu travailles tard pour ne pas entendre cette voix intérieure qui te dit que tu es fatigué. Tu bois un verre pour calmer cette tension dans la nuque. Tu te changes les idées avec une série pour ne pas sentir cette tristesse qui monte.

Le problème, c’est que l’évitement fonctionne à court terme. Sur le moment, tu te sens mieux. Tu as évité l’inconfort. Mais à long terme, tu as renforcé le message : « Cette sensation est dangereuse, il faut la fuir. » Et pire encore, tu as réduit ta fenêtre de tolérance. Tu deviens de plus en plus sensible aux sensations inconfortables. Ce qui te gênait un peu il y a six mois te devient insupportable aujourd’hui.

« L’évitement est un soulagement temporaire qui achète une dépendance à vie. » — C’est vrai pour les substances, mais aussi pour les comportements.

Je pense à un entrepreneur que j’ai accompagné. Il avait monté sa boîte avec succès, mais depuis un an, il vivait dans un état d’hyperstress permanent. Il se levait à 5h, enchaînait les réunions, répondait aux mails le soir, et dormait 5 heures par nuit. Il était fier de sa productivité. Mais en réalité, il fuyait un sentiment d’insuffisance profond. Tant qu’il était en action, il n’avait pas à ressentir cette sensation de ne pas être à la hauteur. Le problème, c’est que son corps a fini par lâcher : burnout, troubles du sommeil, anxiété généralisée.

L’évitement des sensations corporelles n’est pas une stratégie de survie. C’est une stratégie d’épuisement. Tu utilises ton énergie à fuir au lieu de l’utiliser à vivre.

Une porte de sortie concrète : l’approche en trois étapes

Alors, comment sortir de ce piège ? Il ne s’agit pas de devenir un moine bouddhiste qui médite 10 heures par jour. Il s’agit d’apprendre à accueillir ce qui est là, sans le combattre. Je vais te donner une méthode simple que j’utilise avec mes patients et les sportifs que j’accompagne.

Étape 1 : Repère l’évitement sans te juger

La première étape, c’est de prendre conscience de tes stratégies d’évitement. Sans culpabilité. Tu n’es pas un mauvais élève. Tu as juste appris à survivre. Alors, pendant les prochains jours, observe-toi. Quand ressens-tu une sensation inconfortable ? Que fais-tu automatiquement pour y échapper ? Tu prends ton téléphone ? Tu te lèves ? Tu manges ? Tu changes de pensée ?

Note-le simplement. Ne cherche pas à changer. Juste observe. Cette prise de conscience est déjà un énorme pas. Parce que tant que tu agis en pilote automatique, tu ne peux pas choisir.

Étape 2 : Crée un espace pour la sensation

Quand tu identifies une sensation inconfortable, au lieu de la fuir, essaie de lui faire un peu de place. Juste un peu. Pas besoin de l’accueillir à bras ouverts. Commence par 10 secondes. Pose ton attention sur la sensation. Où est-elle exactement ? A-t-elle une forme ? Une texture ? Une température ? Est-elle fixe ou changeante ?

Ne cherche pas à la faire disparaître. Ne cherche pas à la comprendre. Contente-toi de l’observer, comme tu observerais un nuage dans le ciel. Les nuages passent. Les sensations aussi.

Étape 3 : Respire dans la sensation

C’est la partie la plus puissante. Quand tu as identifié la sensation, imagine que tu peux envoyer ta respiration directement dans cette zone. Inspire et expire en imaginant que l’air traverse cette partie de ton corps. Ne force pas. Ne cherche pas à détendre. Laisse juste ta respiration faire son chemin.

Ce que tu vas observer, c’est que la sensation va changer. Elle peut devenir plus forte d’abord, puis s’atténuer. Elle peut se déplacer. Elle peut se transformer en autre chose. L’important, ce n’est pas ce qui arrive. C’est que tu restes présent, sans fuir.

Un patient que j’accompagnais pour des douleurs chroniques à l’estomac m’a dit un jour : « La première fois que j’ai fait cet exercice, j’ai senti une boule énorme. Je suis resté avec elle 30 secondes, et elle a commencé à se dissoudre. C’était comme si elle avait besoin que je la regarde pour pouvoir partir. »

C’est exactement ça. Les sensations veulent être vues. Quand tu les ignores ou les combats, elles crient plus fort. Quand tu les accueilles, elles peuvent enfin se calmer.

Ce que cette approche peut (et ne peut pas) faire

Je veux être honnête avec toi. Cette approche ne va pas faire disparaître toutes tes sensations inconfortables. Tu vas continuer à ressentir du stress avant une échéance importante, de la nervosité avant un rendez-vous, de l’appréhension avant une compétition. Et c’est normal. C’est humain.

Ce que cette approche peut faire, c’est changer ta relation à ces sensations. Au lieu de les vivre comme des ennemis, tu vas les vivre comme des expériences passagères. Au lieu de les amplifier par ta résistance, tu vas les laisser suivre leur cours naturel. Au lieu de les craindre par anticipation, tu vas savoir que tu peux les traverser.

« Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de ressentir la peur sans qu’elle te paralyse. » — C’est valable pour toutes les sensations.

Un coureur avec qui je travaille m’a dit récemment : « Maintenant, quand mon cœur s’emballe au départ, je me dis : voilà, mon corps se prépare. C’est de l’énergie disponible. Avant, je m’épuisais à lutter contre. Maintenant, je l’utilise. » C’est ça, le changement. Pas de ne plus ressentir, mais de ne plus être prisonnier de ce qu’on ressent.

Cette approche ne remplace pas un suivi thérapeutique si ton anxiété est sévère ou si tu vis des traumatismes. Si tu sens que tu es submergé, que les sensations sont trop fortes, que tu ne peux pas les accueillir sans être submergé, alors il est important de consulter. Ces outils sont puissants, mais ils ne sont pas une baguette magique. Ils demandent un apprentissage, et parfois un accompagnement.

Ce que tu peux faire maintenant

Tu es là, à lire cet article, peut-être assis sur une chaise ou dans ton canapé. Je vais te proposer quelque chose de simple. Prends 30 secondes. Juste 30 secondes.

Ferme les yeux si tu le peux. Porte ton attention à l’intérieur de ton corps. Sans chercher à changer quoi que ce soit. Qu’est-ce que tu ressens ? Peut-être une tension dans les épaules ? Une lourdeur dans la poitrine ? Un vide dans le ventre ?

Choisis une sensation. N’importe laquelle. Reste avec elle 10 secondes. Observe-la comme tu observerais une fleur. Puis, expire et imagine que tu lâches un peu de cette tension. Pas besoin de tout lâcher. Juste un tout petit peu.

Voilà. Tu viens de faire un geste radical : au lieu de fuir, tu es resté. Et ce geste, répété des centaines de fois, peut transformer ta relation à ton anxiété.

Si tu sens que tu as besoin d’aller plus loin, que cette approche t’a parlé mais que tu ne sais pas par où commencer, je suis là. Mon cabinet à Saintes est ouvert. On peut aussi échanger par téléphone ou visio si tu es loin. Je ne vais pas te promettre que ton anxiété disparaîtra. Mais je peux t’aider à apprendre à vivre avec elle, sans qu’elle dirige ta vie.

Parce qu’au fond, ce n’est pas de ne plus

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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