PsychologieAnxiete Et Depression

IFS : accueillir la partie de vous qui craint les autres

Une méthode douce pour libérer votre critique intérieur.

TSThierry Sudan
26 avril 202613 min de lecture

Il y a quelques semaines, un homme est venu me voir. La cinquantaine, cadre commercial, il réussissait bien dans son métier. Pourtant, chaque réunion d’équipe le vidait. Il me disait : « Je passe mon temps à anticiper ce que les autres pensent de moi. Je prépare mes phrases, je les répète, mais dès que j’ouvre la bouche, j’ai l’impression d’être jugé. Je finis par me taire ou par dire des banalités. En rentrant chez moi, je me déteste. » Il n’était pas timide. Il avait simplement une voix intérieure qui lui répétait, en boucle : « Tu n’es pas à la hauteur. Les autres vont voir que tu es nul. »

Cette voix, vous la connaissez peut-être. Elle peut être plus subtile ou plus agressive. Elle peut vous critiquer avant même que vous n’ayez agi. Elle peut vous faire éviter les soirées entre amis, les entretiens, les appels téléphoniques. Vous avez peut-être essayé de la faire taire. De la raisonner. De la contredire avec des affirmations positives. Mais elle revient toujours.

Et si cette voix n’était pas votre ennemie ? Et si elle était une partie de vous qui essaie de vous protéger, à sa manière maladroite ? C’est l’hypothèse que pose l’IFS, l’Internal Family Systems, une approche que j’utilise quotidiennement dans mon cabinet à Saintes. Je vous propose de la découvrir, non pas comme une théorie, mais comme une expérience pratique pour alléger ce que vous portez.

D’où vient cette voix qui vous juge ?

Avant d’explorer l’IFS, prenons un instant pour observer cette voix critique. Elle ne sort pas de nulle part. Elle a une histoire. Dans la plupart des cas, elle s’est construite très tôt, comme une armure. Quand vous étiez enfant, vous avez peut-être appris qu’il fallait être parfait pour être aimé. Ou que montrer ses faiblesses était dangereux. Ou que l’erreur était une honte. Alors, une partie de vous a pris les commandes. Elle a dit : « Je vais surveiller tout ce qu’il fait. Je vais l’empêcher de se tromper. Comme ça, il ne souffrira pas. »

Cette partie a bien fonctionné pendant des années. Elle vous a peut-être aidé à être studieux, performant, prudent. Mais avec le temps, son mode de protection est devenu un problème. Elle ne s’arrête jamais. Elle critique même quand vous êtes seul chez vous. Elle vous empêche de prendre des risques, de vous connecter aux autres, de vivre pleinement.

Prenons un exemple concret. Une patiente, appelons-la Sophie, chef de projet dans une collectivité, évitait systématiquement les réunions informelles à la machine à café. Elle me disait : « J’ai peur de dire une bêtise. Alors je reste à mon bureau. » En explorant un peu, elle s’est souvenue qu’à 8 ans, elle avait raconté une anecdote à table, et son père avait ri d’elle. Pas méchamment, mais elle avait ressenti une honte brûlante. Sa partie critique s’était alors activée : « Ne parle plus jamais sans avoir vérifié ce que tu vas dire. » À 35 ans, cette partie était toujours aux commandes, l’empêchant de créer des liens simples avec ses collègues.

Ce que l’IFS propose, ce n’est pas de combattre cette partie. C’est de l’écouter. De comprendre ce qu’elle craint vraiment. Et de lui montrer qu’elle peut lâcher prise, parce que vous êtes désormais un adulte capable de gérer les situations autrement.

Point clé : La partie qui vous critique n’est pas un défaut de caractère. C’est un système de protection qui a été installé dans l’enfance et qui n’a jamais reçu l’ordre de se mettre à jour.

L’IFS, c’est quoi exactement ? Un modèle simple pour comprendre votre monde intérieur

L’IFS (Internal Family Systems) a été développé par le psychologue américain Richard Schwartz dans les années 1980. Le nom peut sembler complexe, mais l’idée est très simple : votre esprit est composé de différentes « parties », comme une famille intérieure. Chaque partie a ses propres émotions, croyances et motivations. Et au centre de cette famille, il y a un « Self », une essence calme, curieuse et compatissante.

Quand tout va bien, le Self dirige la famille. Il écoute chaque partie, prend en compte ses besoins, mais reste aux commandes. Mais quand un traumatisme ou un stress survient, certaines parties prennent le pouvoir. Elles deviennent ce qu’on appelle des « managers » ou des « pompiers ».

  • Les managers sont des parties qui tentent de contrôler votre environnement pour éviter la souffrance. La partie critique qui vous dit de vous taire pour ne pas être jugé est un manager. Elle anticipe, planifie, contrôle. Elle est souvent perfectionniste, exigeante, voire tyrannique. Mais son intention profonde est protectrice.
  • Les pompiers sont des parties qui réagissent en urgence quand une émotion devient trop forte. Elles poussent à manger du sucre, à scroller sur son téléphone, à boire un verre, à s’isoler. Elles veulent éteindre l’incendie émotionnel immédiatement, sans se soucier des conséquences à long terme.
  • Les exilés sont des parties vulnérables, souvent des parts d’enfant, qui portent des blessures anciennes : honte, peur, solitude, abandon. Les managers et les pompiers travaillent dur pour que vous n’ayez jamais accès à ces exilés, parce que leur douleur est perçue comme insupportable.

Dans le cas de l’anxiété sociale, la partie qui craint les autres est souvent un manager. Il vous dit : « Sois discret, ne te fais pas remarquer, prépare tout, sinon tu risques de revivre cette humiliation que tu as connue à 7 ans quand le maître t’a ridiculisé devant toute la classe. » Ce manager protège un exilé : la part d’enfant qui a été humiliée et qui porte encore la honte.

L’objectif de l’IFS n’est pas de se débarrasser du manager. C’est de l’aider à se détendre, à faire confiance au Self. Et pour cela, il faut d’abord le remercier.

Comment accueillir la partie qui craint les autres sans la combattre

Le piège habituel, face à une voix intérieure critique, c’est de vouloir la faire taire. « Arrête de penser ça », « Sois positif », « Ce n’est pas rationnel ». Mais plus vous luttez contre une partie, plus elle se raidit. Elle se sent attaquée, incomprise, et elle monte le volume. C’est comme si vous disiez à un gardien de sécurité : « Tu sers à rien, va-t’en ! » Il va planter ses pieds dans le sol et resserrer son poing sur sa matraque.

L’IFS propose une autre voie : la curiosité. Vous pouvez apprendre à dialoguer avec cette partie, non pas pour la dominer, mais pour la connaître.

Voici comment vous pouvez commencer, seul, chez vous, en toute sécurité. Installez-vous dans un endroit calme. Fermez les yeux. Prenez trois respirations profondes. Puis, portez votre attention sur cette partie qui critique, qui juge, qui vous dit que vous n’êtes pas à la hauteur. Ne cherchez pas à la chasser. Observez-la simplement. Où la sentez-vous dans votre corps ? Est-ce une tension dans la poitrine ? Un nœud dans le ventre ? Une pression dans la gorge ?

Ensuite, adressez-vous à elle avec une question simple, sincère, curieuse : « Bonjour. Je te vois. Je sens que tu es là. Est-ce que tu peux m’expliquer ce que tu fais pour moi ? » Cette question peut sembler étrange au début. Vous pouvez avoir l’impression de parler à un mur. Mais souvent, une réponse émerge, sous forme de pensée, de sensation ou de souvenir.

Un patient, Paul, 42 ans, informaticien, avait une partie qui le poussait à vérifier ses emails dix fois par jour, par peur d’avoir fait une erreur. Quand il a posé cette question, il a ressenti une pression dans la nuque et une pensée est venue : « Si tu ne vérifies pas, tu vas te faire gronder. » Nous avons exploré. Cette partie protégeait Paul d’une peur ancienne : celle d’être puni par son père, un homme sévère qui ne tolérait aucune faute. Le manager (vérifier les emails) protégeait l’exilé (l’enfant qui avait peur de son père).

En accueillant cette partie, sans la juger, Paul a pu lui dire : « Merci d’avoir veillé sur moi toutes ces années. Mais je ne suis plus un enfant. Mon chef actuel n’est pas mon père. Je peux gérer une erreur. Tu peux te reposer un peu. » Ce n’est pas un processus magique. Cela prend du temps. Mais c’est un premier pas vers une libération.

Point clé : Votre critique intérieur n’est pas un tyran à abattre. C’est un gardien fatigué qui a besoin qu’on reconnaisse son travail avant d’accepter de prendre un congé.

Pourquoi vos peurs sociales sont souvent des messages d’anciennes blessures

Revenons à la peur des autres. Cette crainte, cette sensation d’être jugé, observé, évalué, est l’une des plus répandues. Pourtant, elle est rarement rationnelle. Vous savez, intellectuellement, que la personne en face de vous ne va pas vous dévorer. Mais votre corps réagit comme si c’était le cas : cœur qui s’emballe, mains moites, voix qui tremble, envie de fuir.

En IFS, on considère que cette peur est souvent activée par un exilé. Une partie de vous, jeune, vulnérable, qui a vécu une expérience de rejet, d’humiliation ou d’abandon. Cette expérience est restée bloquée, non digérée. Et aujourd’hui, chaque situation sociale qui ressemble, même de loin, à cette expérience originelle, réveille l’exilé. Le manager (la partie critique) entre alors en action pour vous protéger : « Ne t’approche pas trop. Ne dis rien d’important. Reste en retrait. »

Prenons l’exemple de Claire, 29 ans, enseignante. Elle paniquait à l’idée de prendre la parole en réunion pédagogique. Son corps se bloquait, sa voix devenait aiguë. En explorant avec l’IFS, nous avons découvert une scène : à 12 ans, elle avait présenté un exposé devant la classe. Un garçon avait ricané, et le professeur n’avait rien dit. Elle s’était assise en tremblant de honte. Cette expérience avait créé un exilé qui portait la croyance : « Si je parle en public, je vais être ridiculisée et personne ne viendra m’aider. »

Son manager était devenu hyper-vigilant. Avant chaque réunion, il répétait : « Prépare tout par cœur. Ne laisse aucune place à l’improvisation. Si tu bafouilles, c’est la catastrophe. » Ce manager était épuisé, mais il ne pouvait pas s’arrêter, car il croyait sincèrement que la survie de Claire en dépendait.

Quand Claire a pu, en séance, entrer en contact avec l’exilée de 12 ans, elle a ressenti une immense tristesse. Elle a pu lui dire : « Je suis là maintenant. Je te vois. Tu n’es plus seule. Tu peux pleurer. » Et elle a pu ensuite dialoguer avec le manager : « Je sais que tu as fait de ton mieux. Mais je n’ai plus besoin d’être parfaite pour être en sécurité. Si je fais une erreur, je survivrai. » Le manager a commencé à se détendre. Les réunions suivantes ont été moins angoissantes. Pas magiques, mais plus légères.

Ce que je veux vous montrer ici, c’est que votre peur des autres n’est pas un défaut de personnalité. C’est un système de protection qui a été mis en place pour une bonne raison, mais qui est devenu obsolète. L’IFS permet de mettre à jour ce système.

Les trois étapes pratiques pour apaiser votre critique intérieur aujourd’hui

Je vous propose un petit protocole que vous pouvez tester, seul, chez vous. Prenez un carnet ou un document vide. Installez-vous tranquillement. Lisez d’abord les étapes, puis fermez les yeux et faites l’exercice. Ne cherchez pas la perfection. L’important est l’intention, pas le résultat.

Étape 1 : Identifier la partie qui critique Pensez à une situation sociale qui vous stresse : un appel téléphonique, une réunion, une soirée. Ressentez la tension. Puis demandez-vous : « Quelle est la pensée qui vient juste avant l’anxiété ? » Notez-la. Par exemple : « Je vais dire une connerie », « Ils vont voir que je suis mal à l’aise », « Je vais être jugé ». Cette pensée est la voix de la partie.

Étape 2 : Dialoguer avec la partie Placez votre main sur la zone de votre corps où vous sentez la tension (poitrine, gorge, ventre). Respirez doucement. Dites intérieurement : « Bonjour, partie qui craint les autres. Je sais que tu es là. Est-ce que tu peux m’expliquer ce que tu essaies de me protéger ? » Écoutez la réponse qui vient, sans la censurer. Elle peut être une image, un mot, une sensation. Accueillez-la. Si vous sentez de la résistance, ne forcez pas. Dites simplement : « Merci d’être là. Je reviendrai te parler plus tard. »

Étape 3 : Remercier et proposer un nouveau rôle Quand vous sentez un peu de connexion avec cette partie, remerciez-la sincèrement : « Merci d’avoir veillé sur moi toutes ces années. Je sais que tu as fait de ton mieux pour m’éviter la souffrance. » Puis, proposez-lui un nouveau rôle : « Aujourd’hui, je suis adulte. Je peux gérer les feedbacks et les regards. Est-ce que tu accepterais de prendre un peu de recul ? Peut-être que tu pourrais être une sentinelle calme, plutôt qu’un gardien stressé. » Ne vous attendez pas à ce qu’elle accepte tout de suite. Certaines parties sont très méfiantes. Le simple fait d’entamer le dialogue est déjà un immense pas.

Je le répète souvent à mes patients à Saintes : ce n’est pas un exercice de pensée positive. C’est un travail de reconnaissance intérieure. Vous ne dites pas à la partie qu’elle a tort. Vous lui dites que vous la voyez, que vous comprenez son rôle, et que vous êtes désormais là pour prendre la relève.

Point clé : La libération ne vient pas du combat, mais de la reconnaissance. Quand une partie se sent vue et comprise, elle peut enfin lâcher son fardeau.

Ce que l’IFS ne fait pas : une mise au point honnête

Je veux être clair avec vous. L’IFS n’est pas une baguette magique. Ce n’est pas une méthode qui efface les peurs en une séance. Ce n’est pas non plus une excuse pour ne rien faire. Certaines personnes viennent me voir en espérant que leur critique intérieur disparaisse complètement. Ce n’est pas l’objectif. L’objectif est que cette partie ne soit plus aux commandes, qu’elle devienne une conseillère plutôt qu’une dictatrice.

L’IFS demande une certaine régularité. Dialoguer avec ses parties, c’est comme apprendre une nouvelle langue. Au début, c’est maladroit, on ne comprend pas tout, on se trompe. Mais avec la pratique, la communication devient plus fluide. Vous apprenez à reconnaître les signatures de vos parties : cette tension dans la mâchoire, ce mantra intérieur qui se répète, cette envie soudaine de fuir.

Par ailleurs, l’IFS n’est pas adapté à tout le monde de la même manière. Si vous traversez une crise aiguë, un deuil récent, ou si vous avez des pensées suicidaires, il est essentiel de consulter d’abord un professionnel de santé mentale. L’IFS est un outil puissant, mais il doit être utilisé avec discernement, idéalement accompagné par un praticien formé.

Enfin, l’IFS ne vous promet pas de devenir extraverti du jour au lendemain. Si vous êtes naturellement introverti, vous le resterez. Mais vous pourrez peut-être aller à une soirée sans que votre corps ne soit en état d’alerte maximal. Vous pourrez peut-être prendre la parole en réunion sans avoir l’impression de jouer votre vie

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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