PsychologieAnxiete Et Depression

Quand consulter : le bon moment pour se faire aider

Les signaux d’alarme qui justifient un accompagnement professionnel.

TSThierry Sudan
26 avril 202613 min de lecture

Il y a quelques semaines, un homme d’une cinquantaine d’années s’est assis dans le fauteuil face à moi. Il était venu pour « un petit truc », disait-il. Le dos voûté, les mains serrées sur ses genoux, il m’a raconté qu’il n’arrivait plus à dormir depuis trois mois. Pas une insomnie totale, mais ce réveil à trois heures du matin, chaque nuit, sans raison. Il restait allongé, le regard au plafond, à ressasser les mêmes pensées : son travail, ses enfants, l’avenir. Le jour, il tenait le coup. Il buvait un café de plus, il souriait aux collègues, il signait les papiers. Mais il sentait bien que quelque chose n’allait pas.

Je lui ai demandé pourquoi il avait attendu trois mois. Il m’a répondu : « Je ne savais pas si c’était assez grave pour déranger. »

Cette phrase, je l’entends presque chaque semaine. Des gens intelligents, actifs, responsables, qui souffrent en silence parce qu’ils ne savent pas à partir de quel moment il est légitime de demander de l’aide. On vit dans une culture où on valorise le fait de tenir, de serrer les dents, de ne pas se plaindre. On se dit que tant qu’on n’a pas de diagnostic officiel, tant qu’on n’est pas « vraiment » déprimé ou « vraiment » en crise, on n’a pas le droit de consulter. Et on attend. On attend que ça passe, que ça s’aggrave, que le corps ou l’entourage finisse par donner l’alerte.

Je ne vais pas vous donner une liste de symptômes à cocher comme si vous remplissiez un formulaire administratif. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Ce que je peux vous proposer, c’est une grille de lecture plus fine, plus humaine, pour reconnaître quand le seuil est franchi. Parce que le bon moment pour se faire aider, ce n’est pas quand vous êtes au bord du gouffre. C’est quand vous commencez à sentir que le sol se dérobe sous vos pieds.

Pourquoi on attend toujours trop longtemps ?

Avant de parler des signaux d’alarme, il faut comprendre ce qui nous retient. Car ce n’est pas de la paresse ou de l’ignorance. C’est un mécanisme bien plus profond, qui touche à notre identité, à notre éducation, à la peur de perdre le contrôle.

Prenons l’exemple de Laura, une coureuse que j’accompagne en préparation mentale. Elle s’entraînait pour un marathon, mais depuis deux mois, elle n’arrivait plus à suivre son plan. Pas à cause d’une blessure physique, mais parce qu’au bout de vingt minutes d’effort, une angoisse montait, une boule dans la gorge, l’impression de ne pas pouvoir respirer. Elle a consulté un médecin du sport, qui n’a rien trouvé. Puis un ostéopathe. Puis elle a changé ses chaussures. Rien n’y faisait. Quand elle est venue me voir, elle m’a dit : « Je pensais que c’était juste mental, que je manquais de volonté. »

Voilà le premier piège : on confond souffrance psychique et défaut de caractère. On se dit que si on était plus fort, plus discipliné, on passerait au travers. On intériorise la difficulté comme une faiblesse personnelle. Alors on attend, on essaie de se raisonner, on se donne des ordres : « Arrête de ruminer », « Prends-toi en main », « Secoue-toi ». Mais ça ne marche pas, parce que ce n’est pas un problème de volonté. C’est un signal que quelque chose, dans votre système, est déséquilibré.

Le deuxième piège, c’est la comparaison. On regarde autour de soi et on se dit : « Untel a perdu son père, il tient le coup, pourquoi pas moi ? », ou « Ma collègue gère trois enfants et un boulot à plein temps sans craquer, je devrais y arriver aussi ». On oublie que chacun a sa propre histoire, sa propre sensibilité, ses propres ressources et fragilités. La souffrance ne se mesure pas à l’aune de celle des autres. Ce qui est léger pour l’un peut être insurmontable pour l’un.

Le troisième piège, c’est la peur de ce que ça signifie. Consulter un psy, c’est admettre qu’on a un problème. C’est sortir du déni. Et le déni, même inconfortable, a une fonction protectrice : il permet de continuer à fonctionner sans avoir à affronter la vérité. Beaucoup de mes patients me disent, après quelques séances : « J’aurais dû venir plus tôt, mais j’avais peur de ce que j’allais découvrir. » Et c’est humain. On préfère un mal connu à un mystère inquiétant.

Le bon moment pour consulter, ce n’est pas quand vous avez touché le fond. C’est quand vous sentez que vous commencez à glisser sur la pente et que vous n’arrivez plus à vous raccrocher seul.

Le premier signal : votre sommeil change

Commençons par le plus fiable, le plus objectif : le sommeil. C’est le baromètre de votre système nerveux. Quand tout va bien, vous dormez. Pas parfaitement, mais suffisamment. Quand quelque chose cloche, le sommeil est le premier à trinquer.

Je ne parle pas d’une nuit blanche après un examen ou une dispute. Je parle d’un changement de pattern qui dure. Par exemple :

  • Vous vous réveillez systématiquement entre 2h et 4h du matin, et vous mettez plus de 30 minutes à vous rendormir.
  • Vous avez du mal à vous endormir, non pas parce que vous n’êtes pas fatigué, mais parce que votre cerveau tourne en boucle sur les mêmes sujets.
  • Vous dormez mais vous vous réveillez épuisé, comme si vous n’aviez pas récupéré.
  • Vous avez besoin d’alcool ou de somnifères pour trouver le sommeil, et ça devient une habitude.

Ce qui est intéressant, c’est que beaucoup de gens ne font pas le lien. Ils disent : « Je dors mal, mais c’est parce que je stresse au boulot. » Oui, mais justement : le stress au boulot est une cause, mais le sommeil perturbé est un symptôme. Et c’est un symptôme qui s’auto-entretient. Moins vous dormez, moins vous êtes capable de réguler vos émotions, plus vous stressez, moins vous dormez. C’est une spirale.

Un patient m’a raconté qu’il se levait toutes les nuits à 3h30, comme une horloge. Il en avait parlé à son médecin traitant, qui lui avait prescrit des somnifères légers. Ça a marché deux semaines, puis les réveils sont revenus. Il a augmenté les doses. Puis il a arrêté, parce qu’il ne se sentait plus lui-même le matin. Quand on a commencé à travailler, on s’est rendu compte que ce réveil nocturne était lié à une anxiété diffuse concernant son fils adolescent. Il n’y pensait pas la journée, parce qu’il était occupé. Mais la nuit, son inconscient prenait le relais.

Si votre sommeil est perturbé depuis plus de deux semaines, sans cause physique évidente (douleur, environnement bruyant, etc.), c’est un signal. Pas une urgence, mais un signal. Il est temps de vous poser la question : qu’est-ce qui se passe dans ma vie que je n’arrive pas à traiter le jour ?

Le deuxième signal : votre seuil de tolérance s’effondre

Un autre signe majeur, c’est votre réactivité émotionnelle. Vous devenez plus irritable, plus impatient, plus sensible aux petites contrariétés. Ce qui ne vous dérangeait pas avant vous met hors de vous. Un embouteillage, une remarque anodine d’un collègue, un objet qui tombe par terre : tout devient une montagne.

Ce n’est pas un défaut de caractère. C’est un indicateur que votre réservoir d’énergie psychique est vide. Imaginez que vous avez un verre d’eau. Chaque jour, vous y versez des gouttes : le stress du travail, les tensions familiales, les soucis d’argent, les nuits trop courtes. Normalement, le verre a un trop-plein, vous évacuez par le sport, la discussion, le rire, le repos. Mais quand les gouttes s’accumulent sans évacuation, le verre déborde. Et la moindre goutte supplémentaire fait déborder.

Un footballeur que j’accompagne m’a raconté qu’il s’était mis à hurler sur son coéquipier pendant un entraînement, pour une passe ratée. Il avait 23 ans, il était d’habitude calme, respecté. Après le match, il s’est excusé, mais il ne comprenait pas ce qui lui était arrivé. Il m’a dit : « Ce n’était pas moi. » Et c’est exactement ça. Quand votre seuil de tolérance s’effondre, ce n’est pas vous qui réagissez, c’est votre système nerveux en mode survie. Vous n’êtes plus dans la réponse adaptée, vous êtes dans la réaction automatique.

Ce signal est souvent minimisé. On se dit : « Je suis fatigué, ça va passer. » Mais si cette irritabilité dure, si elle devient un trait de votre quotidien, si vos proches vous font des remarques (« Tu es nerveux en ce moment », « Tu t’énerves pour rien »), écoutez-les. Ils voient ce que vous ne voulez pas voir.

Le troisième signal : vous perdez le goût pour ce qui vous faisait vibrer

C’est ce qu’on appelle l’anhédonie, un mot un peu savant pour dire : la perte de plaisir. Ce n’est pas la tristesse. C’est plutôt une grisaille. Les choses qui vous faisaient du bien – lire un roman, écouter de la musique, faire du sport, voir des amis, cuisiner – ne vous procurent plus rien. Vous les faites par habitude, par obligation, ou vous les abandonnez.

Un patient, cadre commercial, m’a dit un jour : « Je ne comprends pas. J’ai tout ce que je voulais : une belle maison, une famille, un bon salaire. Mais je ne ressens plus rien. Je me force à sortir, je me force à rire, mais c’est du théâtre. » Il n’était pas dépressif au sens clinique du terme – il n’avait pas de pensées suicidaires, il continuait à travailler – mais il était vidé de sa joie de vivre. Et ça durait depuis des mois.

Ce signal est dangereux parce qu’il est insidieux. On s’habitue à la grisaille. On se dit que c’est la vie, qu’on vieillit, qu’on devient sérieux. Mais non. La perte de plaisir est un drapeau rouge. Elle indique que votre cerveau a cessé de produire les récompenses chimiques dont vous avez besoin pour vous sentir vivant. C’est un mécanisme de protection : quand vous êtes en stress chronique, votre système nerveux coupe les plaisirs non essentiels pour économiser de l’énergie. Le problème, c’est que ces plaisirs sont justement ce qui vous permet de recharger vos batteries.

Si vous vous surprenez à dire « Je n’ai envie de rien » ou « Je fais les choses sans plaisir », et que ça dure plus de quelques semaines, prenez-le au sérieux. Ce n’est pas une phase, c’est un signal.

Le quatrième signal : votre corps parle pour vous

Le psychisme et le corps ne sont pas séparés. Quand l’esprit ne peut plus exprimer sa souffrance par des mots, le corps prend le relais. C’est ce qu’on appelle la somatisation. Et c’est extrêmement fréquent.

Les signes physiques d’un déséquilibre psychique sont nombreux :

  • Maux de tête répétés, sans cause médicale.
  • Douleurs dorsales ou cervicales chroniques.
  • Troubles digestifs : colon irritable, brûlures d’estomac, nausées.
  • Sensation d’oppression dans la poitrine, gorge serrée.
  • Fatigue persistante, même après une nuit de sommeil.
  • Baisse de la libido.
  • Infections à répétition (rhumes, herpès, etc.) signe d’un système immunitaire affaibli.

Une femme est venue me voir après un bilan médical complet. Elle avait mal au ventre depuis six mois. Elle avait passé une échographie, une coloscopie, des prises de sang. Tout était normal. Son médecin lui avait dit : « C’est peut-être le stress. » Elle était vexée. Elle pensait qu’on lui disait que c’était dans sa tête, comme si c’était moins réel. Pourtant, la douleur était bien réelle. Ce qui n’était pas réel, c’était la cause organique. La cause était émotionnelle.

On a commencé à explorer sa vie. Elle s’occupait de sa mère malade, gérait un travail exigeant, et ne s’accordait aucun répit. Elle disait toujours oui, elle ne voulait décevoir personne. Son corps, lui, disait non. Les douleurs abdominales étaient une façon de lui signifier qu’elle ne pouvait plus continuer comme ça.

Votre corps ne ment jamais. Si vous avez des symptômes physiques inexpliqués qui persistent, ne les ignorez pas. Ne les minimisez pas. Interrogez-vous sur ce qu’ils essaient de vous dire.

Le cinquième signal : vous vous isolez ou vous vous agitez

Deux comportements opposés, mais qui indiquent la même chose : une difficulté à réguler votre monde intérieur.

L’isolement, c’est quand vous commencez à décliner les invitations. Vous trouvez des excuses. Vous préférez rester chez vous, même si vous vous ennuyez. Vous ne répondez plus aux messages. Vous vous sentez fatigué à l’idée de voir du monde. Vous vous dites que les autres ne peuvent pas comprendre, ou que vous allez les ennuyer avec vos problèmes. L’isolement est un cercle vicieux : moins vous voyez les gens, plus vous vous enfermez dans vos pensées, plus vous vous sentez seul, moins vous avez envie de voir les gens.

L’agitation, c’est l’inverse. Vous ne tenez pas en place. Vous enchaînez les activités, les sorties, les projets. Vous vous surmenez au travail. Vous dites oui à tout, même ce qui vous épuise. Vous avez peur du vide, du silence, de vous retrouver seul avec vous-même. Cette hyperactivité est une fuite en avant. Elle vous permet de ne pas entendre ce qui se passe à l’intérieur.

L’un de mes patients, un entrepreneur, travaillait 70 heures par semaine. Il était fier de sa productivité. Mais il avait des crises d’angoisse le dimanche soir, quand le rythme ralentissait. Il ne supportait pas l’inactivité. Il a fallu qu’il fasse un burn-out pour s’arrêter. Quand on a commencé à travailler, on s’est rendu compte que son agitation était une façon d’éviter de ressentir une tristesse profonde liée à une séparation ancienne qu’il n’avait jamais digérée.

Que vous vous isoliez ou que vous vous agitiez, le mécanisme est le même : vous perdez le contact avec vous-même. Vous n’êtes plus en capacité d’écouter vos besoins profonds. Vous êtes en pilotage automatique, et le pilote est fatigué.

Le sixième signal : vous avez des pensées qui tournent en boucle

On appelle ça la rumination. C’est ce moment où votre esprit ressasse les mêmes scénarios, les mêmes inquiétudes, les mêmes regrets, sans trouver de solution. Vous analysez, vous rejouez les conversations, vous imaginez le pire. Et plus vous pensez, plus vous vous enfoncez.

La rumination est épuisante. Elle donne l’illusion que vous êtes en train de résoudre un problème, alors qu’en réalité, vous êtes en train de le nourrir. C’est comme si vous tourniez en rond dans une pièce sans porte, en espérant qu’en tournant assez vite, une issue apparaîtra.

Un patient m’a raconté qu’il passait ses trajets en voiture à rejouer mentalement une dispute avec son chef. Il changeait les dialogues, il imaginait ce qu’il aurait dû dire, il se mettait en colère. Arrivé au bureau, il était déjà lessivé. Il n’avait pas encore commencé sa journée qu’il avait déjà épuisé son énergie mentale.

Quand les pensées deviennent obsédantes, quand elles empiètent sur votre capacité à vous concentrer, à être présent, à dormir, c’est un signal. V

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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