PsychologieConfiance Et Estime De Soi

Le jour où j’ai arrêté de me juger (et ce que ça a changé)

Un témoignage fictif sur la libération que procure l’autocompassion.

TSThierry Sudan
28 avril 202613 min de lecture

Tu passes la tête dans le rétroviseur pendant que tu finis de te brosser les dents. Ce petit coup d’œil machinal, tu le fais sans y penser. Et là, en une fraction de seconde, le jugement tombe : « T’as pris la tête, là, non ? » ou « T’as une sale mine aujourd’hui ». Puis, comme un disque rayé, la voix intérieure enchaîne : « Tu aurais dû te coucher plus tôt. De toute façon, t’es nul(le) pour gérer ton temps. »

Tu finis par te détester un peu plus chaque matin, sans même t’en rendre compte.

Je pourrais te raconter une histoire de performance, de champion olympique ou d’entrepreneur hyperconnecté. Mais la vérité, c’est que le juge intérieur le plus féroce que j’ai rencontré dans mon cabinet, ce n’est pas celui d’un sportif de haut niveau. C’est celui de madame L., une infirmière de 47 ans, douce, compétente, appréciée de tous. Elle venait me voir pour des insomnies et une fatigue chronique. Pendant les premières séances, elle passait son temps à se critiquer : « Je n’aurais pas dû dire ça à mon collègue. Je suis nulle, j’ai encore craqué sur le chocolat. Je ne suis pas une bonne mère parce que je n’ai pas fait les devoirs avec mon fils hier soir. »

Un jour, je lui ai demandé : « Si une de vos collègues vous disait ce que vous venez de vous dire, comment réagiriez-vous ? » Elle a marqué un temps d’arrêt. « Je la prendrais dans mes bras, je lui dirais qu’elle fait de son mieux. »

Ce décalage entre la bienveillance qu’on offre aux autres et la dureté qu’on s’inflige à soi-même, c’est le cœur du problème. Et c’est exactement là que commence le chemin que je veux partager avec toi aujourd’hui. Celui où tu décides, un jour, d’arrêter de te juger. Pas pour devenir laxiste ou te laisser aller, mais pour enfin te libérer de ce poids invisible qui t’empêche de respirer, de dormir, d’avancer.


Pourquoi tu passes ta vie à te juger (et ce que ça te coûte vraiment)

Avant de te raconter comment j’ai accompagné madame L. vers une forme d’autocompassion, il faut qu’on regarde en face le moteur de cette machine à juger. Parce que, crois-moi, tu n’es pas seul(e). Cette voix critique, elle a une fonction. Et la comprendre, c’est déjà faire un pas de côté.

Le jugement intérieur, dans sa version la plus basique, est un mécanisme de survie. Notre cerveau reptilien, celui qui nous a permis de ne pas nous faire dévorer par un prédateur, scanne en permanence ce qui ne va pas. Il cherche l’erreur, le danger, l’écart à la norme. Pourquoi ? Parce que, dans la savane, celui qui ne détectait pas un bruit suspect ou une trace de prédateur ne survivait pas. Aujourd’hui, le prédateur est devenu social : le regard des autres, la peur de l’échec, la pression de réussir.

Mais il y a plus profond. Dans mon travail avec les sportifs, je vois souvent ce schéma : le juge intérieur est un gardien. Il croit te protéger de la honte, de l’humiliation, de la déception. Il te dit : « Si tu te juges d’abord toi-même, tu seras moins vulnérable au jugement des autres. » C’est un peu comme si tu te frappais toi-même avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. La douleur est familière, contrôlée. Tu préfères la connaître plutôt que de subir l’inconnue.

Le problème, c’est que cette stratégie a un coût délirant. Et je ne parle pas seulement de tristesse ou de mal-être. Je parle de santé physique, de performance et de relations.

Prends l’exemple de ce coureur amateur que j’accompagne, appelons-le Marc. Il court le semi-marathon en 1h35, ce qui est un très bon chrono. Pourtant, à chaque séance, il me dit : « J’ai été lent aujourd’hui. Je mérite pas de m’appeler coureur. » Le jugement permanent le vide de son énergie. Il ne profite jamais de ses progrès. Et surtout, il accumule un stress chronique qui impacte sa récupération et son sommeil. Le cortisol, l’hormone du stress, reste élevé en permanence. Résultat : il s’épuise, il se blesse plus facilement, et il finit par détester ce qu’il aimait.

Pour madame L., le coût était encore plus sournois. À force de se juger, elle avait développé une hypervigilance. Elle anticipait les critiques de ses collègues, les besoins de ses enfants, les attentes de son mari. Elle vivait dans un état d’alerte permanent. Son corps ne savait plus s’arrêter. Les insomnies étaient devenues une habitude, comme si son cerveau disait : « Tant que tu te flagelles, tu restes éveillée, tu contrôles. »

Le jugement, c’est un cercle vicieux : plus tu juges, plus tu te sens mal. Plus tu te sens mal, plus tu juges. Et au bout de la route, tu te retrouves épuisé(e), coupé(e) de toi-même et des autres. Tu n’es plus une personne, tu es une liste de défauts à corriger.

Arrêter de se juger, ce n’est pas abandonner toute exigence. C’est arrêter de se battre contre soi-même pour enfin pouvoir avancer.


Le jour où j’ai arrêté de me juger (et ce qui a vraiment changé)

Je pourrais te raconter l’histoire de madame L. comme un conte de fées, mais ce serait mentir. Le changement n’a pas été spectaculaire. Il a été discret, presque imperceptible au début. C’est un peu comme quand tu arrêtes de boire du café : les premiers jours, tu as mal à la tête, tu es fatigué(e), tu te demandes pourquoi tu t’infliges ça. Et puis, un matin, tu te réveilles et tu réalises que tu n’as pas eu besoin de cette dose pour te sentir bien. C’est la même chose avec le jugement.

Elle est venue à la séance suivante, un peu gênée. « J’ai essayé de me parler comme à une collègue. Mais ça m’a paru bizarre, presque hypocrite. » Je lui ai souri. « Bien sûr. Parce que tu as passé des années à te parler durement. Ton cerveau a pris l’habitude. La bienveillance, c’est un nouveau chemin. »

On a commencé par un exercice tout simple : chaque fois qu’elle se surprenait à se juger, elle devait poser une main sur son cœur ou sur son ventre, et dire intérieurement : « C’est difficile en ce moment. Je fais de mon mieux. » Rien de plus. Pas de grande déclaration d’amour à soi-même. Juste une reconnaissance de la difficulté.

Le premier changement, elle me l’a rapporté au bout de dix jours. « J’ai eu une grosse journée à l’hôpital. Une patiente difficile, un collègue qui m’a parlé sèchement. D’habitude, je rentrais chez moi et je ressassais tout, je me disais que j’aurais dû mieux faire. Ce soir-là, j’ai posé ma main sur mon ventre dans la voiture, et j’ai dit : « Ça a été dur aujourd’hui. » Et là, j’ai eu une bouffée de chaleur dans la poitrine. J’ai pleuré cinq minutes sur le parking. »

Ce n’est pas triste, ce qu’elle racontait. C’était une libération. Pour la première fois, elle ne fuyait pas sa propre émotion. Elle l’accueillait. Et en l’accueillant, elle arrêtait de la juger. Le jugement, c’est une tentative de contrôle. L’autocompassion, c’est un lâcher-prise.

Le deuxième changement a été plus subtil. Elle a commencé à mieux dormir. Pas miraculeusement, mais progressivement. Elle s’endormait plus vite, se réveillait moins souvent. Pourquoi ? Parce que le cortisol, cette hormone du stress, baissait. Quand tu arrêtes de te juger, ton système nerveux passe du mode « combat/fuite » au mode « repos/digestion ». Ton corps reçoit le message : « Tu es en sécurité, même si tu n’es pas parfait(e). »

Le troisième changement, il a concerné ses relations. Elle m’a dit un jour : « Avant, j’étais toujours sur la défensive avec mon mari. Je me sentais attaquée au moindre commentaire. Maintenant, je l’écoute vraiment. Je ne me sens plus obligée de me justifier. » Quand tu arrêtes de te juger, tu arrêtes de projeter sur les autres le juge intérieur que tu entretiens. Tu deviens plus disponible, plus douce, plus connectée.

Pour moi, Thierry, ce n’est pas juste une histoire de patiente. C’est une vérité que j’ai expérimentée moi-même. Pendant des années, je me suis jugé comme thérapeute : « Tu n’en fais pas assez pour ce patient. Tu aurais dû trouver une meilleure métaphore. Tu n’es pas assez bon. » Ce jugement me paralysait. Il m’empêchait d’être vraiment présent en séance. Le jour où j’ai commencé à m’accorder de l’autocompassion – « C’est difficile, ce métier. Tu fais de ton mieux avec ce que tu sais aujourd’hui » – ma pratique a changé. Je suis devenu plus créatif, plus à l’écoute, plus humain.


Les 3 pièges qui t’empêchent d’arrêter de te juger (et comment les éviter)

Je t’entends déjà. Tu te dis : « Oui, mais si j’arrête de me juger, je vais devenir laxiste, je vais arrêter de progresser, je vais me laisser aller. » C’est le premier piège, et probablement le plus tenace. Laisse-moi te rassurer : l’autocompassion n’est pas l’ennemi de l’ambition ou de la performance. Elle en est le carburant.

Piège n°1 : Confondre autocompassion et complaisance.

Un sportif qui s’entraîne dur ne se dit pas « Je suis nul(le), je n’y arriverai jamais ». Il se dit « Cette séance a été difficile, je vais m’accorder une bonne récupération et analyser ce qui n’a pas fonctionné sans m’écraser. » L’autocompassion, c’est la capacité à reconnaître une difficulté sans s’identifier à elle. C’est le filet de sécurité qui te permet de tomber, de te relever et de recommencer. Sans ce filet, tu passes ton temps à avoir peur de tomber, et tu avances à reculons.

Piège n°2 : Croire que l’autocompassion, c’est se plaindre.

Non. Se plaindre, c’est rester dans la victimisation. L’autocompassion, c’est reconnaître que tu souffres, sans ajouter de la honte ou de la culpabilité à la douleur. C’est la différence entre dire « Je suis nul(le) d’avoir échoué » (jugement) et « J’ai échoué, c’est dur, je me sens triste » (autocompassion). Dans le premier cas, tu t’enfonces. Dans le second, tu crées un espace pour que la tristesse passe, et pour que tu puisses agir ensuite.

Piège n°3 : Penser que c’est un processus rapide.

C’est le plus vicieux. Parce que ton juge intérieur va essayer de saboter ton autocompassion. Il va te dire : « Tu vois, tu as essayé de ne pas te juger, mais tu as encore échoué. Tu n’es même pas capable d’arrêter de te juger correctement ! » C’est un piège en miroir. La clé, c’est de ne pas juger ton jugement. Tu peux te dire : « Ah, voilà mon juge intérieur qui revient. C’est normal. Je l’accueille, et je choisis de ne pas le suivre. »

Je me souviens d’un patient, footballeur amateur, qui venait de rater un penalty décisif. Il s’est jugé pendant deux semaines. Quand on a travaillé l’autocompassion, il m’a dit : « Mais si je me pardonne, je vais recommencer. » C’est une peur légitime. Je lui ai répondu : « Le problème, ce n’est pas que tu aies raté le penalty. C’est que tu passes tellement de temps à te juger que tu n’as plus d’énergie pour t’entraîner sur les penaltys. L’autocompassion, c’est ce qui te permet de retourner à l’entraînement sans honte. »

L’autocompassion n’est pas un arrêt de la douleur. C’est un arrêt de la guerre intérieure.


Comment j’ai intégré l’autocompassion dans mon quotidien (et comment tu peux le faire)

Si tu es arrivé(e) jusqu’ici, c’est probablement que tu te reconnais dans ce portrait. Tu juges, tu te flagelles, tu te sens épuisé(e). Peut-être que tu as déjà essayé de « penser positif » ou de te répéter des affirmations, et que ça n’a pas marché. Parce que l’autocompassion, ce n’est pas une pensée positive de surface. C’est une pratique. Un muscle.

Voici comment je l’ai intégré dans ma vie, et comment je le propose aux personnes que j’accompagne.

1. Le signal d’arrêt : la main sur le cœur

C’est l’exercice le plus simple, et paradoxalement le plus difficile. Chaque fois que tu te surprends à te juger – dans la salle de bains, au travail, en voiture –, tu poses une main sur ton cœur ou sur ton ventre. Le contact physique active le système parasympathique, celui qui calme. Ensuite, tu dis intérieurement une phrase courte : « C’est dur. » ou « Je fais de mon mieux. » ou « Je peux être humain(e) avec ça. » Pas de grand discours. Juste une reconnaissance.

Au début, tu vas oublier. Tu vas passer ta journée à te juger sans même t’en rendre compte. C’est normal. Le simple fait de t’en souvenir une fois par jour est une victoire.

2. La lettre que tu n’enverras jamais

Un exercice que je fais souvent avec mes patients, c’est d’écrire une lettre à soi-même, comme si on était un ami bienveillant. Tu prends une feuille, tu écris ce qui te pèse en ce moment. Puis tu relis la lettre en te demandant : « Qu’est-ce que je dirais à un(e) ami(e) qui vivrait la même chose ? » Tu réécris la lettre avec cette voix-là. Tu n’as pas besoin de la garder. L’important, c’est le geste.

Madame L. a fait cet exercice. Elle a écrit à son « elle » de l’époque, celle qui culpabilisait de ne pas être assez présente pour ses enfants. Elle a signé : « Tu es une bonne mère, même quand tu es fatiguée. » Elle m’a dit qu’elle avait pleuré en l’écrivant. Ce n’est pas grave. C’est la libération.

3. Le rituel du soir : les trois choses qui ont été difficiles

Avant de dormir, au lieu de ressasser les erreurs de la journée, prends un carnet et note trois choses qui ont été difficiles. Pas pour les juger, mais pour les reconnaître. Puis, pour chacune, ajoute une phrase d’autocompassion. Par exemple : « Difficulté : j’ai crié sur mon enfant. Autocompassion : je suis fatigué(e), je fais de mon mieux, demain je vais m’excuser et essayer de mieux gérer. » Ce rituel abaisse le niveau de cortisol et prépare ton cerveau à un sommeil réparateur.

4. L’autocompassion en mouvement

Si tu es sportif(ve) ou que tu bouges, tu peux intégrer ça dans ta pratique. Quand tu

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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