PsychologieConfiance Et Estime De Soi

Pourquoi est-il plus facile d’être gentil avec les autres qu’avec soi-même ?

Les racines de ce déséquilibre et comment le reconnaître au quotidien.

TSThierry Sudan
28 avril 202613 min de lecture

Tu viens de passer une heure à écouter un ami traverser une période difficile. Tu as trouvé les mots justes, posé des questions qui ont fait écho, offert une présence calme et bienveillante. En raccrochant, tu ressens une forme de chaleur discrète : celle d’avoir été utile, d’avoir pris soin de quelqu’un.

Puis tu te retournes vers toi-même. L’espace d’un instant, tu aperçois cette petite voix intérieure qui te dit : « Tu aurais dû mieux gérer cette réunion tout à l’heure », « Tu es encore en retard sur tes objectifs », « Pourquoi tu n’arrives jamais à être à la hauteur ? ». Le contraste est saisissant. D’un côté, une douceur presque naturelle envers les autres. De l’autre, une sévérité implacable envers toi-même.

Ce déséquilibre n’est pas un hasard, ni un simple trait de caractère. Il raconte une histoire, la tienne, mais aussi celle d’un fonctionnement humain que nous partageons presque tous. Aujourd’hui, je te propose d’explorer pourquoi il est si facile d’être gentil avec les autres et si difficile de l’être avec soi-même. Et surtout, comment commencer à inverser ce mouvement, sans culpabilité ni injonction à devenir « parfaitement bienveillant ».

Pourquoi cette « gentillesse sélective » nous semble-t-elle si naturelle ?

Quand tu tends une oreille attentive à un proche, tu mobilises des ressources que tu as apprises très tôt : capter les émotions de l’autre, ajuster ton langage, proposer du soutien sans jugement. Ces compétences relationnelles sont ancrées en toi parce qu’elles ont été valorisées, peut-être même exigées, depuis l’enfance. On t’a appris à être poli, à consoler, à faire preuve d’empathie. On t’a moins appris à tourner cette empathie vers toi-même.

Il y a une raison profonde à cela : notre cerveau social est programmé pour la survie en groupe. Être accepté, appartenir à une communauté, c’était une question de vie ou de mort pour nos ancêtres. Alors, nous avons développé des antennes très fines pour détecter les besoins des autres, pour les apaiser, pour maintenir l’harmonie collective. En revanche, se tourner vers soi-même avec bienveillance n’a jamais été une priorité évolutive.

Mais il y a plus. Dans nos sociétés modernes, la performance et l’auto-discipline sont souvent érigées en valeurs cardinales. On t’a répété que « se plaindre ne sert à rien », que « le succès est une question de volonté », que « les erreurs sont des échecs ». Ces messages s’impriment dans le tissu de ton dialogue intérieur. Résultat : tu deviens ton propre juge le plus sévère, un juge qui ignore systématiquement les circonstances atténuantes.

Je vois souvent ce mécanisme dans mon cabinet. Un homme d’une quarantaine d’années me raconte qu’il n’arrive pas à dormir parce qu’il repasse en boucle une parole maladroite dite lors d’une réunion. Pourtant, la même semaine, il a passé deux heures à rassurer un collègue qui avait fait une erreur bien plus lourde. « Lui, c’est normal, il était stressé », me dit-il. « Moi, je n’ai pas d’excuse ».

Ce double standard n’est pas une faiblesse morale. C’est un apprentissage. Et comme tout apprentissage, il peut être désappris. Mais pour cela, il faut d’abord comprendre ce qui le nourrit.

Les racines de ce déséquilibre : où as-tu appris à être dur avec toi-même ?

Si tu creuses un peu, tu trouveras souvent des scènes anciennes. Peut-être un parent qui te disait : « Ne fais pas l’enfant, arrête de pleurer ». Ou un enseignant qui soulignait surtout ce qui clochait dans ton travail, jamais ce qui fonctionnait. Peut-être une culture familiale où la réussite était la seule chose qui comptait, et où l’échec était synonyme de honte.

Ces expériences ne sont pas anodines. Elles construisent ce que les psychologues appellent un « critique intérieur ». Ce n’est pas une entité maléfique, mais une stratégie de protection : si tu es dur avec toi-même avant que les autres ne le soient, tu anticipes la douleur du rejet. Tu gardes le contrôle. Le problème, c’est que cette stratégie s’emballe et devient une habitude automatique, sans plus aucune utilité réelle.

Prenons un exemple concret. Marie, une cadre de 38 ans que j’ai accompagnée, se réveillait chaque matin avec une liste mentale de tout ce qu’elle n’avait pas fait la veille. Elle se disait : « Je suis nulle, je n’ai pas répondu à ce mail, je n’ai pas cuisiné un vrai repas, je n’ai pas fait de sport ». Quand je lui ai demandé ce qu’elle dirait à une amie dans la même situation, elle a répondu : « Je lui dirais qu’elle en fait déjà beaucoup, qu’elle a le droit de souffler ». Le décalage était flagrant.

Ce décalage n’est pas un simple oubli. Il est maintenu par une croyance inconsciente : si je suis gentil avec moi-même, je vais devenir paresseux, médiocre, je vais échouer. Cette peur est si forte qu’elle justifie une auto-exigence permanente. Pourtant, les recherches en neurosciences montrent exactement l’inverse : l’autocompassion active les circuits de sécurité et de confiance, ce qui permet de mieux rebondir après un échec, d’apprendre plus vite et d’être plus créatif. La sévérité, elle, active les circuits de stress et de menace, ce qui paralyse et épuise.

Alors pourquoi continuons-nous ? Parce que la sévérité donne un sentiment familier de contrôle. On connaît la douleur de se critiquer, on ne connaît pas la vulnérabilité de la douceur. C’est un territoire inexploré, et l’inconnu fait peur.

« Ce que tu appelles ‘me pousser à être meilleur’ est en réalité une habitude de survie qui t’épuise. La vraie force, c’est d’apprendre à te parler comme tu parlerais à quelqu’un que tu aimes. »

Comment reconnaître ce déséquilibre dans ta vie quotidienne ?

La bonne nouvelle, c’est que ce mécanisme laisse des traces repérables. Si tu sais où regarder, tu peux commencer à le débusquer. Voici quelques signes qui indiquent que tu es plus dur avec toi-même que tu ne le serais avec n’importe qui d’autre.

Le débriefing intérieur systématique. Après une interaction sociale, tu repasses en boucle ce que tu aurais dû dire ou ne pas dire. Tu te juges sur des détails que personne d’autre n’a remarqués. C’est comme si tu avais un micro-trottoir permanent dans ta tête, avec un journaliste qui ne pose que des questions négatives.

La comparaison incessante. Tu regardes le parcours des autres, leurs réussites, leur apparente sérénité. Tu en conclus que tu es en retard, insuffisant. Pourtant, si un ami te confiait le même sentiment, tu lui dirais probablement que la comparaison est biaisée, que chacun a son chemin. Mais pour toi, cette évidence s’efface.

La difficulté à recevoir un compliment. Quelqu’un te dit que tu as bien fait quelque chose, et tu réponds par un « Oh, ce n’était rien » ou tu ajoutes immédiatement une critique sur ce qui aurait pu être mieux. Tu neutralises la reconnaissance parce que ton filtre intérieur la juge non méritée.

L’épuisement chronique. Être son propre juge, c’est un travail à temps plein, invisible mais épuisant. Si tu te sens souvent fatigué sans raison physique claire, il est possible que cette auto-surveillance constante pompe ton énergie.

La peur de l’erreur. Tu anticipes tellement le jugement intérieur que tu préfères ne pas essayer, ou tu passes un temps démesuré à vérifier, peaufiner, reprendre. La perfection devient une prison, non un idéal.

Je me souviens de Julien, un entrepreneur qui venait me voir parce qu’il n’arrivait plus à lancer ses projets. Il avait des idées brillantes, mais dès qu’il commençait à les concrétiser, une voix intérieure lui disait : « C’est nul, ça ne marchera jamais, tu vas te ridiculiser ». Il avait passé des mois à peaufiner un site web sans jamais le mettre en ligne. Quand je lui ai demandé ce qu’il dirait à un ami dans la même situation, il a répondu : « Je lui dirais de lancer, même imparfait, c’est comme ça qu’on apprend ». Et il a ajouté, presque surpris : « Pourquoi je ne me dis pas ça à moi-même ? »

C’est la question clé. Pourquoi est-il plus facile d’être clairvoyant et bienveillant pour les autres que pour soi ? Parce que tu as appris à te voir à travers un filtre déformant, un filtre qui amplifie tes défauts et minimise tes qualités. Ce filtre a une fonction : te protéger de l’humiliation. Mais il te prive aussi de la capacité à te soutenir.

Ce que l’autocompassion n’est pas (et pourquoi tu en as besoin)

Quand j’évoque l’idée d’être plus gentil avec soi-même, je vois souvent des visages qui se ferment. Certains pensent que c’est une forme de faiblesse, de complaisance, de « tout se permettre ». D’autres imaginent qu’il s’agit de se regarder dans un miroir en répétant des affirmations positives, ce qui leur semble artificiel ou ridicule.

Alors clarifions ce que l’autocompassion n’est pas :

  • Ce n’est pas s’apitoyer sur son sort. Ce n’est pas se dire « Je suis nul, c’est trop dur, je mérite qu’on me plaigne ».
  • Ce n’est pas renoncer à s’améliorer. Ce n’est pas dire « Je suis comme je suis, tant pis ».
  • Ce n’est pas devenir passif ou indulgent avec ses comportements problématiques.

L’autocompassion, c’est autre chose. C’est la capacité à reconnaître sa souffrance sans la juger, à se traiter avec la même bienveillance qu’on offrirait à un ami cher, tout en restant lucide sur ce qui doit changer.

Kristin Neff, chercheuse pionnière sur ce sujet, la définit par trois composantes :

  1. La pleine conscience : remarquer ce que tu ressens sans l’amplifier ni le nier. Par exemple, te dire : « Je ressens de la honte en ce moment », au lieu de « Je suis nul, je n’aurais jamais dû faire ça ».

  2. L’humanité commune : comprendre que la souffrance et l’imperfection font partie de l’expérience humaine. Tu n’es pas seul à échouer, à douter, à avoir mal. C’est universel.

  3. La bienveillance envers soi : poser une main sur son cœur, ou se dire intérieurement : « C’est difficile, je suis en train de traverser quelque chose de dur. Puis-je m’accorder un peu de douceur ? »

Je ne te demande pas de croire sur parole que ça fonctionne. Je te propose juste d’observer ce qui se passe dans ton corps quand tu lis ces mots. Si tu sens une légère résistance, un « Oui mais… », c’est normal. Cette résistance est le signe que tu touches à une croyance profonde. Et c’est là que le travail commence.

Prenons un exemple. Tu as oublié un rendez-vous important. La réaction habituelle : « Je suis un incapable, je rate tout, les gens vont penser que je ne les respecte pas ». La réaction autocompassionnée : « Je ressens de la honte et de la frustration. C’est humain d’oublier parfois. Je vais m’excuser sincèrement et trouver un moyen de mieux m’organiser à l’avenir ».

La différence n’est pas dans l’action (dans les deux cas, tu t’excuses et tu t’organises mieux), mais dans le vécu intérieur. Dans le premier cas, tu ajoutes une couche de souffrance inutile. Dans le second, tu te donnes la force de réparer sans te détruire.

« Être gentil avec toi-même, ce n’est pas te dire que tout va bien quand tout va mal. C’est te permettre de ressentir sans te condamner, pour pouvoir ensuite agir avec clarté. »

Comment amorcer un changement concret dès maintenant ?

Si tu es arrivé jusqu’ici, tu as probablement déjà commencé à observer ton propre fonctionnement. C’est le premier pas, et il est immense. Mais il ne suffit pas de comprendre : il faut expérimenter. Voici quelques pistes concrètes, issues de ce que je propose aux personnes que j’accompagne.

1. L’arrêt sur image.

La prochaine fois que tu te surprends à te critiquer intérieurement, fais une pause de trois secondes. Pose une main sur ton cœur ou sur ton ventre. Respire une fois profondément. Puis demande-toi : « Qu’est-ce que je dirais à un ami qui vivrait exactement la même chose ? » Écoute la réponse, sans la juger. Parfois, c’est tout ce qu’il faut pour briser le cycle automatique.

2. Le rituel du soir en deux temps.

Avant de dormir, prends un carnet ou même une note sur ton téléphone. Note une chose que tu as faite aujourd’hui et dont tu es fier, même minuscule. Peut-être que tu as écouté quelqu’un, que tu as tenu une promesse, que tu as simplement traversé une journée difficile sans t’effondrer. Puis, note une chose que tu aimerais améliorer demain, mais formule-la comme un encouragement, pas comme une critique. Par exemple : « Demain, je peux essayer de dire non à une sollicitation, pour me protéger un peu ».

3. Le test des trois amis.

Imagine que trois de tes amis les plus proches sont dans la pièce, et qu’ils te regardent avec bienveillance. Que te diraient-ils sur la situation qui te préoccupe ? Souvent, la voix de la bienveillance est déjà en toi, mais elle est recouverte par le bruit du critique. Ce petit exercice d’imagination permet de la faire remonter.

4. La séparation des faits et des histoires.

Quand tu es dur avec toi-même, tu racontes une histoire : « Je suis un raté », « Je n’y arriverai jamais ». Essaie de séparer le fait brut de l’interprétation. Le fait : « J’ai oublié d’envoyer ce document ». L’histoire : « Je suis un incapable qui ne mérite pas ce poste ». Garde le fait, laisse tomber l’histoire. Le fait peut être corrigé. L’histoire te paralyse.

5. La pratique du « et alors ? ».

Quand tu anticipes une erreur ou un jugement, demande-toi : « Et alors ? » Si ça arrive, qu’est-ce qui se passe concrètement ? La plupart du temps, les conséquences réelles sont bien moins graves que ce que ton imagination catastrophique a construit. Ce petit décollage du scénario permet de relativiser.

Je ne te promets pas que ces gestes vont transformer ta vie en une semaine. Ils sont comme des graines. Si tu les plantes régulièrement, un jour, sans que tu t’en rendes compte, ta voix intérieure commencera à changer de ton. Tu te surprendras à penser : « C’est difficile, mais je peux y arriver », au lieu de « Je n’y arriverai jamais ». Et cette différence, elle change tout.

Et si tu commençais par un petit pas, aujourd’hui ?

Ce que je viens de décrire n’est pas une théorie abstraite. C’est le fruit de mes années d’accompagnement, à voir des hommes et des femmes se libérer progressivement de ce poids invisible qu’ils portaient depuis l’enfance. Ce n’est pas un chemin linéaire. Certains jours, tu retomberas dans la vieille habitude de te juger sévèrement. Ce n’est pas grave. L’important, c’est de revenir

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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