PsychologieRegulation Emotionnelle

Alexithymie et enfance : comment les blessures passées nous figent

Le rôle des traumatismes infantiles dans ce trouble de la régulation.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu as peut-être déjà vécu ce moment étrange. Quelqu’un te demande : « Comment tu te sens ? », et tu cherches une réponse. Rien ne vient. Un vide dans la poitrine. Ou alors une boule dans le ventre, mais tu ne sais pas mettre de mot dessus. Tu réponds « Bien » ou « Fatigué », parce que c’est plus simple que d’avouer que tu ne sais pas. Pourtant, tu sens bien que quelque chose claque à l’intérieur : une tension, une colère sourde, une tristesse diffuse. Mais nommer cette émotion, la décrire, la relier à un événement précis ? C’est comme essayer d’attraper de la fumée avec les mains.

Ce phénomène a un nom : l’alexithymie. Littéralement, « absence de mots pour les émotions ». Ce n’est pas un manque d’intelligence, ni une froideur volontaire. C’est une difficulté profonde à identifier, distinguer et exprimer ce que l’on ressent. Et souvent, cette difficulté a une histoire. Une histoire qui commence bien avant l’âge adulte, dans une enfance marquée par des blessures invisibles.

Je suis Thierry Sudan, praticien à Saintes. Depuis 2014, je reçois des adultes qui viennent avec ce sentiment d’être « coincés », « en pilotage automatique », ou « déconnectés d’eux-mêmes ». En les écoutant, en explorant leur histoire avec l’hypnose ericksonienne, l’IFS (Internal Family Systems) et l’Intelligence Relationnelle, je vois souvent se dessiner un fil rouge : des expériences infantiles répétées qui ont appris à leur cerveau que ressentir était dangereux. Que ressentir, c’était risquer d’être submergé, rejeté, abandonné.

Dans cet article, je vais t’expliquer comment les traumatismes et les blessures de l’enfance construisent cette carapace émotionnelle qu’on appelle alexithymie. Je vais te montrer les mécanismes, les signes, et surtout, te donner une piste concrète pour commencer à renouer avec ce monde intérieur qui n’est pas perdu, juste mis en veille.

Pourquoi certaines émotions restent-elles bloquées depuis l’enfance ?

Imagine un enfant de 6 ans. Il est en colère parce que son père a annulé une sortie prometteuse. Il serre les poings, il a les joues rouges. Son père lui dit : « Arrête de faire ton capricieux, ça ne sert à rien d’être en colère. » Ou pire : il se moque, il ignore, il crie. Que se passe-t-il dans la tête de l’enfant ? Il apprend une leçon puissante : « Ma colère est mauvaise, elle crée du rejet. » Alors, pour survivre affectivement dans sa famille, il fait ce que tout enfant fait : il s’adapte. Il enfouit sa colère. Il la remplace par du silence ou du sourire. Mais la colère ne disparaît pas. Elle se loge dans le corps, dans les tensions musculaires, dans les maux de ventre ou de tête.

Si ce genre de scène se répète pour différentes émotions (tristesse réprimée, peur ridiculisée, joie jugée excessive), l’enfant finit par développer une stratégie radicale : il coupe le câble entre ce qu’il ressent et ce qu’il exprime. Avec le temps, il ne sait même plus ce qu’il ressent. L’alexithymie n’est pas un défaut de naissance dans la majorité des cas. C’est une adaptation. Une solution de survie émotionnelle mise en place par un cerveau immature face à un environnement insécurisant ou invalidant.

Les neurosciences parlent de « désensibilisation émotionnelle ». Le cerveau, pour ne pas souffrir, apprend à ignorer les signaux corporels. Le système nerveux, constamment en alerte, finit par s’épuiser et basculer dans une forme de grisaille intérieure. Tu ne sens plus la joie, mais tu ne sens plus la tristesse non plus. Tu es « vide ». Mais ce vide est en réalité une plaine enneigée sous laquelle dorment des volcans.

« L’alexithymie est le prix à payer pour ne pas avoir été autorisé à ressentir quand on était petit. Mais ce prix se paie en solitude intérieure à l’âge adulte. »

Les recherches (comme celles de Taylor, Bagby et Parker) montrent que l’alexithymie touche environ 10 à 15 % de la population générale, mais jusqu’à 50 % des personnes souffrant de troubles anxieux ou dépressifs. Et dans les parcours de vie, on retrouve très souvent des antécédents de négligence émotionnelle, d’abus psychologiques ou physiques, ou d’attachement insécurisé. L’enfant n’a pas eu un « miroir » suffisamment bon pour reconnaître et nommer ses émotions. Il a grandi en apprenant que ses ressentis n’étaient pas valides.

Comment les blessures d’attachement façonnent-elles notre vide intérieur ?

La théorie de l’attachement, développée par John Bowlby puis Mary Ainsworth, est essentielle pour comprendre l’alexithymie. Un enfant a besoin d’une figure d’attachement stable, disponible et réceptive pour apprendre à réguler ses émotions. Quand il pleure, si son parent le prend, le console, le nomme son chagrin (« Tu es triste parce que ton doudou est tombé »), l’enfant intègre que ses émotions ont du sens et qu’elles peuvent être apaisées par la relation.

Mais que se passe-t-il quand ce parent est lui-même débordé, absent, imprévisible, ou pire, quand il est la source de la peur ? L’enfant se retrouve dans un conflit insoluble : il a besoin de ce parent pour survivre, mais ce parent le blesse ou le néglige. Pour gérer cette contradiction, il développe des stratégies d’attachement dites « évitantes » ou « désorganisées ».

Dans l’attachement évitant, l’enfant apprend très tôt à minimiser ses besoins affectifs. Il devient « autonome » trop vite. Il ne pleure pas, ne demande pas de câlins. Il refoule ses émotions parce qu’elles ne trouvent pas de réponse. À l’âge adulte, il peut sembler froid, distant, incapable de parler de ce qu’il ressent. C’est une forme d’alexithymie très répandue chez les hommes, souvent conditionnés à « ne pas pleurer » ou à « être fort ».

Dans l’attachement désorganisé, l’enfant est pris dans une peur sans issue. Le parent est à la fois refuge et menace. L’enfant ne peut ni fuir ni s’approcher en sécurité. Son système émotionnel se disloque. Les émotions deviennent chaotiques, incontrôlables, ou au contraire totalement gelées. L’adulte qui en résulte peut avoir des accès de colère inexpliqués, des crises d’angoisse sans raison apparente, ou un vide émotionnel permanent. L’alexithymie devient alors un bouclier contre la terreur intérieure.

Je me souviens de ce patient, appelons-le Lucas, la trentaine. Il venait pour « un mal-être diffus ». Il disait : « Je ne sais pas ce que je ressens. Je suis comme un spectateur de ma vie. » En explorant son enfance, il a évoqué une mère dépressive, souvent absente mentalement, et un père colérique. Il avait appris à ne pas déranger, à ne pas montrer ses émotions pour ne pas déclencher de crise. À 8 ans, il se souvient d’avoir pensé : « Si je ne ressens rien, je ne souffre pas. » Cette décision, prise par un enfant pour survivre, était devenue son mode de fonctionnement par défaut. Mais à 30 ans, ce mécanisme l’empêchait de créer des liens authentiques et de ressentir la joie.

Quels sont les signes concrets de l’alexithymie chez l’adulte ?

Tu te demandes peut-être si tu es concerné. L’alexithymie n’est pas un diagnostic binaire (tu l’as ou tu ne l’as pas), c’est un spectre. Voici des signes qui peuvent t’aider à y voir plus clair. Ils ne sont pas exhaustifs, mais ils dessinent un portrait fréquent.

D’abord, la difficulté à identifier les émotions. Quand on te demande ce que tu ressens, tu réponds par des sensations physiques : « J’ai mal au ventre », « J’ai la tête qui tourne », « Je suis tendu ». Ou par des jugements : « Je me sens nul », « C’est injuste ». Mais rarement par une émotion précise comme la tristesse, la peur, la colère, la honte ou la joie.

Ensuite, la pauvreté de la vie imaginaire et des rêves. Les personnes alexithymiques ont souvent du mal à fantasmer, à se projeter, à rêvasser. Leur monde intérieur est plat, concret, factuel. Les rêves sont rares ou très simples. C’est comme si la créativité émotionnelle était en sommeil.

Un autre signe : la pensée orientée vers l’extérieur. Tu es très attentif aux détails concrets du quotidien, aux faits, aux horaires, aux tâches. Mais tu as du mal à parler de toi, de tes ressentis, de tes relations. Les conversations profondes te mettent mal à l’aise. Tu préfères parler de ce que tu as fait que de ce que tu as ressenti.

Enfin, les relations interpersonnelles compliquées. Tu peux te sentir incompris, ou au contraire, tu peux avoir l’impression de « jouer un rôle » en société. Tu observes les autres exprimer leurs émotions avec une certaine perplexité, comme s’ils parlaient une langue étrangère. L’intimité te fait peur, car elle exige de se montrer vulnérable, ce que tu as appris à ne jamais faire.

Attention : avoir un ou deux de ces signes ne signifie pas que tu es alexithymique. Mais si tu te reconnais dans plusieurs, et que cette difficulté te pèse dans ta vie quotidienne ou relationnelle, alors il est possible que ton histoire infantile ait laissé une trace.

Pourquoi ton corps garde-t-il la mémoire de ce que ton esprit ignore ?

L’alexithymie n’est pas qu’une affaire de mots. C’est aussi une affaire de corps. Quand tu ne peux pas exprimer une émotion, elle ne disparaît pas. Elle se somatise. Le corps devient le langage muet de ce qui n’a pas été dit.

Les recherches en psychosomatique montrent que les personnes alexithymiques ont un taux plus élevé de maladies chroniques : migraines, douleurs dorsales, troubles digestifs (côlon irritable), hypertension, eczéma. Pourquoi ? Parce que le stress émotionnel non traité active en permanence le système nerveux sympathique (l’accélérateur). Le corps reste en état d’alerte, même si l’esprit ne perçoit pas de danger. À long terme, cette hypervigilance use les organes.

Je pense à Claire, une patiente de 45 ans, cadre dans une entreprise. Elle venait pour des douleurs cervicales invalidantes et une fatigue chronique. Les examens médicaux ne montraient rien. En séance, elle disait : « Je ne comprends pas, je n’ai pas de soucis. Ma vie est bien. » Mais en parlant de son enfance, elle a raconté une mère très exigeante et un père absent. Elle avait appris à être parfaite, à ne jamais montrer ses faiblesses. Son corps, lui, avait tout retenu. Les cervicales bloquées étaient la métaphore de cette rigidité émotionnelle. En travaillant avec l’hypnose pour entrer en contact avec ses sensations corporelles, elle a commencé à identifier une tristesse ancienne, enfouie sous des années de performance.

Le corps est un livre d’histoire. Chaque tension, chaque douleur récurrente peut être un chapitre d’une émotion non vécue. L’alexithymie, c’est avoir perdu le dictionnaire pour lire ces signes. Mais on peut le retrouver.

« Le corps ne ment jamais. Quand l’esprit refuse de ressentir, le corps crie. L’alexithymie est ce cri devenu silencieux. »

Comment l’hypnose ericksonienne peut-elle dégeler ce qui est figé ?

C’est là que mon travail entre en jeu. L’hypnose ericksonienne est particulièrement adaptée pour les personnes alexithymiques, car elle ne demande pas de « savoir ce que tu ressens ». Elle part du corps et des sensations, des images, des métaphores. C’est une approche indirecte, douce, qui contourne les défenses conscientes.

En hypnose, je t’invite à porter attention à une sensation physique : une chaleur dans la main, un poids dans la poitrine, une tension dans la mâchoire. Sans chercher à l’interpréter, juste à l’observer. Progressivement, cette sensation peut se transformer, se déplacer, révéler une image, un souvenir, une émotion oubliée. C’est comme dégivrer un congélateur : la glace fond petit à petit, et ce qui était caché réapparaît.

L’IFS (Internal Family Systems) est aussi très puissant. Cette approche considère que notre psyché est composée de « parties » qui ont des rôles et des protections. La partie alexithymique, celle qui ne ressent rien, est en réalité une partie protectrice. Elle a été formée dans l’enfance pour empêcher la souffrance. En IFS, on ne cherche pas à la faire disparaître, mais à la remercier, à comprendre son histoire, puis à libérer la partie vulnérable qu’elle protège (souvent un enfant blessé). Cette réconciliation intérieure permet de retrouver l’accès aux émotions, non pas en les forçant, mais en créant un climat de sécurité intérieure.

L’Intelligence Relationnelle complète ce travail en t’aidant à mettre des mots sur ce qui émerge. Une fois que tu as commencé à sentir dans ton corps, on peut nommer ensemble : « Cette boule dans le ventre, c’est peut-être de la peur. Cette chaleur dans la poitrine, c’est peut-être de la colère. » C’est un apprentissage, comme une langue étrangère. Cela prend du temps, mais c’est possible.

Que faire maintenant pour commencer à renouer avec tes émotions ?

Je ne vais pas te promettre que tout va changer en un claquement de doigts. L’alexithymie est un mode de fonctionnement installé depuis des années, voire des décennies. Mais il y a des petits pas concrets que tu peux essayer dès aujourd’hui, chez toi, sans risque.

1. Tiens un journal sensoriel, pas émotionnel. Chaque soir, note une sensation physique que tu as ressentie dans la journée. Pas besoin de l’analyser. Juste : « J’ai senti une pression dans ma poitrine vers 15h » ou « J’ai eu froid aux mains en regardant cette série ». Cela réhabitue ton cerveau à porter attention au corps.

2. Pratique le scan corporel. Allonge-toi deux minutes avant de dormir. Parcours mentalement ton corps des pieds à la tête. Sans jugement. Si tu sens une zone tendue, reste là, respire doucement. Ne cherche pas à la faire disparaître. Juste être présent.

3. Observe les autres. Regarde comment les personnes autour de toi expriment leurs émotions. Dans les films, les séries, dans la rue. Remarque les mots, les gestes, les intonations. Cela peut t’aider à enrichir ton vocabulaire émotionnel.

4. Accepte de ne pas savoir. C’est peut-être le plus important. Ne te force pas à ressentir. La pression de « devoir ressentir » est contre-productive. Accueille le vide, la confusion. Dis-toi : « Pour l’instant, c’est comme ça. Et c’est okay. » La guérison commence par l’acceptation de ce qui est.

5. Parle à quelqu’un de confiance. Si tu as une personne proche qui peut entendre sans juger, dis-lui simplement : « J’ai du mal à savoir ce que je ressens. Je voudrais essayer de t’en parler, même si c’est flou. » Le simple fait de verbaliser cette difficulté est un premier pas hors de l’isolement.

Conclusion : une invitation à reprendre contact avec toi-même

L’alexithymie n’est pas une condamnation. C’est une histoire. Ton histoire. Celle d’un enfant qui a fait de son mieux pour survivre dans un monde émotionnellement dangereux ou vide. Mais cet enfant n’est plus seul aujourd’hui. Tu es adulte, tu as des ressources, et surtout

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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