Alexithymie et enfance : comment les blessures passées figent les émotions
Ce qu’est l’alexithymie, ses signes chez l’adulte, comment l’enfance, l’attachement et la culture apprennent à se couper de ses émotions, pourquoi le corps garde la mémoire de ce que l’esprit ignore, et par où commencer.

« Qu’est-ce que tu ressens ? » Pour beaucoup de gens, la question est simple. Pour d’autres, elle provoque un blanc. Ils savent qu’il se passe quelque chose, ils sentent parfois une tension, une fatigue, un mal de ventre, mais ils ne parviennent pas à mettre un mot dessus. Triste ? En colère ? Inquiet ? Ils ne savent pas. On leur reproche parfois d’être froids, distants, insensibles. Eux se sentent surtout vides, ou perdus.
Cette difficulté porte un nom : l’alexithymie. Littéralement, « l’absence de mots pour les émotions ». Ce n’est pas une maladie, mais un trait de personnalité, plus ou moins marqué, qui concerne une part non négligeable de la population. Il a souvent des racines dans l’enfance. Et il peut évoluer.
Qu’est-ce que l’alexithymie ?
Le terme a été proposé dans les années 1970 par le psychiatre Peter Sifneos. Les chercheurs décrivent généralement trois dimensions :
- la difficulté à identifier ses émotions : on sent qu’il se passe quelque chose, mais on ne sait pas quoi ;
- la difficulté à les décrire aux autres : les mots manquent, ou semblent ne pas correspondre ;
- une pensée tournée vers l’extérieur : on parle volontiers des faits, des actions, des choses concrètes, moins de son monde intérieur.
On y ajoute souvent une imagination et une vie fantasmatique plus pauvres, même si ce point est discuté.
L’alexithymie n’est pas l’absence d’émotions. Les émotions sont là, dans le corps, mais elles n’arrivent pas jusqu’à la conscience sous une forme nommable.
Les signes concrets chez l’adulte
- Vous répondez souvent « ça va » ou « je ne sais pas » quand on vous demande comment vous allez.
- Vous ressentez des sensations physiques sans savoir à quoi elles correspondent : boule dans le ventre, oppression, fatigue soudaine.
- Vous avez du mal à comprendre pourquoi les autres sont émus par certaines situations.
- Vos proches vous reprochent de ne pas exprimer vos sentiments.
- Vous réagissez parfois de manière brusque (colère, fuite) sans avoir senti la montée de l’émotion.
- Vous avez tendance à vous occuper, à agir, à rationaliser plutôt qu’à ressentir.
- Vous avez des symptômes physiques liés au stress (maux de tête, troubles digestifs, tensions) sans percevoir le stress lui-même.
Pourquoi certaines émotions restent bloquées depuis l’enfance
L’alexithymie a probablement plusieurs origines : une part de tempérament, une part neurologique, et une part liée à l’environnement. Cette dernière nous intéresse ici, parce qu’elle peut évoluer.
Un enfant n’apprend pas seul à reconnaître ses émotions. Il l’apprend grâce aux adultes qui les nomment pour lui : « Tu es triste parce que ton ami est parti. » « Tu as eu peur du chien. » Ce processus, que les psychologues appellent parfois la mentalisation ou le reflet, est indispensable. Il permet à l’enfant de relier ce qu’il ressent dans son corps à un mot, puis à un sens.
Quand ce reflet manque, l’enfant reste avec des sensations sans nom. C’est le cas, par exemple :
- quand les parents eux-mêmes ont du mal avec leurs émotions ;
- quand les émotions de l’enfant sont ignorées, minimisées ou moquées (« ce n’est rien », « arrête ton cinéma ») ;
- quand certaines émotions sont interdites (la colère chez les filles, la tristesse chez les garçons) ;
- quand l’environnement est trop chaotique ou trop dangereux pour que l’enfant puisse se permettre de ressentir.
Comment les blessures d’attachement façonnent le vide intérieur
L’alexithymie est souvent associée à un attachement insécure, en particulier évitant. Un enfant dont les besoins émotionnels ont été peu accueillis apprend à les mettre de côté pour préserver le lien. Ne plus ressentir devient une stratégie : si je ne sens pas ma tristesse, je ne dérange pas, et je ne souffre pas de ne pas être consolé.
Dans les cas de traumatismes ou de négligence importante, la coupure peut être plus radicale : le système nerveux se protège d’émotions trop intenses en les mettant à distance. C’est une forme de survie.
Ce vide intérieur n’est donc pas une absence, mais une protection. Et comme toute protection, il a été utile, à un moment de la vie.
La culture renforce parfois le blocage
Certaines cultures, certaines familles, certains milieux valorisent la maîtrise de soi, la discrétion émotionnelle, l’efficacité. « On ne se plaint pas. » « Les émotions, c’est pour les faibles. » Ces messages, surtout transmis aux hommes, renforcent la difficulté à reconnaître et exprimer ses émotions. Ils ne la créent pas seuls, mais ils l’entretiennent.
Le corps garde la mémoire de ce que l’esprit ignore
Quand les émotions ne sont pas reconnues, elles ne disparaissent pas : elles restent dans le corps. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’alexithymie est souvent associée à des plaintes physiques (douleurs, troubles digestifs, fatigue) et à un stress chronique. Le corps parle, faute de mots.
Cela signifie aussi que le chemin vers les émotions passe souvent par le corps. Plutôt que de chercher à nommer directement ce que l’on ressent, on commence par observer les sensations : où, comment, quelle intensité. Le mot vient ensuite.
Ce que l’alexithymie n’est pas
- Ce n’est pas un manque de cœur. Les personnes alexithymiques peuvent être très attachées, loyales, généreuses.
- Ce n’est pas un verdict définitif. Les recherches montrent que les capacités émotionnelles peuvent se développer à l’âge adulte.
- Ce n’est pas un diagnostic à poser seul. Si vous vous reconnaissez, un professionnel peut vous aider à y voir plus clair, et à repérer d’éventuelles difficultés associées (anxiété, dépression, trauma).
Comment l’hypnose et l’IFS peuvent aider à dégeler
L’hypnose ericksonienne permet d’approcher les émotions par le corps et les images, sans passer d’abord par les mots. Dans un état de détente, on peut observer une sensation, la laisser se préciser, et parfois voir surgir une image, un souvenir, puis un mot. C’est un chemin doux, adapté à ceux pour qui l’introspection verbale est difficile.
L’IFS (Internal Family Systems) permet de rencontrer les parts qui ont appris à couper les émotions, souvent des protecteurs très anciens, et de comprendre ce qu’elles protègent. Pour une présentation détaillée de ce travail, voyez comment l’hypnose aide à sortir de l’alexithymie.
Par où commencer
- Le scan corporel du soir : trois minutes, les yeux fermés, à parcourir votre corps et noter les sensations (tension, chaleur, lourdeur, picotement), sans chercher à les interpréter.
- La roue des émotions : gardez une liste d’émotions à portée de main (joie, tristesse, colère, peur, honte, dégoût, surprise, et leurs nuances). Quand vous sentez quelque chose, choisissez le mot le plus proche, même approximatif.
- Le journal des situations : notez une situation de la journée, ce qui s’est passé dans votre corps, et un mot possible.
- La parole avec une personne de confiance : décrire à voix haute ce que vous percevez, même maladroitement, aide à développer le vocabulaire émotionnel.
Une invitation à reprendre contact avec vous-même
L’alexithymie n’est pas un mur infranchissable. C’est une langue que vous n’avez pas eu l’occasion d’apprendre, et qui peut s’apprendre. Si vous souhaitez être accompagné sur ce chemin, je vous reçois en cabinet à Saintes ou à distance.
Praticien en accompagnement — IFS, hypnose ericksonienne et Intelligence Relationnelle. Cabinet à Saintes, séances également à distance.
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