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Alexithymie et relations amoureuses : comment survivre en couple

Des conseils pratiques pour communiquer malgré le vide émotionnel.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu ne sais pas ce que tu ressens. Pas vraiment. Quand on te demande « comment ça va ? », tu réponds « bien » ou « fatigué », parce que ce sont les seules cases disponibles. En réalité, tu n’es pas triste, tu n’es pas en colère, tu n’es pas anxieux. Tu es… vide. Ou plutôt, tu es ailleurs, dans ta tête, dans les choses à faire, dans le prochain problème à résoudre. Et pourtant, tu es en couple. Tu aimes cette personne, tu en es sûr. Mais ce vide émotionnel, cet incapacité à nommer ce qui se passe en toi, finit par créer un fossé. Ton ou ta partenaire se plaint que tu es distant, que tu ne partages pas, que tu es froid. Toi, tu ne comprends pas. Tu es là, non ? Tu l’écoutes, tu l’aides concrètement, tu es fiable. Pourquoi ce n’est pas suffisant ?

Si ce scénario te parle, tu n’es pas seul. Ce que tu vis s’appelle l’alexithymie. C’est un mot compliqué pour dire « absence de mots pour les émotions ». Ce n’est pas une maladie, c’est un fonctionnement. Et ce fonctionnement peut rendre les relations amoureuses éprouvantes, voire douloureuses — pour toi et pour l’autre. Mais bonne nouvelle : on peut apprendre à survivre en couple, et même à créer une vraie intimité, sans devenir du jour au lendemain un poète romantique. Voici comment.

Qu’est-ce que l’alexithymie, vraiment ? (et pourquoi ce n’est pas un défaut de caractère)

L’alexithymie, c’est une difficulté à identifier, distinguer et exprimer ses émotions. Ce n’est pas un manque d’émotions. Les personnes alexithymiques ressentent des choses, mais ces sensations restent floues, physiques, diffuses. Par exemple, au lieu de dire « je suis stressé », tu vas ressentir une boule dans l’estomac, une tension dans les épaules, une envie de bouger. Mais tu ne fais pas le lien entre ce corps qui réagit et une émotion précise.

Dans mon cabinet à Saintes, je reçois des hommes et des femmes — surtout des hommes, c’est statistiquement plus fréquent — qui me disent : « Je sais que je suis en colère, mais je ne sais pas pourquoi. » Ou : « On me dit que je suis triste, mais moi je ne sens rien. » Parfois, ils découvrent l’alexithymie en cherchant des réponses à leurs difficultés relationnelles. Et souvent, ils sont soulagés d’apprendre que ce n’est pas un défaut de caractère, un manque d’amour ou une froideur volontaire.

L’alexithymie est un fonctionnement neuropsychologique. Elle peut être présente dès l’enfance (alexithymie primaire), souvent liée à une éducation où les émotions étaient peu nommées ou peu valorisées. « Arrête de pleurer, ce n’est rien. » « Ne fais pas ton cinéma. » « Sois fort. » Ces petites phrases construisent un rapport au monde où les émotions deviennent des intrus, des signes de faiblesse, ou simplement des inconnues. L’alexithymie peut aussi apparaître après un traumatisme (alexithymie secondaire), comme une protection : pour ne pas souffrir, on coupe le contact avec ses ressentis.

Ce qui est important à comprendre, c’est que tu n’es pas responsable d’être alexithymique. Mais tu es responsable de ce que tu en fais dans ta relation.

L’alexithymie n’est pas une absence d’émotions. C’est un déficit de traduction. Le corps ressent, mais le cerveau n’a pas le dictionnaire pour mettre des mots dessus.

Pourquoi le couple est un terrain miné quand on est alexithymique

Le couple, c’est le lieu de l’intimité émotionnelle par excellence. On y partage des rêves, des peurs, des joies, des chagrins. On se dit « je t’aime », mais aussi « je suis blessé », « je suis fier de toi », « j’ai peur de te perdre ». Pour une personne alexithymique, ce langage est un code étranger.

Prenons un exemple concret. Marc, 38 ans, coureur amateur que j’accompagne en préparation mentale, vient me voir après une dispute avec sa compagne. Elle lui reproche de ne pas être présent émotionnellement. Lui dit : « Mais je suis là tous les soirs, je m’occupe des enfants, je gère les courses. Qu’est-ce qu’elle veut de plus ? » Ce que Marc ne voit pas, c’est que sa compagne ne demande pas un livreur de courses ou un chauffeur pour les enfants. Elle demande une connexion. Elle veut savoir ce qui se passe dans sa tête. Elle veut qu’il lui dise « aujourd’hui, j’ai eu une journée difficile » ou « je suis content qu’on soit là, tous les deux ». Marc, lui, ne sait pas formuler ça. Il ne sait même pas ce qu’il ressent. Alors il reste silencieux, ou il répond par des faits. Et sa compagne interprète ce silence comme du rejet.

Les conflits typiques dans un couple avec une personne alexithymique sont :

  • L’autre se sent invisible : « Tu ne me parles jamais de toi. » « Tu ne me dis pas ce que tu ressens. » « J’ai l’impression d’être seul(e) dans cette relation. »
  • Tu te sens incompris : « Mais je fais tout pour toi ! » « Pourquoi tu en demandes toujours plus ? » « Je ne comprends pas ce qu’elle/il attend. »
  • Les disputes tournent en rond : elle/il exprime une émotion, tu réponds par une solution ou une logique. Elle/il se sent encore plus frustré(e). Toi, tu ne comprends pas pourquoi ta solution ne marche pas.

Le piège, c’est de croire que l’autre est « trop émotionnel(le) » ou « trop exigeant(e) ». Parfois, c’est vrai. Mais souvent, c’est un décalage de langage. L’autre parle émotion, tu parles action. Et aucun des deux n’a tort.

Les 3 pièges relationnels à éviter absolument quand on est alexithymique

Dans ma pratique, j’observe trois schémas qui reviennent systématiquement. Les reconnaître, c’est déjà les désamorcer.

Piège n°1 : le silence défensif. Quand tu ne sais pas quoi dire, tu ne dis rien. Tu te tais, tu attends que ça passe. Pour l’autre, ce silence est une absence de réponse, un abandon. Il/elle se sent rejeté(e). Plus tu te tais, plus il/elle insiste. Plus il/elle insiste, plus tu te fermes. C’est le cercle vicieux classique.

Piège n°2 : la réponse-solution. Ta compagne te dit : « Je suis épuisée, j’en ai marre de tout gérer. » Tu réponds : « Tu devrais prendre un jour de congé, je peux m’occuper des enfants samedi. » Tu as proposé une solution concrète, logique, efficace. Pourtant, elle se fâche. Pourquoi ? Parce qu’elle ne demandait pas une solution. Elle demandait une écoute, une reconnaissance de sa fatigue. En répondant par l’action, tu passes à côté de l’émotion.

Piège n°3 : la fuite dans l’action. Tu sens une tension monter dans la conversation ? Tu ranges la cuisine. Tu sors promener le chien. Tu allumes la télé. Tu te plonges dans ton téléphone. Tout plutôt que de rester dans cette zone d’inconfort émotionnel. Mais fuir, c’est abandonner l’autre à son émotion. Et ça crée de la distance.

Ces pièges, je les connais bien. Je les ai vus chez des dizaines de patients. Et je les ai vus chez moi aussi, il y a quelques années. Les éviter demande un entraînement, pas une transformation radicale.

Le piège n’est pas de ne pas ressentir. Le piège est de croire que ne pas ressentir signifie ne pas avoir à communiquer.

Comment communiquer quand on ne sait pas ce qu’on ressent : des techniques concrètes

Tu n’as pas besoin de devenir un expert en émotions du jour au lendemain. Tu as besoin d’outils pour contourner le vide. Voici ce qui fonctionne, testé avec mes patients.

1. Utilise le langage corporel comme boussole. Si tu ne sais pas ce que tu ressens, regarde ton corps. Est-ce que tes épaules sont tendues ? Est-ce que ta mâchoire est serrée ? Est-ce que tu as chaud ? Froid ? Un poids sur la poitrine ? Dis-le à voix haute. « Je ne sais pas ce que je ressens, mais mon corps est tendu. » C’est une phrase magique. Elle dit la vérité, elle montre une tentative de connexion, et elle donne une information à l’autre.

2. Utilise des phrases toutes faites. Oui, ça peut sembler artificiel au début. Mais c’est un pont. Quand tu ne sais pas quoi dire, tu as le droit d’utiliser des formules comme :

  • « Je ne sais pas quoi te dire, mais je t’écoute. »
  • « Je ne ressens rien de précis, mais je suis là. »
  • « J’ai besoin d’un moment pour comprendre ce que je ressens. »
  • « Ce que tu me dis est important pour moi. » Ces phrases ne demandent pas d’émotion. Elles demandent juste une intention.

3. Apprends le vocabulaire des émotions. C’est comme apprendre une langue étrangère. Tu commences par quelques mots. Colère, tristesse, joie, peur, surprise, dégoût. Puis tu ajoutes des nuances : frustration, déception, soulagement, fierté, ennui, inquiétude. Tu peux utiliser une roue des émotions (il y en a plein en ligne). Chaque soir, pose-toi 2 minutes : « Qu’est-ce que j’ai ressenti aujourd’hui ? » Si tu ne trouves pas, choisis au hasard. Le simple fait d’essayer active les connexions neuronales.

4. Pratique le « je ne sais pas, mais je veux savoir ». C’est une posture. Au lieu de dire « je ne sais pas, ça ne sert à rien d’en parler », dis : « Je ne sais pas ce que je ressens, mais j’aimerais le comprendre. Est-ce que tu peux m’aider ? » Tu passes d’un blocage à une ouverture. L’autre se sent impliqué, pas exclu.

5. Écris plutôt que de parler. Pour beaucoup de personnes alexithymiques, l’écrit est plus facile. Les mots viennent mieux quand on n’est pas sous pression. Propose à ton/ta partenaire d’échanger par messages, ou d’écrire une lettre. Ça enlève la pression du face-à-face et ça laisse le temps de formuler.

Un patient, footballeur amateur, utilisait ce truc : il notait dans son téléphone, chaque soir, un mot pour décrire sa journée. Pas une phrase, un mot. « Lourd. » « Calme. » « Vide. » « Fatigué. » Au bout de deux semaines, il a commencé à faire des phrases. Au bout d’un mois, il a pu dire à sa compagne : « Aujourd’hui, j’ai senti de la frustration à l’entraînement. » C’était une première. Elle a pleuré de joie.

L’Intelligence Relationnelle : ton meilleur allié pour survivre (et pas seulement)

L’Intelligence Relationnelle (IR), c’est une méthode que j’utilise beaucoup en cabinet. Elle repose sur une idée simple : la qualité de ta relation dépend moins de ce que tu ressens que de ce que tu fais avec ce que tu ressens — ou ne ressens pas. Concrètement, l’IR t’apprend à :

  • Distinguer les faits des interprétations. Quand ta compagne dit « tu n’es jamais là pour moi », c’est une interprétation. Le fait, c’est : « elle a pleuré ce soir en me disant qu’elle se sent seule. » Stick aux faits, ça évite les escalades.
  • Exprimer tes besoins sans te justifier. Tu n’as pas besoin d’expliquer pourquoi tu as besoin de silence. Tu peux dire : « J’ai besoin de 20 minutes seul(e) pour me poser. Je reviens vers toi après. » Pas de culpabilité, pas d’excuse.
  • Poser des questions ouvertes. Au lieu de « tu es fâché(e) ? » (qui appelle un oui/non), demande : « Qu’est-ce qui se passe pour toi en ce moment ? » ou « Qu’est-ce que tu aimerais que je comprenne ? »
  • Créer des rituels de connexion. Un rituel, c’est une action régulière, simple, qui crée du lien sans pression émotionnelle. Par exemple : 5 minutes le soir pour se dire « le meilleur et le pire de ma journée ». Ou un café le dimanche matin sans téléphone. Ou un SMS à heure fixe : « Je pense à toi. »

L’IR ne va pas te faire ressentir des émotions que tu n’as pas. Elle va te donner une boîte à outils pour que ta relation tienne debout, même quand le sol émotionnel est instable.

Et si l’autre acceptait ton fonctionnement ? (sans renoncer à ses besoins)

Un point crucial : tu n’es pas tout seul dans cette histoire. L’autre a aussi un rôle à jouer. Trop souvent, les personnes alexithymiques portent toute la responsabilité de la communication émotionnelle. C’est injuste. Ton/ta partenaire peut apprendre à s’adapter, à condition que toi aussi tu fasses un pas.

Voici ce que tu peux lui demander, en douceur :

  • « J’ai besoin que tu sois patient(e) quand je cherche mes mots. »
  • « Si je ne réponds pas tout de suite, ce n’est pas un rejet. J’ai besoin de temps. »
  • « Parfois, je ne peux pas te donner ce que tu attends. Mais je peux te dire que je suis là. »
  • « Apprends-moi à te connaître. Dis-moi ce dont tu as besoin, concrètement. »

Et toi, accepte que l’autre ait des besoins émotionnels que tu ne comprends pas toujours. Tu n’as pas à les partager, mais tu peux les respecter. Par exemple, si ta compagne a besoin de s’entendre dire « je t’aime » tous les jours, et que pour toi c’est une phrase vide, tu peux quand même la dire. Pas parce que tu ressens un élan romantique, mais parce que c’est important pour elle. C’est un acte d’amour, pas un mensonge.

Accepter le fonctionnement de l’autre, ce n’est pas renoncer à ses propres besoins. C’est construire un pont entre deux mondes qui ne parlent pas la même langue.

Quand consulter ? Les signes que l’accompagnement peut tout changer

Je ne vais pas te dire que lire un article va résoudre tous tes problèmes de couple. Parfois, les blocages sont trop ancrés, les blessures trop profondes, les schémas trop répétitifs. Et là, un accompagnement professionnel peut faire la différence.

Quand consulter ?

  • Quand les disputes sont devenues un mode de communication par défaut.
  • Quand tu sens que tu t’éloignes de ton/ta partenaire sans comprendre pourquoi.
  • Quand l’autre menace de partir ou exprime une souffrance durable.
  • Quand tu te sens prisonnier de ton silence, impuissant.
  • Quand tu veux vraiment changer, mais que tu ne sais pas par où commencer.

L’hypnose ericksonienne peut t’aider à reconnecter ton corps et tes émotions, à créer des ponts là où il y a des murs. L’IFS (Internal Family Systems) permet de rencontrer les parties de toi qui ont appris à couper les émotions pour te protéger. Et l’Intelligence Relationnelle te donne des outils pour agir concrètement, même quand l’émotion est absente.

Je ne promets pas de transformer un alexithymique en poète romantique. Je promets de t’aider à communiquer ce que tu peux communiquer, à comprendre ce que tu peux comprendre, et à préserver ce qui compte : ta relation.

Ce que tu peux faire maintenant

Alors, concrètement, par quoi commencer ?

  1. Ce soir, prends 2 minutes. Assieds-toi, ferme les yeux, scanne ton corps. Trouve une tension, une sensation. Dis-la à voix haute, même seul(e). « Mon dos est tendu. » C’est un début.

  2. Demain, envoie un message à ton/ta partenaire. Pas un long texte. Juste

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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