PsychologieRegulation Emotionnelle

Comment l’IFS (Internal Family Systems) soigne l’alexithymie

Une thérapie innovante pour dialoguer avec vos parties émotionnelles.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Vous êtes peut-être de ceux qui ne savent pas vraiment ce qu’ils ressentent. Pas par hasard, mais en permanence. Quand on vous demande « Comment ça va ? », vous répondez « Bien » ou « Ça va », parce que c’est la seule réponse qui vous vient. Pas de mensonge : vous ne trouvez pas les mots. Parfois, vous sentez une boule dans le ventre, une tension dans la nuque, une envie de fuir, mais vous seriez bien en peine de dire s’il s’agit de colère, de tristesse, de peur ou d’autre chose. Vous vivez dans un brouillard émotionnel. Vous n’êtes pas seul.

Cette difficulté à identifier et exprimer ses émotions s’appelle l’alexithymie. C’est un mot compliqué pour un vécu souvent silencieux, parfois même invisible aux yeux des autres. On estime qu’elle touche environ 10 % de la population générale, et jusqu’à 50 % des personnes souffrant de troubles comme la dépression, les troubles du comportement alimentaire ou l’addiction. Pendant longtemps, on a pensé que l’alexithymie était un trait de personnalité quasi immuable. Mais depuis quelques années, des approches thérapeutiques comme l’IFS (Internal Family Systems) proposent une autre voie. Une voie qui ne consiste pas à « apprendre à mettre des mots » de façon mécanique, mais à entrer en dialogue avec ce qui, en vous, empêche l’accès à vos émotions.

Dans cet article, je vais vous montrer comment l’IFS peut soigner l’alexithymie, non pas en forçant une porte verrouillée, mais en rencontrant le gardien qui en tient la clé.

Qu’est-ce que l’alexithymie, vraiment ?

Avant d’aller plus loin, prenons le temps de comprendre ce que cache ce mot savant. Alexithymie vient du grec : a (absence), lexis (mot), thymos (émotion). Littéralement : absence de mots pour dire l’émotion. Mais ce n’est pas qu’un problème de vocabulaire. C’est une difficulté profonde à :

  1. Identifier ses émotions : vous sentez quelque chose, mais vous ne savez pas quoi. C’est une sensation corporelle diffuse, sans nom.
  2. Distinguer les émotions des sensations physiques : vous avez mal au ventre, mais vous ne savez pas si c’est de l’angoisse, de la faim ou une crampe nerveuse.
  3. Exprimer ses émotions verbalement : même quand vous les identifiez, les mots ne viennent pas, ou ils sonnent faux, mécaniques.
  4. Utiliser l’émotion comme signal : l’émotion ne vous guide pas. Elle est juste un bruit de fond gênant ou absent.

Les personnes alexithymiques ont souvent un mode de pensée très concret, centré sur les faits, l’action, la logique. Elles peuvent être très performantes dans des métiers techniques ou scientifiques, mais se retrouvent démunies dans les relations personnelles. Elles ne comprennent pas pourquoi leur conjoint pleure, pourquoi une dispute éclate, pourquoi les autres semblent « trop » réactifs. L’entourage, lui, peut les percevoir comme froides, distantes, insensibles. Ce qui n’est pas vrai : l’émotion est là, mais inaccessible.

« L’alexithymie, ce n’est pas ne rien ressentir. C’est ressentir sans savoir quoi. C’est habiter une maison dont on ne connaît pas les pièces. »

Souvent, l’alexithymie est liée à des traumatismes précoces, à une éducation où les émotions étaient interdites ou ignorées, ou à des mécanismes de survie qui ont dû couper la connexion avec le corps pour supporter l’insupportable. Et c’est là que l’IFS entre en scène.

L’IFS en quelques mots : une thérapie qui parle au dedans

L’Internal Family Systems (IFS), développé par le psychothérapeute américain Richard Schwartz dans les années 1980, repose sur une idée simple et puissante : votre esprit n’est pas monolithique. Il est composé de parties – des sous-personnalités qui ont chacune leur propre perspective, leurs émotions, leurs croyances, leur rôle.

Ces parties ne sont pas des pathologies. Ce sont des stratégies que votre psychisme a développées pour vous protéger, vous permettre de fonctionner, ou contenir des douleurs. Par exemple, il y a une partie perfectionniste qui vous pousse à tout contrôler, une partie critique qui vous juge sévèrement, une partie qui fait diversion en vous accaparant avec des écrans ou de la nourriture. Et sous ces parties protectrices, il y a des parties exilées : des parts de vous qui portent des souvenirs douloureux, des émotions intenses, des blessures anciennes. Ce sont elles que les parties protectrices tentent de maintenir à distance.

Au centre de tout cela, il y a ce que l’IFS appelle le Self : votre essence, une présence calme, curieuse, confiante, compatissante, créative. Le Self n’a pas besoin d’être construit. Il est là, mais souvent recouvert par les parties. Le travail thérapeutique consiste à aider les parties à se détendre, à libérer le Self, pour qu’il puisse guérir les exilés.

Maintenant, imaginez l’alexithymie sous ce prisme.

Comment l’alexithymie se construit dans le système IFS

Dans la logique IFS, l’alexithymie n’est pas un déficit cérébral. C’est le résultat d’un arrangement entre vos parties. Voici comment cela peut se mettre en place, souvent très tôt dans la vie.

Prenons l’exemple de Paul, 34 ans, ingénieur informaticien, qui vient me voir parce que sa femme menace de le quitter. « Elle dit que je ne ressens rien, que je suis un robot. Mais ce n’est pas vrai, je l’aime. Je ne sais juste pas le montrer. » Paul ne pleure jamais. Il ne se souvient pas de la dernière fois qu’il a eu peur ou été triste. Il ressent parfois une tension dans la mâchoire ou une fatigue inexplicable, mais il attribue ça au stress du travail.

Dans le système de Paul, il y a une partie que je vais appeler la partie rationnelle. C’est une protectrice. Son travail : garder Paul dans la logique, les faits, les chiffres. Elle estime que les émotions sont dangereuses, qu’elles rendent vulnérable, qu’elles font perdre le contrôle. Elle a probablement émergé dans l’enfance, quand Paul a appris que montrer ses sentiments était mal vu, ou que ses parents ne savaient pas répondre à ses émotions. Alors elle a pris le contrôle. Elle a coupé le robinet des émotions.

Sous elle, il y a une partie exilée : une petite part de Paul qui porte une grande tristesse, peut-être liée à un deuil non fait, à un sentiment d’abandon, ou à une colère rentrée. Cette partie est maintenue loin, très loin, parce que la partie rationnelle juge qu’elle est trop lourde, trop dangereuse, trop débordante.

Et puis il y a peut-être une partie qui observe : elle regarde les autres vivre leurs émotions avec un mélange de curiosité et d’incompréhension. Elle ne sait pas comment faire. Elle a du mal à mettre des mots sur ce qui se passe en elle parce que la connexion avec l’exilé est coupée.

L’alexithymie, vue par l’IFS, c’est le silence imposé par les protecteurs. Ce n’est pas une absence d’émotion, c’est une absence de dialogue avec les parties qui ressentent.

Pourquoi les thérapies classiques échouent parfois avec l’alexithymie

Beaucoup de personnes alexithymiques consultent et se heurtent à des approches qui leur demandent de « parler de leurs émotions » ou de « les exprimer ». On leur propose des exercices de vocabulaire émotionnel, des grilles, des journaux intimes. Et souvent, ça ne marche pas. Pourquoi ?

Parce que ces approches s’adressent à la partie rationnelle, celle qui veut bien faire, qui essaie d’apprendre. Mais elles ne s’adressent pas à la partie qui a verrouillé l’accès aux émotions. C’est comme demander à quelqu’un de traverser une porte gardée par un vigile sans parler au vigile. La partie gardienne reste en alerte, elle renforce son contrôle, et la personne se sent encore plus en échec.

J’ai reçu une fois une femme, Lucie, qui avait suivi un atelier sur les émotions. Elle avait appris par cœur une liste de 50 émotions. Mais elle me disait : « Je les connais, mais je ne les sens pas. Je peux dire “je suis triste” comme je dirais “il pleut”. C’est juste une information. » Son protecteur intellectuel avait intégré le nouveau vocabulaire, mais l’exilé restait enfermé.

L’IFS ne demande pas à la personne de forcer l’émotion. Il demande à la personne de rencontrer la partie qui empêche l’émotion. Et c’est là que la clé apparaît.

Le processus IFS pour déverrouiller l’alexithymie

Concrètement, comment se passe une séance avec quelqu’un qui vit avec l’alexithymie ? Je vais vous décrire le fil conducteur, avec des exemples.

Étape 1 : Accueillir le protecteur sans le combattre

La première chose que je fais, c’est de m’adresser à la partie qui fait que la personne ne ressent pas. Je ne la juge pas. Je ne dis pas « il faut ressentir ». Je dis : « Je remarque qu’il y a une partie de toi qui ne veut pas ou ne peut pas avoir accès à tes émotions. Est-ce que tu peux la remarquer ? » Souvent, la personne est surprise. Elle n’a jamais pensé à ça comme une « partie ». Elle pensait que c’était juste elle, ou un défaut.

Je lui demande : « Comment te sens-tu par rapport à cette partie ? » La réponse est souvent : « Je la déteste. Elle me bloque. » Là, je l’invite à faire un pas de côté : « Est-ce que tu peux être curieux de cette partie ? Est-ce que tu peux lui demander pourquoi elle fait ça ? »

C’est un moment clé. La partie protectrice, qui est habituellement critiquée ou ignorée, est soudain écoutée. Et ce qu’elle révèle est souvent bouleversant. Paul, par exemple, a découvert que sa partie rationnelle avait pris le contrôle à l’âge de 7 ans, quand sa mère était hospitalisée. Il avait été terrorisé, et personne ne l’avait rassuré. Sa partie avait décidé : « Plus jamais ça. On coupe tout. On reste dans la tête. C’est plus sûr. » Cette partie n’était pas une ennemie. C’était une protectrice qui avait sauvé Paul d’une détresse insoutenable.

Étape 2 : Négocier une permission

Une fois que la partie protectrice se sent entendue, reconnue, elle peut commencer à se détendre un peu. Je demande : « Est-ce que cette partie est d’accord pour que nous allions voir ce qu’elle protège ? Juste un petit moment. Elle gardera le contrôle, elle pourra revenir à tout moment. » C’est une négociation respectueuse. La partie doit donner son accord. Sinon, on attend, on creuse encore.

Souvent, après quelques séances, la partie accepte de laisser passer un peu de lumière. Parfois, c’est une sensation physique : une boule dans la gorge, une pression dans la poitrine. « Qu’est-ce que tu remarques là ? » « C’est serré, c’est lourd. » « Si cette sensation avait un âge, quel âge aurait-elle ? » « 6 ans. » « Et si elle pouvait parler, que dirait-elle ? » C’est là que l’émotion émerge, pour la première fois depuis longtemps. Pas un mot savant, mais un cri, un silence, une larme.

« Guérir l’alexithymie, ce n’est pas apprendre à nommer l’émotion. C’est rencontrer la partie qui a dû l’enfermer pour survivre, puis lui demander la permission de rouvrir la porte. »

Étape 3 : Soulager l’exilé

Quand l’exilé est accessible, le travail peut commencer. Le Self – la partie calme et compatissante de la personne – peut entrer en relation avec cette partie blessée. Il peut l’écouter, la prendre dans ses bras symboliquement, lui dire ce qu’elle avait besoin d’entendre à l’époque. Ce n’est pas un exercice intellectuel. C’est une expérience vécue, intérieure.

Pour Paul, l’exilé était un petit garçon terrifié qui se sentait abandonné. Quand Paul a pu, depuis son Self, être présent pour ce petit garçon, lui dire « Je suis là maintenant, tu n’es plus seul », une libération a eu lieu. La tristesse est venue, enfin. Paul a pleuré pour la première fois depuis 27 ans. Il m’a dit après : « C’est bizarre, je pleure, mais je me sens léger. »

Ce que l’IFS ne fait pas (et c’est important)

Je veux être très clair. L’IFS n’est pas une baguette magique. Voici ce qu’il ne fait pas :

  • Il ne transforme pas quelqu’un en personne hyper-émotive du jour au lendemain.
  • Il ne supprime pas les parties rationnelles – elles restent utiles dans la vie quotidienne.
  • Il ne vous rend pas soudainement capable d’exprimer vos émotions parfaitement.

Ce qu’il fait, c’est rétablir une circulation. L’émotion peut à nouveau être ressentie, même si elle reste parfois discrète. La personne apprend à reconnaître les signes corporels, à faire la différence entre une partie qui protège et une émotion authentique. Le vocabulaire émotionnel devient peu à peu incarné, pas juste appris.

Pour certains, le changement est spectaculaire. Pour d’autres, c’est un chemin plus long, avec des retours en arrière. Mais une chose est sûre : la personne n’est plus en guerre contre elle-même. Elle comprend pourquoi elle est comme ça, et elle peut dialoguer avec ses parties.

Un autre exemple : l’alexithymie et la colère rentrée

J’ai accompagné Marc, 42 ans, commercial. Il venait pour des crises d’angoisse inexpliquées. Il ne ressentait pas de colère. Il disait : « Je ne me fâche jamais, je ne vois pas l’intérêt. » Mais il avait des douleurs lombaires chroniques, de l’insomnie, et une fatigue permanente. En IFS, nous avons rencontré une partie qui « gérait » tout, qui encaissait sans broncher. Cette partie était épuisée. Sous elle, il y avait un exilé porteur d’une colère immense, liée à une enfance où il avait dû s’occuper de ses parents, sans jamais pouvoir exprimer son propre mécontentement.

La partie gestionnaire a d’abord refusé de lâcher prise. « Si je laisse la colère sortir, il va tout casser, il va perdre son boulot, sa famille. » J’ai validé son rôle protecteur. Puis j’ai demandé : « Et si on trouvait une autre façon de protéger Marc ? Est-ce que ta méthode actuelle est vraiment tenable à long terme ? » La partie a reconnu son épuisement. Elle a accepté de laisser un espace pour que la colère soit exprimée, d’abord en séance, en tapant dans un coussin, en criant dans un oreiller. Marc a découvert une énergie nouvelle. Sa colère n’était pas destructrice, elle était vitale. Elle lui disait : « Tu as le droit de dire non. Tu as le droit d’avoir des limites. »

Aujourd’hui, Marc ressent sa colère. Il ne l’exprime pas toujours, mais il la reconnaît. Il peut dire : « Là, je sens une irritation. Il faut que je pose une limite. » Et ses douleurs lombaires ont diminué.

La place du corps et de la respiration

Vous l’aurez compris, l’IFS ne se fait pas uniquement par la parole. Une grande partie du travail passe par le corps. Quand une personne alexithymique ne trouve pas de mots, je l’invite à porter son attention sur une sensation : une tension, un poids, un vide, une chaleur. « Où est-ce que tu sens ça dans ton corps ? Quelle forme ça a ? Si ça avait une couleur ? Un âge ? » Progressivement, la sensation se transforme en image, en émotion, en mémoire.

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À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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