PsychologieRegulation Emotionnelle

Le lien entre alexithymie et stress chronique expliqué

Comprenez pourquoi ce trouble amplifie votre anxiété au quotidien.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Vous êtes-vous déjà senti complètement débordé par une émotion sans pouvoir mettre de mots dessus ? Ou, à l’inverse, avez-vous l’impression de vivre dans une espèce de brouillard émotionnel, où tout est plat, sans relief, et où vous réagissez de manière explosive à des situations qui paraissent insignifiantes aux autres ? Si oui, vous n’êtes pas seul. Beaucoup de personnes que je reçois à Saintes vivent ce paradoxe : un stress permanent qui les épuise, sans qu’elles sachent vraiment pourquoi ni comment l’apaiser. Ce sentiment d’être submergé par des sensations physiques ou une tension intérieure, sans pouvoir les nommer, est au cœur d’un mécanisme souvent méconnu : l’alexithymie.

L’alexithymie, c’est cette difficulté à identifier, décrire et exprimer ses émotions. Ce n’est pas un trouble grave au sens psychiatrique, mais plutôt un fonctionnement émotionnel particulier qui touche environ une personne sur dix. Et quand on vit avec, le stress chronique n’est pas une simple fatigue passagère : c’est une boucle infernale. Vous accumulez des tensions, vous ne savez pas les verbaliser, votre corps les garde, et plus vous stressez, moins vous arrivez à ressentir clairement ce qui se passe en vous. C’est un cercle vicieux que j’observe chaque jour dans mon cabinet.

Dans cet article, je vais vous expliquer pourquoi l’alexithymie amplifie l’anxiété quotidienne, comment ce lien se met en place, et surtout ce que vous pouvez faire dès maintenant pour commencer à sortir de cette impasse. Pas de jargon, pas de promesses magiques : juste des mécanismes concrets et des pistes sérieuses, que vous pouvez explorer avec un professionnel ou par vous-même.

Qu’est-ce que l’alexithymie exactement ? (et pourquoi vous n’êtes pas « froid »)

Commençons par une image. Imaginez une radio qui émet en permanence, mais dont le bouton de volume est cassé : vous entendez un bruit de fond constant, parfois fort, parfois faible, mais vous ne pouvez jamais régler le son ni identifier la station. Voilà ce que vivent les personnes alexithymiques. Elles ressentent bien quelque chose – une tension dans les épaules, un nœud à l’estomac, une fatigue soudaine – mais elles ne peuvent pas faire le lien avec une émotion précise comme la colère, la tristesse, la peur ou la joie.

L’alexithymie n’est pas une absence d’émotions. C’est une difficulté à les reconnaître et à les exprimer. Les personnes concernées ne sont pas « froides » ou « insensibles », comme on pourrait le croire. Au contraire, elles sont souvent très sensibles, mais elles n’ont pas les mots pour dire ce qu’elles vivent. Elles peuvent pleurer sans savoir pourquoi, ou exploser de rage après une petite contrariété, sans comprendre d’où vient cette réaction disproportionnée.

Concrètement, cela se manifeste par :

  • Une difficulté à distinguer les émotions entre elles (par exemple, confondre anxiété et faim, ou colère et fatigue).
  • Une tendance à décrire des sensations physiques plutôt que des ressentis (« j’ai mal au ventre » plutôt que « je suis triste »).
  • Un imaginaire émotionnel pauvre : les rêves sont rares ou sans contenu émotionnel, les souvenirs sont factuels.
  • Une pensée très concrète, tournée vers l’action : « je dois faire ceci », plutôt que « je me sens comme cela ».

Si vous vous reconnaissez dans ces traits, ne vous inquiétez pas : ce n’est pas un diagnostic définitif, mais une piste pour comprendre votre fonctionnement. L’alexithymie n’est pas une maladie, c’est une façon d’être au monde qui s’apprend à ajuster. Et la bonne nouvelle, c’est que cette difficulté à nommer les émotions est directement liée à votre stress chronique.

« L’alexithymie n’est pas l’absence d’émotions, c’est l’absence de traducteur entre ce que vous ressentez et ce que vous pouvez en dire. Et sans traducteur, le corps parle à sa place. »

Comment l’alexithymie transforme le stress en boucle chronique

Le stress, c’est une réaction normale de votre corps face à une menace. Mais quand vous êtes alexithymique, cette réaction ne s’éteint pas correctement. Voici pourquoi.

Dans un fonctionnement émotionnel « classique », quand vous vivez une situation stressante (un conflit, une échéance, une peur), votre cerveau active une cascade hormonale : adrénaline, cortisol, etc. Votre cœur s’accélère, vos muscles se tendent, vous êtes en alerte. Puis, une fois la menace passée, vous identifiez l’émotion : « J’ai eu peur », « Je suis en colère », « Je suis triste ». Cette identification permet à votre système nerveux de s’apaiser. Vous nommez, vous digérez, vous relâchez.

Chez une personne alexithymique, cette étape de nommage est absente ou très faible. Vous ressentez bien l’accélération cardiaque, la tension musculaire, la boule au ventre. Mais vous ne pouvez pas dire ce que c’est. Alors, votre cerveau reste en mode alerte. Il ne reçoit pas le signal : « OK, c’est fini, l’émotion est reconnue. » Résultat : le stress ne s’éteint pas. Il reste allumé, en fond, en permanence.

C’est exactement comme si vous laissiez un robinet ouvert après avoir rempli un verre. L’eau continue de couler, le stress s’accumule. Et comme vous ne savez pas fermer le robinet (parce que vous ne savez pas ce qui le fait couler), vous finissez par être submergé. Au quotidien, cela donne :

  • Une fatigue chronique : votre corps est toujours en état d’alerte, même la nuit.
  • Des douleurs physiques diffuses : maux de tête, tensions dans le cou, problèmes digestifs.
  • Une irritabilité ou une apathie : vous réagissez de manière disproportionnée ou vous vous éteignez complètement.
  • Des difficultés relationnelles : les autres ne vous comprennent pas, vous vous sentez incompris, et vous évitez les conflits ou les confrontations.

Prenons un exemple anonymisé. Je reçois en consultation un coureur amateur, la quarantaine, qui vient me voir pour une baisse de performances et une fatigue persistante. Il ne comprend pas pourquoi il n’arrive plus à s’entraîner correctement. Il me dit : « Je n’ai pas de problème, tout va bien. Mais j’ai des douleurs aux ischio-jambiers et je dors mal. » En discutant, il apparaît qu’il vit une situation professionnelle tendue depuis plusieurs mois, mais il ne fait pas le lien. « Ce n’est pas du stress, c’est juste que mon patron est pénible. » Il ne ressent pas la colère ou l’inquiétude, il ressent seulement des tensions physiques et une baisse d’énergie. Son corps porte le poids émotionnel que son esprit ne peut pas nommer. C’est typique de l’alexithymie : le stress chronique s’installe en silence.

Pourquoi l’anxiété explose quand on ne peut pas nommer ses émotions

L’anxiété, c’est en quelque sorte du stress qui s’est installé dans la durée, sans objet précis. Mais quand on est alexithymique, l’anxiété prend une dimension particulière : elle devient un signal d’alarme permanent, sans cause identifiable.

Imaginez que vous êtes dans une pièce obscure. Vous entendez un bruit. Sans savoir ce que c’est, vous restez aux aguets. Plus le bruit dure, plus vous êtes tendu. Vous ne pouvez pas décider si c’est dangereux ou non, parce que vous n’avez pas d’information. C’est exactement ce qui se passe avec l’anxiété alexithymique. Vous ressentez une tension, une agitation intérieure, mais vous ne savez pas à quoi elle correspond. Alors votre cerveau interprète ce signal comme une menace. Il se dit : « Puisque je ne sais pas ce que c’est, c’est probablement grave. » Et il amplifie la réponse de stress.

Ce mécanisme s’appelle l’hypervigilance. Votre système nerveux est en alerte maximale, prêt à réagir à tout moment. Mais comme il n’y a pas de déclencheur clair, vous finissez par être anxieux dans des situations neutres : faire les courses, prendre le métro, être au calme chez vous. L’anxiété devient diffuse, envahissante, et surtout incompréhensible.

Les personnes alexithymiques que j’accompagne décrivent souvent ce sentiment : « Je sais que je suis stressé, mais je ne sais pas pourquoi. Et plus j’essaie de comprendre, plus ça empire. » C’est épuisant. Et c’est là que l’IFS (Internal Family Systems) ou l’hypnose peuvent être très utiles, parce qu’ils permettent de contourner la pensée rationnelle pour aller chercher l’émotion là où elle se cache : dans le corps, dans les sensations, dans les images.

Prenons un autre exemple. Une jeune femme vient me voir pour des crises d’angoisse récurrentes. Elle a tout essayé : relaxation, médicaments, thérapie cognitive. Rien ne marche durablement. En séance, elle me dit : « Je ne ressens rien de spécial avant les crises. Juste une bouffée de chaleur, puis je panique. » En travaillant avec l’hypnose, on découvre que cette bouffée de chaleur est liée à une émotion de honte non reconnue, datant de son enfance. Elle n’avait jamais fait le lien parce qu’elle ne savait pas nommer la honte. Son corps la ressentait, mais son esprit ne la traduisait pas. Une fois cette connexion établie, les crises ont diminué de manière significative.

Le rôle du corps : quand les sensations physiques deviennent le seul langage

Si vous êtes alexithymique, votre corps est votre principal messager. Mais comme vous ne comprenez pas son langage, vous finissez par l’ignorer ou le mal interpréter. C’est un peu comme si vous receviez des textos en chinois : vous savez qu’il y a un message, mais vous ne pouvez pas le lire. Alors vous le laissez de côté, jusqu’à ce que votre téléphone explose de notifications.

Les personnes alexithymiques ont souvent une relation compliquée avec leur corps. D’un côté, elles sont très sensibles aux sensations physiques (douleurs, tensions, fatigue). De l’autre, elles ne savent pas les relier à des émotions. Résultat : elles consultent des médecins pour des maux de tête, des problèmes digestifs, des douleurs musculaires, sans trouver de cause organique. C’est ce qu’on appelle la somatisation : l’émotion non exprimée se transforme en symptôme physique.

Par exemple, un homme que j’ai suivi pendant plusieurs mois souffrait de douleurs chroniques à la mâchoire. Il avait vu dentistes, ostéopathes, kinés. Rien n’y faisait. En travaillant sur son histoire, on a découvert que ces douleurs étaient liées à une colère réprimée envers un parent. Il ne se permettait pas de ressentir de la colère, alors sa mâchoire serrait à sa place. Une fois qu’il a appris à identifier et exprimer cette colère (via l’Intelligence Relationnelle), les douleurs ont disparu.

Ce n’est pas de la magie. C’est simplement le fait que le corps et l’esprit sont connectés. Quand l’esprit ne peut pas traiter une émotion, le corps la prend en charge. Et plus vous accumulez ces émotions non nommées, plus votre stress chronique s’installe.

« Votre corps n’est pas votre ennemi quand vous êtes alexithymique. C’est votre premier allié pour comprendre ce que vous ressentez. Encore faut-il apprendre à lire son langage. »

Ce que l’hypnose, l’IFS et l’Intelligence Relationnelle peuvent faire (et ne pas faire)

Vous vous demandez peut-être comment on peut sortir de cette boucle. Je vais être honnête : il n’y a pas de solution miracle. L’alexithymie n’est pas un trouble que l’on « guérit » en quelques séances. C’est un fonctionnement que l’on apprend à apprivoiser, à ajuster, à rendre plus fluide. Et pour cela, plusieurs approches peuvent vous aider, chacune à sa manière.

L’hypnose ericksonienne est particulièrement adaptée parce qu’elle travaille directement avec l’inconscient, sans passer par le filtre de la pensée rationnelle. Quand vous êtes en transe, vous êtes plus connecté à vos sensations et à vos images intérieures. L’hypnose peut vous aider à :

  • Entrer en contact avec des émotions que vous ne pouviez pas nommer.
  • Apprendre à les accueillir sans les juger.
  • Relâcher les tensions physiques accumulées.

Je ne dis pas que l’hypnose va « débloquer » toutes vos émotions d’un coup. Mais elle peut créer un espace sécurisé où vous commencez à ressentir sans avoir à tout comprendre tout de suite.

L’IFS (Internal Family Systems) est une autre approche puissante. Elle considère que notre psyché est composée de différentes « parties » (des sous-personnalités) qui ont chacune un rôle et une émotion. Quand vous êtes alexithymique, certaines de ces parties sont très actives (par exemple, une partie qui vous pousse à l’action, une autre qui vous coupe de vos sensations). L’IFS vous aide à dialoguer avec ces parties, à comprendre leur fonction, et à les apaiser. C’est un travail fin, précis, qui demande du temps, mais qui peut transformer votre rapport à vos émotions.

Enfin, l’Intelligence Relationnelle (IR) est une méthode que j’utilise beaucoup avec mes patients. Elle repose sur l’idée que nos émotions sont souvent liées à des schémas relationnels appris dans l’enfance. En travaillant sur la façon dont vous entrez en relation avec les autres (et avec vous-même), vous pouvez progressivement apprendre à identifier vos émotions dans le contexte de vos interactions. Par exemple, vous pourriez découvrir que votre irritabilité au travail cache une peur de l’abandon, ou que votre apathie en couple est une forme de protection contre une tristesse ancienne.

Ce que ces approches ne font pas : elles ne vous transforment pas en une personne « hyper-émotive » ou « expressive ». Elles ne vous obligent pas à pleurer à chaque séance. Elles ne promettent pas que vous allez soudainement tout comprendre de vous-même. Elles vous offrent des outils pour progresser à votre rythme, dans le respect de votre fonctionnement.

Comment commencer à briser le cercle dès aujourd’hui (5 pistes concrètes)

Vous n’avez pas besoin d’attendre une thérapie pour faire les premiers pas. Voici cinq choses que vous pouvez essayer dès maintenant, seul ou avec un professionnel. Ce sont des pistes, pas des recettes miracles. L’idée est d’ouvrir une brèche dans la boucle stress-alexithymie.

  1. Tenez un journal des sensations physiques. Chaque jour, prenez cinq minutes pour noter ce que vous ressentez dans votre corps : tensions, douleurs, énergie, fatigue. Ne cherchez pas à interpréter, juste à décrire. Par exemple : « épaules tendues, ventre serré, respiration courte. » Avec le temps, vous commencerez à voir des patterns.

  2. Pratiquez le scan corporel. C’est une technique simple de méditation : allongez-vous, fermez les yeux, et portez votre attention sur chaque partie de votre corps, des pieds à la tête. Restez curieux, sans jugement. Vous allez peut-être ressentir des choses désagréables, mais c’est normal. Le but n’est pas de les faire disparaître, mais de les reconnaître.

  3. Utilisez une liste d’émotions. Gardez sous la main une liste de mots d’émotions (colère, tristesse, peur, joie, honte, etc.). Quand vous vous sentez stressé, regardez la liste et essayez de voir si un mot correspond à ce que vous ressentez. Même si c’est approximatif, c’est un début.

  4. Parlez à voix haute. Quand vous êtes seul, essayez de dire ce que vous ressentez, même si c’est absurde. Par exemple : « Là, je sens une pression dans la poitrine. Je ne sais pas ce que c’est, mais je le remarque. » Verbaliser, même sans comprendre, aide votre cerveau à faire le lien.

  5. Ralentissez. L’alexithymie pousse souvent à l’action : vous faites, vous planifiez, vous occupez votre esprit. Essayez de prendre un moment où vous

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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