PsychologieRegulation Emotionnelle

Pourquoi certaines personnes ne pleurent jamais ? L’alexithymie en cause

Décryptage d’un symptôme souvent méconnu et mal compris.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu viens peut-être de lire ce titre et tu t’es reconnu immédiatement. Ou alors, tu penses à quelqu’un de ton entourage : ce collègue qui reste impassible quand tout le monde est ému, ce proche qui dit « je ne sais pas ce que je ressens » quand tu lui demandes comment il va, ou toi-même, qui traverse des moments difficiles sans qu’une seule larme ne coule.

Je rencontre régulièrement des personnes comme ça dans mon cabinet à Saintes. Des adultes intelligents, fonctionnels, souvent performants dans leur travail, mais qui vivent avec une étrange sensation de déconnexion intérieure. Ils me disent : « Je sais que je devrais pleurer, mais je n’y arrive pas. » Ou : « Je ressens quelque chose, mais je ne sais pas mettre de mots dessus. » Parfois, ils ajoutent, avec une pointe de honte : « Je me demande si je suis normal. »

La réponse est nuancée. Non, ce n’est pas un défaut de caractère. Oui, cela a un nom : l’alexithymie. Et non, ce n’est pas une fatalité. Dans cet article, je vais t’expliquer ce qui se cache derrière cette incapacité à pleurer et à identifier ses émotions, pourquoi elle survient, et surtout, comment commencer à renouer avec ce langage intérieur que tu as peut-être perdu de vue.

Qu’est-ce que l’alexithymie exactement ? Une déconnexion entre le corps et les mots

Commençons par le terme lui-même. Alexithymie vient du grec : a (absence), lexis (mot), thymos (émotion). Littéralement : « absence de mots pour les émotions ». Ce n’est pas une maladie mentale au sens psychiatrique classique, mais plutôt un trait de fonctionnement émotionnel. Autrement dit, une manière particulière d’être au monde.

Les personnes alexithymiques ne sont pas insensibles. Elles ressentent des émotions, mais celles-ci restent comme bloquées, non traduites. Imagine un signal radio qui arrive, mais il n’y a pas de récepteur pour le décoder. La colère, la tristesse ou la joie se manifestent alors sous forme de sensations physiques diffuses : une boule dans l’estomac, une tension dans les épaules, une fatigue inexplicable. Mais la personne ne fait pas le lien avec ce qu’elle vit.

Prenons un exemple concret. Je reçois il y a quelques mois un homme d’une quarantaine d’années, cadre commercial. Il vient me voir parce qu’il a des maux de dos récurrents et des insomnies. Son médecin traitant n’a rien trouvé d’organique. En consultation, il me raconte une séparation récente. Il dit : « Je pense que ça va, je ne suis pas triste, je ne pleure pas. » Pourtant, ses mains tremblent légèrement et sa respiration est courte. Quand je lui demande ce qu’il ressent là, maintenant, il me répond : « Je ne sais pas. J’ai chaud. »

Cette incapacité à faire le pont entre le corps et les mots est au cœur de l’alexithymie. On distingue généralement quatre dimensions principales :

  1. Difficulté à identifier ses émotions : Tu sais que tu ressens quelque chose, mais tu ne peux pas dire si c’est de la tristesse, de la colère ou de l’anxiété.
  2. Difficulté à décrire ses émotions aux autres : Même si tu sens ce que c’est, les mots te manquent pour le partager.
  3. Pensée tournée vers l’extérieur : Tu as tendance à te focaliser sur les faits, les détails concrets, plutôt que sur ton monde intérieur.
  4. Vie imaginaire limitée : Les rêves, les fantasmes, l’intuition te paraissent étrangers.

Quand on combine ces éléments, on comprend mieux pourquoi certaines personnes ne pleurent jamais. Pleurer est un acte complexe : il nécessite d’identifier une émotion (tristesse, frustration, soulagement), de l’autoriser à monter, et de la laisser s’exprimer physiquement. Si la première étape est absente, les larmes restent prisonnières.

« L’alexithymie, ce n’est pas ne rien ressentir. C’est ressentir sans comprendre, sans pouvoir nommer, sans pouvoir libérer. C’est vivre dans une maison dont on n’a pas la clé des pièces intérieures. »

Pourquoi certaines personnes développent-elles cette incapacité à pleurer ?

L’alexithymie n’arrive pas par hasard. Elle est souvent le résultat d’une histoire, d’un apprentissage émotionnel qui s’est mal fait. Voici les principales causes que j’observe en cabinet.

Un environnement familial où les émotions étaient interdites ou ignorées. Si tu as grandi dans une famille où pleurer était considéré comme une faiblesse, où on te disait « arrête de faire du cinéma » ou « les grands garçons ne pleurent pas », tu as appris très tôt à couper le robinet. L’émotion devenait un problème à résoudre, pas une information à écouter. Avec le temps, ce mécanisme s’automatise : ton cerveau a appris que ressentir est dangereux ou inutile, donc il court-circuite la boucle émotionnelle.

Un traumatisme ou une enfance marquée par l’imprévisibilité. Parfois, l’alexithymie est une stratégie de survie. Si tu as vécu des événements trop douloureux ou répétitifs (violence, négligence, deuil non accompagné), ton système nerveux a fait le choix de « geler » les émotions pour te protéger. Pleurer aurait été trop dangereux, trop vulnérable. Tu as appris à fonctionner en mode « pilote automatique », en te coupant de ton ressenti pour avancer. Le problème, c’est que ce mécanisme, utile à un moment, devient un mur qui t’empêche d’accéder à toi-même plus tard.

Des différences neurobiologiques. Des recherches en neurosciences montrent que certaines personnes alexithymiques présentent une connectivité réduite entre l’amygdale (le centre émotionnel du cerveau) et les zones corticales impliquées dans le langage et la conscience. Autrement dit, le signal part du corps, mais il n’arrive pas à destination pour être nommé. Ce n’est pas un choix conscient, c’est un fonctionnement cérébral différent. Cela ne signifie pas que c’est irréversible, mais cela explique pourquoi la simple volonté de « se forcer à pleurer » ne fonctionne pas.

Le contexte culturel et de genre. Notre société valorise encore la retenue émotionnelle, surtout chez les hommes. Les injonctions à « être fort », à « ne pas se plaindre » sont puissantes. Beaucoup d’hommes que je reçois ont intériorisé l’idée que pleurer est une perte de contrôle. Ils ont appris à remplacer la tristesse par la colère ou l’ironie. L’alexithymie devient alors une armure sociale.

Ce qui est important à comprendre, c’est que l’alexithymie n’est pas un défaut de caractère. C’est une adaptation. Ton système a fait ce qu’il a pu pour te protéger. Mais aujourd’hui, cette protection est peut-être devenue une prison.

Comment savoir si on est concerné ? Les signes qui ne trompent pas

Tu te demandes peut-être : « Est-ce que ça me concerne ? » Voici quelques indicateurs fréquents, au-delà de l’absence de larmes.

Tu as du mal à répondre à la question « Comment tu te sens ? » C’est souvent le premier signal. Quand on te pose cette question, tu réponds par des faits : « Je suis fatigué », « J’ai beaucoup de travail », « Ça va, j’ai fini mon dossier ». Mais si on insiste sur le ressenti, tu es embarrassé. Tu cherches dans ta tête, tu trouves un mot vague (« stressé », « pas mal »), mais tu sais que ce n’est pas juste.

Tu confonds émotions et sensations physiques. La tristesse devient une lourdeur dans la poitrine, l’anxiété une boule dans le ventre, la colère une chaleur dans les bras. Tu traites les symptômes physiques (tu prends un cachet pour le mal de tête, tu vas courir pour évacuer la tension) sans jamais te demander ce que ton corps essaie de te dire.

Tu as une vie émotionnelle « plate ». Tu ne te sens ni vraiment triste, ni vraiment joyeux. Les événements qui font pleurer les autres te laissent indifférent. Tu peux même te sentir coupable de ne pas réagir comme « il faudrait ». Tu assistes à ta vie comme un spectateur.

Tu es très à l’aise avec la logique et les faits. Dans les conflits, tu restes rationnel, tu analyses, tu argumentes. Les émotions de l’autre te déstabilisent, tu ne sais pas quoi en faire. Tu as tendance à proposer des solutions plutôt qu’à écouter.

Tu as des difficultés dans les relations intimes. Les partenaires se plaignent que tu es distant, que tu ne partages pas ce que tu ressens. Toi, tu ne comprends pas ce qu’on attend de toi. L’amour, tu le montres par des actes (rendre service, être fiable), pas par des mots ou des gestes d’affection spontanés.

Si plusieurs de ces signes résonnent en toi, il est possible que l’alexithymie fasse partie de ton fonctionnement. Ce n’est pas un diagnostic médical, mais une piste pour mieux te comprendre.

Les conséquences invisibles de ne jamais pleurer (ou ne pas savoir le faire)

L’absence de larmes n’est pas un simple détail. Elle a des répercussions concrètes sur ta santé et ta vie relationnelle.

Un risque accru de somatisation. Quand les émotions n’ont pas de porte de sortie par les larmes ou les mots, elles s’expriment par le corps. Migraines, douleurs chroniques, troubles digestifs, tensions musculaires, fatigue inexpliquée : ce sont des signaux d’alarme que ton système envoie. En consultation, je vois beaucoup de personnes alexithymiques qui ont multiplié les examens médicaux sans résultat, parce que la cause première est émotionnelle.

Une difficulté à réguler le stress. Pleurer est un processus physiologique de régulation. Les larmes émotionnelles contiennent des hormones de stress (comme le cortisol). En les libérant, ton corps se nettoie. Sans ce mécanisme, le stress s’accumule. Tu deviens plus vulnérable à l’anxiété, à l’épuisement, voire au burn-out. Tu fonctionnes en mode « tout contrôle », jusqu’à ce que la soupape saute.

Des relations affectées. Les autres ne peuvent pas lire en toi. Ils interprètent ton absence de réaction comme de l’indifférence, du détachement, voire de la froideur. Tu peux te sentir incompris, rejeté, sans comprendre pourquoi. Tes proches peuvent se lasser de faire les frais d’une communication unilatérale.

Un sentiment d’inauthenticité. Beaucoup de personnes alexithymiques décrivent une sensation de « jouer un rôle ». Elles savent comment se comporter en société, mais elles ont l’impression de ne pas être vraiment présentes. C’est une forme de solitude intérieure, difficile à exprimer.

Ce qui est important, c’est de ne pas te juger. Si tu es concerné, tu n’as pas choisi cette situation. Mais tu peux commencer à faire quelque chose.

Est-ce que l’alexithymie se soigne ? Oui, et voici par où commencer

Je ne vais pas te vendre de solution miracle. L’alexithymie n’est pas une maladie qu’on guérit en une séance. Mais c’est un trait qui peut évoluer, s’assouplir, s’ouvrir. Le cerveau est plastique, surtout quand on lui donne les bonnes conditions.

L’hypnose ericksonienne est un outil particulièrement adapté. Pourquoi ? Parce qu’elle ne force pas le mental. Elle travaille avec l’inconscient, en douceur. En état d’hypnose, on peut contourner la barrière du langage et accéder directement aux sensations corporelles, aux images intérieures. On peut apprendre à ton système nerveux que ressentir n’est pas dangereux. On peut créer des ponts entre le corps et les mots, sans pression. C’est un peu comme réapprendre à parler une langue qu’on a oubliée, mais avec un professeur patient.

L’IFS (Internal Family Systems) est une autre approche que j’utilise beaucoup. Elle part du principe que nous sommes composés de plusieurs « parties » en nous. La partie qui te protège en t’empêchant de pleurer n’est pas ton ennemie. C’est un gardien fatigué, qui a fait son job pendant des années. En IFS, on apprend à dialoguer avec cette partie, à la remercier, et à négocier avec elle pour qu’elle laisse un peu d’espace à tes émotions. C’est un travail de réconciliation intérieure.

L’Intelligence Relationnelle t’apprend à nommer ce que tu ressens, d’abord en petit comité, puis dans des espaces sécurisés. On commence par des exercices simples : décrire une sensation physique, puis poser un mot dessus (« chaud », « serré », « léger »), puis associer une émotion possible (« peut-être de la colère ? »). On ne force pas la tristesse. On l’invite.

Ce que tu peux faire maintenant, seul, ce soir :

  1. Arrête de te forcer à pleurer. La pression est contre-productive. Plus tu exiges de toi des larmes, plus le blocage se renforce. Accepte que pour l’instant, ce n’est pas possible.
  2. Observe ton corps sans jugement. Pose-toi cinq minutes, les yeux fermés. Scan ton corps de la tête aux pieds. Où sens-tu des tensions ? Une chaleur ? Une lourdeur ? Note-les mentalement, sans chercher à les interpréter. Juste constater.
  3. Utilise un carnet d’émotions « physiques ». Chaque soir, écris une phrase sur une sensation corporelle que tu as eue dans la journée. Par exemple : « À 15h, j’ai senti ma mâchoire se serrer pendant la réunion. » Pas besoin de savoir pourquoi. Tu commences à créer un lien.
  4. Regarde un film ou lis un livre qui parle d’émotions. Parfois, voir quelqu’un d’autre pleurer peut servir de déclencheur indirect. Ne te force pas, mais laisse-toi surprendre. Si une larme monte, accueille-la sans commentaire.

« Le chemin vers les larmes ne passe pas par la volonté, mais par l’autorisation silencieuse. La permission donnée à ton corps d’être traversé, sans avoir à comprendre tout de suite. »

Un mot pour toi, lecteur ou lectrice, qui te sens peut-être concerné

Si tu es arrivé jusqu’ici, c’est que quelque chose en toi cherche à comprendre. Peut-être que tu vis avec cette sensation de « plafond de verre » émotionnel depuis des années. Peut-être que tu as honte de ne pas pleurer, ou que tu es fatigué de te sentir incompris.

Je veux te dire une chose simple : tu n’es pas cassé. Tu es adapté à une histoire qui t’a appris à te protéger. Mais cette histoire peut s’écrire différemment.

Je ne te promets pas que tu vas pleurer demain. Ce n’est pas le but. Le but, c’est que tu puisses un jour, si tu le souhaites, ressentir ta tristesse sans qu’elle te détruise, ta colère sans qu’elle te contrôle, ta joie sans qu’elle t’effraie. Que tu puisses dire : « Là, je suis triste », et que ce soit juste une vérité, pas une faiblesse.

Dans mon cabinet à Saintes, j’accompagne des adultes comme toi, qui veulent renouer avec cette partie d’eux-mêmes qu’ils ont mise de côté. On y va à ton rythme, sans injonction, avec des outils concrets. Si tu sens que c’est le moment, si cette lecture a éveillé quelque chose, je t’invite à prendre contact. Juste pour en parler, sans engagement. Parfois, le premier pas, c’est simplement de nommer la difficulté.

Tu peux m’écrire via mon site thierrysudan.com, ou appeler le cabinet. Je serai là pour t’écouter.

Prends soin de toi.

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

Prendre contact

Cet article vous a parlé ?

Parlons-en — premier échange, sans engagement.

Premier échange gratuit