PsychologieRegulation Emotionnelle

Pourquoi les émotions reviennent parfois violemment après une dissociation

Comprendre et gérer le retour émotionnel inattendu.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu les sens arriver, ces vagues. Parfois sans prévenir. Une conversation anodine, une odeur, un regard, et soudain ce n’est plus toi qui décides. Une colère qui te submerge sans raison apparente, une tristesse qui te coupe les jambes, une peur qui te serre la gorge alors que tout allait bien il y a cinq minutes. Et toi, tu te demandes : « Mais pourquoi ça me tombe dessus maintenant ? D’où ça sort ? »

Je vois régulièrement des personnes qui vivent ça. Elles viennent me voir pour un autre motif – un stress au travail, une difficulté relationnelle, une perte de motivation – et très vite, on touche à quelque chose de plus profond. Une zone sensible qu’elles avaient appris à contourner, à mettre de côté, à ne pas regarder. Et puis un jour, le barrage cède. Les émotions reviennent, et elles reviennent fort. Pas en douceur. Pas avec préavis. Comme si tout ce qui avait été mis sous silence pendant des années décidait de parler en même temps.

Si tu vis ça, sache une chose : ce n’est ni un signe de régression, ni une preuve que tu vas moins bien. C’est souvent le contraire. C’est peut-être le signe que ton système nerveux, pour la première fois, se sent assez en sécurité pour te montrer ce qu’il portait.

Qu’est-ce que la dissociation, concrètement ?

Avant de comprendre pourquoi les émotions reviennent, il faut comprendre ce qu’est la dissociation. Pas une définition de manuel, mais ce que ça signifie pour toi dans ton quotidien.

La dissociation, c’est une stratégie de survie. Ton cerveau, face à une situation trop intense – un traumatisme, une violence répétée, une perte brutale, une pression émotionnelle insoutenable – fait quelque chose d’extraordinaire : il te sort de toi-même. Pas complètement, pas pour toujours, mais juste assez pour que tu puisses continuer à fonctionner.

Tu connais peut-être cette sensation : tu es là, mais pas vraiment. Tu entends les mots, mais ils semblent venir de loin. Tu regardes tes mains, et elles ne te semblent pas tout à fait t’appartenir. Tu as l’impression d’être derrière une vitre, de regarder ta vie se dérouler comme un film dont tu serais spectateur plutôt qu’acteur.

Pour certains, c’est plus subtil. C’est juste une capacité à « couper » les émotions. À ne rien ressentir quand on devrait. À encaisser des choses difficiles sans broncher, puis à passer à autre chose. À être celui ou celle qui « gère », qui « ne se laisse pas submerger », qui « garde la tête froide ». Sauf qu’à force de ne rien ressentir sur le moment, ton système nerveux continue de tout enregistrer. Il stocke. Il archive. Il attend.

« La dissociation n’est pas une faiblesse. C’est une intelligence de survie qui a permis à des milliers de personnes de traverser l’inimaginable. Mais cette intelligence a un coût : elle te protège sur le moment, puis te demande de tout traiter plus tard. »

Et ce « plus tard », il arrive souvent quand tu ne l’attends pas. Quand tu as enfin construit une vie stable, quand tu es en sécurité, quand tu as posé les armes. Ton système nerveux, comme un gardien vigilant, vérifie : « Est-ce qu’on peut relâcher la pression maintenant ? Est-ce que c’est sûr ? » Et si la réponse est oui, il ouvre les vannes.

Pourquoi les émotions reviennent-elles par vagues et pas en continu ?

C’est une question que j’entends souvent : « Pourquoi ça va par cycles ? Pourquoi je peux aller bien pendant des semaines, et puis d’un coup tout s’effondre ? »

Ton système nerveux ne fonctionne pas comme un robinet qu’on ouvre et qu’on ferme. Il fonctionne plutôt comme une cocotte-minute. À chaque fois que tu vis une situation qui sollicite une émotion que tu as dissociée, la pression monte un peu plus. Mais comme tu as appris à dissocier, tu ne la sens pas forcément. Tu continues. Tu avances. Tu gères.

Jusqu’au moment où la soupape saute.

Les déclencheurs sont souvent anodins en apparence. Un copain qui hausse le ton pendant une partie de cartes, et soudain c’est la peur panique. Une remarque un peu sèche de ton chef, et c’est la rage qui monte. Une chanson à la radio, et les larmes coulent sans que tu comprennes pourquoi.

Ce qui s’est passé, c’est que l’émotion n’est pas « nouvelle ». Elle est très ancienne. Elle date peut-être de ton enfance, d’une relation toxique, d’un événement que tu croyais avoir « digéré ». Mais elle n’avait jamais été complètement ressentie, exprimée, traversée. Elle avait juste été mise de côté. Et aujourd’hui, une situation qui ressemble, même de loin, à celle d’origine, vient la réveiller.

C’est pour ça que l’intensité te semble disproportionnée. Parce qu’elle l’est. La colère que tu ressens aujourd’hui, c’est peut-être 10 % de la situation actuelle et 90 % de toutes les fois où tu n’as pas pu te défendre. La tristesse qui t’envahit, ce n’est pas seulement cette petite déception du jour, c’est la somme de toutes les peines que tu n’as pas pleurées.

Le piège de vouloir contrôler le retour émotionnel

Quand ces vagues arrivent, ta première réaction, légitime, c’est de vouloir les contrôler. De les repousser. De te dire : « Je ne vais pas me laisser submerger encore une fois », « Ça suffit, je dois tenir », « Je ne comprends pas pourquoi ça me fait cet effet, c’est ridicule ».

Je comprends cette réaction. Elle est normale. Tu as passé des années à apprendre à tenir, à gérer, à ne pas t’effondrer. Et voilà que ton corps décide de te rappeler tout ce que tu as traversé. Ça fait peur. Ça donne l’impression de perdre le contrôle, de régresser.

Mais il y a un piège : plus tu résistes à l’émotion, plus elle s’installe. Plus tu la juges, plus elle s’alourdit. Plus tu essaies de la faire taire, plus elle crie fort.

Je vois souvent des personnes qui se disent : « J’ai déjà fait un travail sur moi, pourquoi ça revient ? » Comme si le fait d’avoir déjà pleuré, déjà parlé, déjà consulté, devait suffire à effacer définitivement la mémoire émotionnelle. Mais ce n’est pas comme ça que ça marche.

Le corps n’oublie pas en une fois. Il a besoin de multiples occasions pour se réguler. Chaque vague qui revient, c’est une nouvelle couche qui se dépose, une nouvelle chance de traiter ce qui n’a pas pu l’être avant. Ce n’est pas un échec. C’est le processus.

Ce qui fait la différence, ce n’est pas l’absence de vagues. C’est la façon dont tu les accueilles. Est-ce que tu peux rester présent, sans te noyer ? Est-ce que tu peux ressentir, sans agir ? Est-ce que tu peux laisser l’émotion traverser ton corps, sans qu’elle prenne le contrôle de ta vie ?

L’IFS et l’hypnose : comment on travaille avec ces retours émotionnels

Quand tu travailles avec moi, que ce soit en hypnose ericksonienne ou avec l’IFS (Internal Family Systems), on ne cherche pas à faire disparaître les émotions. On cherche à comprendre ce qu’elles viennent te dire, et à créer un espace où elles peuvent être entendues sans te submerger.

Avec l’IFS, on considère que ces émotions violentes qui reviennent sont portées par des « parties » de toi. Ce ne sont pas des ennemis. Ce sont des parties qui ont été blessées, parfois très tôt, et qui n’ont jamais eu l’occasion de se sentir en sécurité. Quand elles reviennent, c’est parce qu’elles sentent que tu es maintenant capable de les accueillir.

L’hypnose ericksonienne, elle, travaille plus sur le corps et l’inconscient. Elle permet de créer un état de sécurité intérieure, un ancrage, à partir duquel tu peux approcher ces émotions sans être submergé. C’est comme si on construisait un refuge à l’intérieur de toi, où tu peux te retirer quand le vent se lève, avant de ressortir pour affronter la tempête.

Concrètement, quand quelqu’un vient me voir et vit ces retours émotionnels violents, on commence toujours par stabiliser. Par apprendre à réguler le système nerveux avant d’explorer quoi que ce soit. Parce que si tu es en pleine tempête, ce n’est pas le moment de plonger dans l’océan. C’est le moment d’apprendre à rester sur la plage, à observer la vague sans être emporté.

Puis, progressivement, on va créer des conditions pour que ces parties blessées puissent être rencontrées. Pas dans le but de les « guérir » ou de les « effacer ». Mais dans le but de les écouter, de reconnaître ce qu’elles ont traversé, et de leur offrir une place dans ton histoire.

« L’objectif n’est pas que tu arrêtes de ressentir. L’objectif est que tu puisses ressentir sans avoir peur de tes émotions. Que tu puisses les traverser, les comprendre, et les laisser passer, comme des nuages dans un ciel qui reste le tien. »

Comment différencier un retour émotionnel sain d’une décompensation

C’est une distinction importante. Tous les retours émotionnels ne sont pas des signes de progression. Parfois, ton système nerveux est simplement débordé, et tu as besoin de poser des choses, pas de les explorer.

Un retour émotionnel sain, c’est quand tu peux ressentir l’émotion, la nommer, la laisser traverser ton corps, et qu’elle finit par s’apaiser. Tu peves pleurer, trembler, être en colère, mais au bout d’un moment – quelques minutes, quelques heures, parfois quelques jours – tu retrouves un équilibre. Tu n’es pas bloqué dedans. Tu peux reprendre ta vie.

Une décompensation, c’est différent. C’est quand l’émotion ne passe pas. Quand tu restes coincé dans la peur, la tristesse ou la rage pendant des jours ou des semaines. Quand tu perds le sommeil, l’appétit, l’envie de voir du monde. Quand tu commences à avoir des pensées noires, des idées de fuite ou de destruction. Quand tu ne retrouves plus ton centre.

Si tu vis ça, ce n’est pas le moment de « travailler sur toi ». C’est le moment de demander de l’aide, de ralentir, de sécuriser ton environnement. Parfois, on a besoin de poser les armes avant de pouvoir les nettoyer.

Voici quelques questions à te poser pour faire la différence :

  • Est-ce que je peux nommer l’émotion que je ressens, ou c’est juste un brouillard ?
  • Est-ce que je sens que ça passe, même lentement, ou est-ce que ça s’aggrave ?
  • Est-ce que je garde un contact avec la réalité, ou je me sens déconnecté ?
  • Est-ce que j’arrive à prendre soin de moi (manger, dormir, m’hydrater) malgré tout ?
  • Est-ce que j’ai une personne à qui je peux parler sans jugement ?

Si tu réponds « non » à plusieurs de ces questions, prends ça comme un signal. Tu n’es pas en train de progresser, tu es en train de lutter. Et lutter seul, c’est épuisant.

Ce que tu peux faire maintenant, concrètement

Je ne vais pas te donner une liste de techniques miracles. Mais je peux te proposer trois choses que tu peux essayer, aujourd’hui, si tu sens que ces vagues émotionnelles te submergent.

Première chose : ralentis le rythme. Quand l’émotion monte, ton corps se prépare à l’action – fuir, attaquer, se figer. Mais l’action, dans ce cas, ce n’est pas ce qui aide. Ce qui aide, c’est de faire exactement l’inverse : ralentir. Pose ce que tu as dans les mains. Assied-toi. Mets ta main sur ton cœur ou sur ton ventre. Respire plus longuement que d’habitude. Pas une respiration forcée, juste un peu plus lente et un peu plus profonde. Tu ne vas pas faire disparaître l’émotion, mais tu vas dire à ton système nerveux : « Je suis en sécurité, je ne suis pas en danger immédiat. »

Deuxième chose : nomme l’émotion sans la juger. Pas « Je suis nul(le) de ressentir ça », pas « C’est trop, je vais craquer ». Juste : « Je ressens de la peur en ce moment. » Ou : « Il y a de la tristesse dans mon corps. » Ou : « Une colère monte. » Le simple fait de nommer, sans ajouter d’histoire, crée un petit espace entre toi et l’émotion. Tu n’es plus l’émotion, tu es celui ou celle qui l’observe. Ça change tout.

Troisième chose : ancre-toi dans le présent. La dissociation, c’est une fuite hors du moment présent. Le retour émotionnel, c’est une irruption du passé dans le présent. Pour retrouver un équilibre, tu as besoin de renouer avec le ici et maintenant. Regarde autour de toi. Nomme trois choses que tu vois, trois sons que tu entends, trois sensations sur ta peau (l’air sur ton visage, le tissu de tes vêtements, le sol sous tes pieds). Ça ne va pas résoudre le problème de fond, mais ça va te ramener dans ton corps, dans la pièce, dans aujourd’hui.

Ces trois gestes, tu peux les faire seul(e), discrètement, n’importe où. Ils ne remplacent pas un accompagnement, mais ils te donnent une base pour ne pas te noyer quand la vague arrive.

Et après ?

Si ces retours émotionnels sont fréquents, intenses, ou qu’ils commencent à peser sur ta vie quotidienne, il est probable que ton système nerveux ait besoin d’un cadre pour se réguler. Pas pour « arrêter » les émotions, mais pour les traverser sans te briser.

C’est là qu’un accompagnement peut faire la différence. Que ce soit avec moi ou avec un autre praticien formé à ces approches, l’idée est de créer un espace où tu peux déposer ce qui pèse, sans peur d’être jugé ou submergé. Où tu peux apprendre à faire la différence entre une émotion qui te traverse et une émotion qui te définit. Où tu peux rencontrer ces parties de toi qui ont été mises de côté, et leur offrir enfin l’écoute qu’elles attendent.

Si tu te reconnais dans ce que tu viens de lire, si ces vagues te fatiguent, si tu sens que tu passes trop d’énergie à contenir plutôt qu’à vivre, sache que tu n’es pas seul(e) dans cette expérience. Beaucoup de personnes traversent ça. Et beaucoup en sortent, non pas en devenant « insensibles », mais en apprenant à ressentir sans se détruire.

Je ne promets pas que tout disparaîtra. Je promets que tu peux apprendre à naviguer ces eaux sans te noyer. Et parfois, c’est déjà un immense soulagement.

Si tu veux en parler, sans engagement, sans pression, tu peux me contacter. On prendra le temps d’écouter ce qui se passe, et on verra ensemble si un accompagnement peut t’aider à retrouver un peu de tranquillité intérieure.

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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