PsychologieRegulation Emotionnelle

Pourquoi pleurer peut être un mécanisme de régulation

Comprendre le rôle des larmes dans l'apaisement nerveux.

TSThierry Sudan
25 avril 202612 min de lecture

Il y a quelques semaines, un patient — appelons-le Thomas — est arrivé dans mon cabinet en disant : « Je ne comprends pas, je pleure pour rien. » La veille, il avait écouté une chanson un peu nostalgique à la radio, et voilà que les larmes lui étaient montées sans prévenir. Pas de deuil récent, pas de rupture, pas de licenciement. Juste une mélodie, et soudain, cette sensation de gorge serrée, ces yeux qui brûlent. Il s’était senti faible, presque honteux. « À 42 ans, je ne devrais pas pleurer pour une chanson de variété française », avait-il ajouté en souriant jaune.

Thomas n’est pas seul. Dans une culture où l’on valorise le contrôle de soi, la maîtrise des émotions, le « tenir bon », pleurer est souvent perçu comme une perte de contrôle, un signe de fragilité. Pourtant, depuis que je pratique l’hypnose, l’IFS et l’Intelligence Relationnelle à Saintes, j’observe un phénomène fascinant : les larmes ne sont pas une faiblesse. Elles sont un mécanisme de régulation nerveuse extrêmement sophistiqué. Pleurer, ce n’est pas « craquer ». C’est, littéralement, permettre à votre système nerveux de redescendre en pression.

Alors si vous êtes de celles et ceux qui retiennent leurs larmes par peur de paraître vulnérables, ou qui se retrouvent à pleurer « pour rien » sans comprendre pourquoi, cet article est pour vous. On va décortiquer ensemble ce qui se passe dans votre corps et votre cerveau quand les larmes coulent, pourquoi c’est sain, et comment accueillir ce mécanisme sans le juger.

Pourquoi notre première réaction est-elle de retenir nos larmes ?

Avant de comprendre pourquoi pleurer est régulateur, il faut comprendre pourquoi on lutte tant contre. J’ai reçu un jour une femme, Élise, cadre dans une collectivité territoriale. Elle gérait une équipe de quinze personnes, des dossiers sensibles, des réunions tendues. Elle me disait : « Si je pleure devant mes collègues, je perds toute crédibilité. » Elle avait raison sur un point : dans son environnement professionnel, les larmes sont souvent lues comme un signe d’instabilité.

Mais d’où vient cette croyance ? Plusieurs sources s’entremêlent. D’abord, un héritage culturel : on apprend très tôt aux garçons à ne pas pleurer (« un homme ne pleure pas »), et aux filles à pleurer en privé (« ne fais pas de scène »). Ensuite, il y a une méconnaissance du fonctionnement du système nerveux. On confond « expression émotionnelle » et « perte de contrôle ». Or, ce qui fait peur, ce n’est pas la larme elle-même, c’est l’idée de ne pas pouvoir l’arrêter. C’est l’impression que l’émotion va nous submerger et qu’on ne pourra plus fonctionner.

Dans mon travail avec des sportifs — coureurs de fond, footballeurs —, je vois la même chose. Un athlète qui pleure après une défaite, ou même après une victoire intense, est souvent gêné. Il va cacher son visage, essuyer ses larmes rapidement, dire « ce n’est rien ». Pourtant, ces larmes sont exactement ce dont son système nerveux a besoin après une tension extrême. Pleurer, c’est un peu comme ouvrir une soupape de sécurité. Si vous la bouchez, la pression monte ailleurs : insomnie, irritabilité, douleurs physiques.

Les larmes ne sont pas un signe de faiblesse. Elles sont la preuve que votre système nerveux sait encore comment se réguler. Le problème, ce n’est pas de pleurer. C’est d’avoir appris à ne plus le faire.

Alors, la prochaine fois que vous sentez cette boule dans la gorge, posez-vous cette question : « Est-ce que je retiens mes larmes parce que c’est vraiment inapproprié, ou parce que j’ai peur du regard des autres ? » La réponse est souvent la seconde option.

Que se passe-t-il dans votre corps quand vous pleurez ?

Pour vraiment comprendre pourquoi pleurer régule, il faut descendre au niveau physiologique. Votre système nerveux autonome est composé de deux grandes branches : le système sympathique (l’accélérateur, celui de l’action, du stress, de la mobilisation) et le système parasympathique (le frein, celui du repos, de la digestion, de la récupération). Quand vous êtes sous stress, le sympathique s’active. Votre cœur bat plus vite, votre respiration s’accélère, vos muscles se tendent. C’est utile pour fuir un danger ou affronter une difficulté. Mais si cet état dure trop longtemps, vous vous épuisez.

Pleurer, c’est un signal fort envoyé à votre corps pour basculer du mode « action » au mode « récupération ». Les larmes émotionnelles — différentes des larmes réflexes (comme celles provoquées par un oignon) — contiennent des hormones de stress, comme l’ACTH (adrénocorticotrophine) et la prolactine. En pleurant, vous évacuez littéralement ces molécules. C’est une détox chimique.

J’explique souvent à mes patients que pleurer, c’est comme tirer la chasse d’eau dans votre système nerveux. Les tensions accumulées, les émotions non exprimées, tout ça finit par créer une sorte de brouillard intérieur. Les larmes permettent de clarifier ce brouillard. Des études ont montré qu’après une séance de pleurs authentiques, la fréquence cardiaque diminue, la respiration s’approfondit, et le corps entre dans un état de relaxation plus profond.

Mais attention : tout dépend du contexte. Pleurer seul, sans se juger, dans un espace sécurisé, est très différent de pleurer en public en se sentant humilié. Ce qui fait la différence, c’est l’accueil que vous réservez à vos larmes. Si vous vous dites « je suis nul(le) de pleurer », vous activez le système sympathique en parallèle. Vous pleurez ET vous stressez. En revanche, si vous vous dites « je laisse mon corps faire ce qu’il a à faire », vous favorisez l’action parasympathique. Les larmes deviennent alors un outil de régulation puissant.

Je me souviens d’un patient, Marc, un pompier volontaire. Il avait vécu des interventions traumatiques et ne pleurait jamais. « Je suis formé pour garder mon calme », disait-il. Résultat : il faisait des crises d’angoisse la nuit, sans comprendre pourquoi. Quand il a enfin accepté de pleurer lors d’une séance, il a décrit une sensation de « décompression » immédiate. « C’est comme si j’avais enlevé un poids de 20 kilos de mes épaules », m’a-t-il confié. Son système nerveux avait trouvé la soupape qui lui manquait.

Pourquoi pleurer « pour rien » est en réalité très logique

Revenons à Thomas et sa chanson de variété française. Pourquoi une simple mélodie déclenche-t-elle des larmes ? La réponse se trouve dans ce qu’on appelle les « larmes de résonance ». Votre cerveau ne fait pas la différence entre une émotion présente et une émotion passée non résolue. Quand vous écoutez une chanson, un parfum, une image, cela peut activer des souvenirs ou des sensations émotionnelles qui n’ont pas été complètement traitées par votre système nerveux.

En IFS (Internal Family Systems), on dirait que c’est une « partie » de vous qui a besoin d’être reconnue. Cette partie a retenu quelque chose — une tristesse, une nostalgie, une colère — et la chanson crée une brèche par laquelle cette émotion peut enfin s’exprimer. Ce n’est pas « pour rien ». C’est pour une raison que votre mémoire consciente a oubliée, mais que votre corps, lui, n’a pas oubliée.

Pleurer sans raison apparente est souvent le signe que votre système nerveux est en train de rattraper un retard de régulation. Vous avez peut-être passé la journée à être efficace, à sourire, à gérer des situations complexes sans broncher. Puis, le soir, vous vous asseyez cinq minutes, et les larmes montent. Ce n’est pas une faiblesse. C’est votre corps qui dit : « OK, maintenant je peux lâcher. La journée est finie, je suis en sécurité. »

Si vous pleurez « pour rien », ne cherchez pas à tout prix la cause rationnelle. Demandez plutôt à votre corps : « Qu’est-ce que tu es en train de relâcher ? » La réponse n’est pas toujours un mot. Parfois, c’est juste un soupir, une détente musculaire, un sentiment de fatigue qui s’installe. C’est le processus qui compte, pas l’explication.

C’est pour ça que dans mes séances d’hypnose ericksonienne, je ne cherche pas toujours à faire parler la personne. Parfois, je l’invite simplement à laisser venir ce qui vient, sans objectif, sans attente. Et souvent, les larmes coulent. Pas de tristesse particulière, pas de souvenir douloureux. Juste une libération. C’est le système nerveux qui fait son ménage.

Comment accueillir ses larmes sans les combattre ni en faire un drame

Si vous êtes du genre à pleurer facilement, vous avez peut-être développé des stratégies pour stopper les larmes : serrer les dents, respirer superficiellement, détourner le regard, penser à autre chose. Ces stratégies fonctionnent sur le moment, mais à long terme, elles empêchent la régulation naturelle. Vous finissez par accumuler une tension qui cherchera une autre issue : migraine, mâchoire serrée, nuque raide, insomnie.

Alors comment faire autrement ? Voici quelques pistes concrètes, issues de l’Intelligence Relationnelle et de ma pratique.

D’abord, normalisez les larmes. Avant même qu’elles n’arrivent, préparez-vous mentalement : « Si je pleure, ce n’est pas grave. C’est mon corps qui se régule. » Ce simple changement de discours intérieur réduit la honte et l’anxiété liée aux larmes. Vous pouvez même le verbaliser à voix haute si vous êtes seul(e) ou avec une personne de confiance.

Ensuite, créez un espace de sécurité. Si vous sentez les larmes monter dans un contexte inapproprié (réunion, transport en commun), donnez-vous la permission de les accueillir plus tard. Dites-vous : « Je sens cette émotion, je la reconnais, je la laisserai s’exprimer ce soir dans ma douche ou dans ma voiture. » Ce n’est pas du refoulement, c’est un report conscient. Et tenez votre promesse. Le soir, mettez-vous dans un endroit calme, et invitez les larmes à venir. Vous serez surpris de voir à quel point elles répondent présentes.

Enfin, respirez avec les larmes. Quand on pleure, on a tendance à bloquer la respiration. On hoquette, on retient. Essayez plutôt d’accompagner vos larmes d’une respiration lente et profonde. Inspirez par le nez, expirez par la bouche, en faisant durer l’expiration. Cela active le nerf vague, un des principaux acteurs du système parasympathique. Vous pleurez, mais vous respirez. Résultat : la vague émotionnelle passe plus vite, et vous vous sentez apaisé(e) après.

J’ai une patiente, Sophie, qui pleurait systématiquement en fin de séance, et qui se sentait gênée. On a travaillé sur l’accueil de ces larmes. Je lui ai proposé de les voir comme une « pluie intérieure » : ça tombe, ça mouille, puis ça s’arrête, et l’air est plus frais après. Aujourd’hui, elle me dit : « Je pleure encore, mais ça ne me dérange plus. C’est juste mon corps qui fait son boulot. »

Quand les larmes ne suffisent pas : les signes qu’un accompagnement est nécessaire

Soyons honnêtes : pleurer n’est pas une solution magique à tous les maux. C’est un mécanisme de régulation, pas une thérapie complète. Si vous pleurez très souvent, plusieurs fois par jour, sans aucune sensation d’apaisement après, il se peut que votre système nerveux soit en hyperactivation chronique. Les larmes deviennent alors un symptôme, pas une libération.

De même, si vous ne pleurez jamais, même dans des situations qui devraient logiquement provoquer des larmes (deuil, rupture, grande fatigue), c’est aussi un signal. L’incapacité à pleurer peut indiquer un blocage émotionnel, une dissociation, ou un système nerveux qui a appris à « geler » plutôt qu’à libérer. Dans ces cas-là, les larmes ne sont pas un problème à résoudre, mais une capacité à retrouver.

Dans ma pratique, je vois des personnes qui pleurent en séance et qui se sentent mieux. Mais je vois aussi des personnes qui ne pleurent pas, et qui ont besoin d’autres voies de régulation : le mouvement (marcher, courir), la respiration, la verbalisation, le travail avec les parties en IFS. Chaque système nerveux a ses préférences. L’important, c’est d’avoir plusieurs outils dans sa boîte.

Pleurer, c’est un outil. Pas le seul. Mais c’est un outil gratuit, toujours disponible, et incroyablement efficace quand on apprend à ne pas le juger.

Si vous sentez que vos larmes sont devenues incontrôlables, ou au contraire totalement absentes, et que cela affecte votre quotidien, un accompagnement peut vous aider à comprendre ce que votre système nerveux essaie de vous dire. L’hypnose ericksonienne, par exemple, permet d’accéder à des états de conscience où les blocages se relâchent naturellement. L’IFS, lui, offre un cadre pour dialoguer avec les parts de vous qui retiennent ou qui submergent. L’Intelligence Relationnelle vous apprend à lire vos signaux corporels et à y répondre avec justesse.

Ce que vous pouvez faire maintenant

Avant de refermer cet article, je voudrais vous proposer une chose simple. Pas un exercice compliqué, pas une introspection de trois heures. Juste une permission.

Si vous sentez une boule dans la gorge en ce moment, ou une petite tension quelque part, prenez une respiration profonde. Posez une main sur votre poitrine. Et dites-vous, à voix haute ou en silence : « C’est OK de pleurer. Je ne suis pas faible. Je suis en train de me réguler. »

Ensuite, donnez-vous cinq minutes aujourd’hui pour être seul(e) dans un endroit où vous ne serez pas dérangé(e). Mettez une musique qui vous touche, ou regardez une scène de film qui vous émeut. Et si les larmes viennent, laissez-les couler. Sans les arrêter, sans les analyser. Observez ce qui se passe dans votre corps après : une détente, un soupir, une fatigue qui s’installe. C’est votre système nerveux qui vous dit merci.

Et si vous avez l’impression que ce mécanisme est bloqué, ou au contraire trop débordant, sachez qu’il existe des espaces pour en parler. Mon cabinet à Saintes est un de ces espaces. On n’y juge pas les larmes. On les accueille, comme on accueille toute tentative du corps de retrouver son équilibre.

Vous pouvez aussi, dès maintenant, noter dans un carnet ou dans votre téléphone : « Qu’est-ce que j’ai retenu aujourd’hui qui mériterait de sortir ? » Parfois, la réponse vous surprendra. Et si les mots ne viennent pas, laissez les larmes parler à votre place. Elles en savent plus long que vous ne le croyez.

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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