PsychologieRegulation Emotionnelle

Sortir de l'anesthésie intérieure sans se sentir submergé par les émotions

Une méthode progressive pour éviter le trop-plein émotionnel.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu es là, à lire ces lignes, et peut-être que quelque chose résonne déjà. Peut-être que tu passes tes journées à fonctionner sur « pilotage automatique ». Tu gères : le travail, les enfants, les courses, les obligations. Tout le monde te dit que tu assures, que tu es solide. Pourtant, le soir, quand tout s’éteint, tu ne ressens pas de fatigue agréable, ni de fierté. Juste un vide. Une espèce de coton autour de toi. Les bonnes nouvelles ne te font pas vibrer, les mauvaises ne te traversent pas vraiment. Tu es là, mais pas tout à fait vivant. C’est comme si tu avais baissé le volume de ta vie. Tu n’es pas seul. Beaucoup de mes patients à Saintes décrivent exactement cette sensation : une anesthésie intérieure.

Cette anesthésie n’est pas un défaut. C’est une stratégie de survie que ton cerveau a mise en place. À un moment, les émotions étaient trop fortes, trop douloureuses, trop imprévisibles. Alors il a appuyé sur « mute ». Le problème, c’est que tu as aussi coupé le son des émotions agréables. La joie, la tendresse, l’excitation. Aujourd’hui, tu voudrais sortir de cette coquille, mais tu as peur. Peur qu’en rouvrant la vanne, tout te submerge d’un coup. C’est une crainte légitime. Je l’entends tous les jours. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe un chemin progressif, pas à pas, pour retrouver tes sensations sans te noyer. On va y aller ensemble, à ton rythme. Pas de plongeon brutal. Juste un retour doux à toi-même.

L’anesthésie intérieure n’est pas un mur, c’est une porte que tu as fermée pour survivre. La rouvrir demande moins de force que de patience.

Pourquoi es-tu devenu engourdi ? La logique derrière l’anesthésie

Avant de chercher à sortir de cette zone, il est essentiel de comprendre pourquoi tu y es entré. Ton système nerveux n’est pas stupide. Il a une fonction : te protéger. Quand tu as vécu des situations trop lourdes émotionnellement — un deuil, une séparation douloureuse, un environnement familial tendu, un burn-out, un trauma — ton cerveau a fait le calcul. « Trop de douleur. On coupe les câbles. » C’est ce que les neurosciences appellent la dissociation. Tu n’es pas « faible » ou « froid ». Tu es adaptatif.

Prends l’exemple de Claire, une patiente que j’ai suivie l’an dernier. Elle venait pour des angoisses diffuses, mais ce qu’elle décrivait surtout, c’était un grand vide. « Je me sens comme une coquille, Thierry. Je vois les autres pleurer ou rire aux éclats, moi je ne ressens rien. Juste une espèce de brouillard. » En creusant, on a découvert qu’elle avait traversé un divorce particulièrement violent sur le plan émotionnel, trois ans plus tôt. À l’époque, elle avait deux jeunes enfants, un travail exigeant. Elle n’avait pas le temps de s’effondrer. Alors son système a fait le job : il a mis les émotions en quarantaine. Le problème, c’est que la quarantaine s’est prolongée. Ce qui était une protection temporaire est devenu une prison.

Le mécanisme est simple à comprendre. Imagine que tes émotions sont des signaux lumineux sur le tableau de bord de ta voiture. T’as un voyant rouge pour la peur, un bleu pour la tristesse, un vert pour la joie. À force d’avoir trop d’alertes en même temps, tu as mis un scotch sur le tableau de bord. Maintenant, tu ne vois plus les voyants, donc tu ne sais plus si le moteur chauffe, si t’as plus d’essence, ou si tout va bien. Tu roules dans le brouillard. Sortir de l’anesthésie, c’est enlever le scotche, un petit coin à la fois, pour réapprendre à lire tes signaux sans que tout ne clignote en même temps.

Ce qui est piégeux, c’est que l’engourdissement s’auto-entretient. Plus tu restes dans cet état, plus ton cerveau croit que c’est la nouvelle norme. Il désapprend à ressentir. Les connexions neuronales qui servent à traiter les émotions s’affaiblissent, faute d’être utilisées. C’est comme un muscle qu’on ne fait plus travailler. Mais bonne nouvelle : un muscle, ça se renforce. Et la neuroplasticité, c’est la même chose. Tu peux réapprendre à ressentir, progressivement, sans créer de court-circuit.

Le piège du « tout ou rien » : pourquoi vouloir ressentir d’un coup est dangereux

La peur la plus fréquente que j’entends, c’est : « Si je commence à pleurer, je vais m’effondrer et ne jamais m’arrêter. » Ou : « Si je laisse la colère monter, je vais tout casser. » Je comprends cette peur. Elle est rationnelle. Pendant des années, tu as maintenu un équilibre précaire en comprimant tout. L’idée de lâcher la pression d’un coup est terrifiante. Et tu as raison de te méfier. La nature ne fait pas de sauts. Si tu passes de 0 à 100 en une seconde, tu vas effectivement te sentir submergé. Et cette submersion va renforcer ta conviction qu’il est plus sûr de rester engourdi.

C’est ce que j’appelle le piège du « tout ou rien ». Soit je ne ressens rien, soit je suis noyé. Il n’y a pas de juste milieu. Pourtant, le juste milieu existe. Il s’appelle la régulation émotionnelle progressive. C’est comme quand tu entres dans une piscine froide. Tu ne plonges pas la tête la première si tu as peur du choc. Tu mets un orteil, puis le pied, puis la cheville, puis tu remontes. Tu laisses le corps s’habituer. Avec les émotions, c’est pareil. Tu peux réintroduire des sensations par petites touches, des fenêtres de tolérance de plus en plus larges.

La clé, c’est d’apprendre à rester présent à une émotion sans qu’elle ne te prenne tout entier. C’est ce que les spécialistes appellent la « fenêtre de tolérance ». C’est un concept simple : tu as une zone dans laquelle tu peux ressentir une émotion (tristesse, colère, joie) tout en restant capable de penser, de respirer, de parler. Si tu sors en dessous de la fenêtre, tu es en hypoactivation : l’engourdissement, la dissociation, le vide. Si tu sors au-dessus, tu es en hyperactivation : la panique, la crise de larmes incontrôlable, la rage explosive. L’objectif n’est pas de ne jamais sortir de la fenêtre. C’est d’apprendre à l’agrandir progressivement, pour pouvoir accueillir plus de vécu sans perdre pied.

Prenons un patient que j’accompagne actuellement, Marc. C’est un cadre sportif, plutôt du genre à tout contrôler. Il venait pour un accompagnement en préparation mentale, mais très vite, on a touché à une zone sensible. Il m’a dit : « Depuis mon enfance, j’ai appris à ne pas montrer mes émotions. Aujourd’hui, je voudrais être plus présent avec mes enfants, mais j’ai peur de m’effondrer si je laisse quelque chose sortir. » On a commencé par un exercice très doux : pendant une minute par jour, il posait sa main sur son cœur et il remarquait juste s’il sentait quelque chose. Pas besoin de nommer l’émotion. Juste une sensation physique. Au bout de quelques jours, il a senti une petite boule dans la gorge. Il a eu envie de couper, de repartir dans ses pensées. Mais il est resté, 30 secondes de plus. La boule n’a pas grossi. Elle s’est dissipée. Il a compris qu’il pouvait ressentir sans être détruit.

Tu n’as pas besoin de ressentir toute la douleur d’un coup. Un centimètre de sensation, c’est déjà un pas immense. La guérison n’est pas un tsunami, c’est une marée qui monte doucement.

Une méthode en trois étapes pour rouvrir les vannes sans se noyer

Alors concrètement, comment on fait ? Voici une trame que j’utilise avec mes patients à Saintes, que ce soit en hypnose ericksonienne ou en IFS (Internal Family Systems). Ce n’est pas une recette magique, c’est un cadre. Chacun avance à son allure. L’important, c’est la régularité, pas l’intensité.

Étape 1 : Réveiller le corps avant les émotions Les émotions sont ancrées dans le corps avant d’être dans la tête. Si tu veux réapprendre à ressentir, commence par le corps. Pas par les grandes émotions. Juste par les sensations physiques. Chaque jour, prends 2 à 3 minutes pour faire un scan corporel. Tu fermes les yeux, tu inspires calmement, et tu portes ton attention sur la plante de tes pieds. Qu’est-ce que tu sens ? Le contact avec le sol ? La texture de tes chaussettes ? La température ? Si tu ne sens rien, ce n’est pas grave. Tu notes juste « rien ». Puis tu remontes lentement : chevilles, mollets, genoux, cuisses, bassin, ventre, poitrine, mains, bras, épaules, cou, visage. Partout où tu passes, tu observes sans juger. Cet exercice simple réactive les connexions entre ton cerveau et ton corps. Il crée un pont. Plus tu le fais, plus tu deviens capable de capter des signaux subtils.

Pour certains, c’est trop difficile au début. Le corps est complètement muet. Dans ce cas, on peut utiliser une variation : la « cartographie des tensions ». Tu bouges doucement chaque articulation (poignet, coude, épaule, nuque) et tu remarques où ça bloque, où ça crisse. Les tensions sont des émotions gelées. Les reconnaître, c’est déjà les dégeler un peu.

Étape 2 : Donner un nom et un espace à ce qui émerge Quand tu commences à sentir quelque chose — une oppression dans la poitrine, une chaleur dans le ventre, une boule dans la gorge — la tentation est de vouloir tout de suite l’interpréter ou la chasser. Ne fais ni l’un ni l’autre. Reste dans l’observation. Pose-toi ces questions simples, sans chercher à répondre parfaitement : « Si cette sensation avait une forme, quelle serait-elle ? Ronde, carrée, pointue ? » « Si elle avait une couleur ? » « Si elle avait un poids ? Léger, lourd, moyen ? » « Si elle avait une température ? » C’est ce qu’on appelle la « psychoéducation sensorielle ». Tu transformes une émotion vague en une expérience concrète, ce qui la rend moins effrayante.

Ensuite, tu lui donnes un espace. Pas besoin de la résoudre. Tu peux juste dire intérieurement : « Je vois que tu es là, tristesse. Je te reconnais. Tu as le droit d’être là. Je ne vais pas te chasser, mais je ne vais pas non plus te laisser prendre toute la place. » C’est une technique que j’utilise beaucoup en IFS. Chaque émotion est comme une partie de toi, une « sous-personnalité » qui a une intention positive, même si elle semble envahissante. En l’accueillant sans la combattre, tu désamorces la peur qu’elle te submerge.

Étape 3 : La fenêtre de tolérance en pratique C’est le cœur de la méthode. Chaque jour, tu vas volontairement t’exposer à une émotion légère, dans un cadre sécurisé. Pas la grosse peine refoulée. Pas la colère rentrée. Juste une émotion de faible intensité. Par exemple, écouter une chanson qui te touche un peu, regarder une photo qui évoque un souvenir doux, lire un poème. Tu laisses la sensation monter, mais tu mets un minuteur : 30 secondes, 1 minute maximum. Puis tu fais une pause. Tu reprends une respiration profonde, tu regardes autour de toi, tu ancre tes pieds au sol. Tu vérifies que tu es toujours dans ta fenêtre de tolérance. Si c’est trop, tu sors de l’exercice. Si c’est gérable, tu peux allonger un peu la prochaine fois.

L’idée, c’est de créer des « expositions émotionnelles contrôlées ». Comme pour une phobie : si tu as peur des chiens, tu ne te jettes pas dans un chenil. Tu regardes d’abord une photo, puis une vidéo, puis un chien en laisse à distance. Là, c’est pareil. Tu entraînes ton système nerveux à tolérer une dose d’émotion sans basculer dans l’hyper ou l’hypoactivation. Progressivement, la fenêtre s’élargit. Ce qui te submergeait avant devient supportable. Ce qui était supportable devient facile.

Le rôle de l’hypnose et de l’IFS dans ce processus

Tu te demandes peut-être comment l’hypnose ericksonienne ou l’IFS peuvent t’aider concrètement à sortir de l’anesthésie. Je vais te donner un aperçu de ce qui se passe en séance, sans jargon. L’hypnose ericksonienne, ce n’est pas un spectacle de foire. C’est un état de conscience modifié où ton cerveau est plus réceptif aux suggestions, parce que le critique intérieur est au repos. On utilise cet état pour contourner les défenses que tu as construites. Par exemple, je peux te guider vers un souvenir où tu te sentais en sécurité, et, à partir de là, réintroduire une sensation émotionnelle positive (la chaleur, la légèreté) que tu pourras rappeler ensuite en dehors des séances. C’est comme réapprendre à ton cerveau que ressentir n’est pas dangereux, en commençant par des émotions agréables.

L’IFS (Internal Family Systems) est une autre approche que j’affectionne particulièrement. Elle part du principe que ta psyché est composée de plusieurs « parties » ou sous-personnalités. Tu as une partie qui t’a rendu engourdi pour te protéger. On l’appelle souvent le « manager ». Cette partie n’est pas ton ennemie. Elle a un rôle positif : elle t’a permis de survivre. Mais aujourd’hui, elle est peut-être en surrégime. En IFS, on entre en dialogue avec cette partie, avec douceur et curiosité. On lui demande : « Qu’est-ce que tu crains si on laisse les émotions remonter ? » Souvent, la réponse est : « J’ai peur qu’il/elle s’effondre et ne puisse plus se relever. » On rassure cette partie. On lui montre que tu es maintenant un adulte avec des ressources que tu n’avais pas avant. On négocie un nouveau rôle pour elle. Peut-être qu’elle peut devenir une vigile, plutôt qu’un mur.

Je me souviens d’un patient, Antoine, la quarantaine, qui venait pour une anxiété diffuse. Très vite, on a identifié une partie de lui qui le maintenait dans une sorte de torpeur émotionnelle. Quand on l’a interrogée, cette partie a dit : « Si je le laisse ressentir, il va revoir son père violent, il va revivre l’humiliation, il va redevenir ce petit garçon terrifié. Je ne peux pas le laisser faire. » En travaillant avec cette partie, on a pu lui montrer qu’Antoine n’était plus un enfant, qu’il avait un travail, une famille, une vie stable. La partie a accepté de relâcher un peu son contrôle. Antoine a commencé à ressentir des picotements dans les doigts, puis une chaleur dans la poitrine. Pas une tempête. Juste une brise. Il a pleuré un peu, mais il s’est senti soulagé, pas submergé.

Tes défenses ne sont pas des ennemis à abattre. Ce sont des gardiens fatigués qui ont besoin qu’on leur montre que tu es maintenant en sécurité pour ressentir.

Les signes que tu progresses (même si ça ne se voit pas de l’extérieur)

Sortir de l’anesthésie, ce n’est pas un événement spectaculaire. Ce n’est pas

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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