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Le vide de la retraite : témoignage d’un ancien cadre dirigeant

Un récit intime pour se sentir moins seul.

TSThierry Sudan
28 avril 202613 min de lecture

Je n’avais rien vu venir. Après trente-sept ans de cadence infernale, de réunions à 7 h 30, de dossiers à boucler le dimanche soir et de cette adrénaline permanente qui me maintenait debout, je me suis assis dans mon salon le premier jour de ma retraite. Il était 9 heures. J’avais déjà fait le tour de la maison, trié trois tiroirs, regardé deux fois mon téléphone. Le silence pesait comme une couverture humide. Je me suis dit : « C’est ça, la liberté ? » J’ai eu envie de vomir.

Ce n’est pas un hasard si ce témoignage ouvre cet article. Je l’ai entendu mot pour mot, il y a quelques mois, dans mon cabinet de Saintes. L’homme qui me parlait – appelons-le Philippe – avait dirigé une filiale régionale d’un grand groupe industriel. Costume cravate, tableau de bord, objectifs trimestriels, management par la performance. Il était respecté, redouté, indispensable. Puis il a pris sa retraite à soixante-trois ans, comme prévu, comme « mérité ». Et là, le vide.

Si vous lisez ces lignes, peut-être que vous aussi vous êtes en train de vivre ce grand écart intérieur. Peut-être que vous avez coché toutes les cases de la réussite professionnelle et que, maintenant que la ligne d’arrivée est franchie, vous ne reconnaissez plus le paysage. Peut-être que vos proches vous disent « Profite, tu as bien mérité », pendant que vous, vous cherchez une raison de vous lever le matin autre que la liste des courses.

Cet article n’est pas une leçon. C’est une main tendue. Je vais vous raconter Philippe, mais aussi d’autres histoires que j’ai accompagnées, et je vais vous donner des clés simples – issues de l’hypnose ericksonienne, de l’IFS (Internal Family Systems) et de l’Intelligence Relationnelle – pour que ce vide devienne un espace, pas un trou noir.

Pourquoi le vide n’est pas une faiblesse, mais un signal

Quand Philippe me racontait ses journées, je voyais bien que ce n’était pas seulement de l’ennui. C’était une douleur physique. Une sensation de dévitalisation, comme si on avait débranché la prise. Il me disait : « Je ne sers plus à rien. » Et cette phrase, je l’entends souvent.

Le problème, ce n’est pas la retraite en soi. C’est la rupture brutale d’un système qui vous a structuré pendant des décennies. Votre identité, votre valeur, votre rythme, vos relations, votre sentiment d’utilité – tout cela était branché sur le travail. Et du jour au lendemain, on vous dit : « Maintenant, tu vis. » Mais vivre, ça s’apprend. Ou plutôt, ça se réapprend.

« Je ne m’attendais pas à ça. Je pensais que la retraite serait une libération. En réalité, j’ai perdu mon mode d’emploi. » – Philippe, 63 ans, ancien cadre dirigeant

Le vide est un signal. Il vous dit que quelque chose d’essentiel a été négligé. Pas votre emploi du temps – votre être. Pendant des années, vous avez été un « faire ». Maintenant, vous êtes invité à devenir un « être ». Et cette transition, personne ne vous y a préparé.

Dans mon approche, je considère que ce vide n’est pas un ennemi. C’est une porte. Mais pour l’ouvrir, il faut d’abord accepter de ne pas savoir ce qu’il y a derrière. Et ça, pour un ancien cadre dirigeant habitué à tout contrôler, c’est souvent la partie la plus difficile.

Les trois pièges qui transforment le vide en souffrance

Quand je travaille avec des personnes comme Philippe, je vois trois schémas qui reviennent systématiquement. Les reconnaître, c’est déjà commencer à s’en libérer.

Premier piège : la fuite en avant dans l’occupationnel.

Beaucoup de retraités se jettent sur des activités comme on se jette sur un médicament. Ils remplissent leur agenda de cours de yoga, de bénévolat, de voyages organisés, de petits travaux. Et ils se retrouvent aussi fatigués, aussi stressés qu’avant – mais sans le salaire ni la reconnaissance. L’occupationnel masque le vide, mais ne le guérit pas. On reste dans le « faire » pour ne pas sentir le « être ».

Deuxième piège : la comparaison douloureuse.

Vous regardez vos anciens collègues qui sont encore en poste, et vous vous sentez exclu. Vous regardez d’autres retraités qui semblent épanouis, et vous vous sentez en échec. La comparaison est un piège classique, mais il est particulièrement toxique à ce moment de la vie, parce que vous n’avez plus le cadre professionnel pour vous définir. Vous flottez, et la comparaison vous ancre dans un sentiment d’insuffisance.

Troisième piège : la rumination sur le passé.

« J’aurais dû prendre ma retraite plus tard. J’aurais dû mieux préparer. J’aurais dû monter ma boîte. » La rumination vous maintient dans un temps qui n’existe plus. Vous revisitez votre carrière comme un film dont vous n’aimez pas la fin. Et pendant ce temps, le présent – ce moment où vous pourriez justement commencer à construire autre chose – vous échappe.

Philippe était tombé dans les trois pièges à la fois. Il s’était inscrit à un club de randonnée, à des cours d’anglais et à une association de soutien scolaire. Il courait partout, mais il se sentait vide. Et le soir, il ressassait : « J’aurais dû négocier un départ progressif. Je suis un imbécile. »

C’est là que je lui ai proposé d’arrêter de courir. Littéralement. Pendant une semaine, ne rien faire de « productif ». Juste être. Et observer ce qui se passe.

Redéfinir sa valeur : quand l’identité ne tient plus au poste

Voici une vérité inconfortable : vous n’êtes pas votre CV. Vous n’êtes pas votre ancien titre. Vous n’êtes pas le nombre de personnes que vous managiez, le chiffre d’affaires que vous génériez, les projets que vous pilotiez. Tout cela, ce sont des rôles que vous avez joués. Parfois avec brio. Mais ce ne sont pas vous.

L’IFS, que j’utilise régulièrement dans mon cabinet, appelle ça la « partie manager ». C’est une partie de vous qui a été hyper-développée pour réussir professionnellement. Elle est compétente, efficace, structurée. Mais elle a aussi étouffé d’autres parties de vous : celle qui aime flâner, celle qui est créative sans objectif, celle qui a besoin de silence, celle qui aime les relations profondes sans enjeu de pouvoir.

Quand on prend sa retraite, cette partie manager se retrouve au chômage. Et elle panique. Elle vous dit : « Tu ne vaux plus rien. Tu n’as plus de rôle. Tu es inutile. » Et vous, vous la croyez, parce que vous avez passé quarante ans à l’écouter.

« Pendant des années, ma valeur était indexée sur mon poste. Quand le poste a disparu, j’ai eu l’impression de disparaître aussi. » – Témoignage anonyme, cabinet de Saintes

Le travail que je propose, c’est d’apprendre à dialoguer avec cette partie, sans la laisser diriger. Lui dire : « Je te remercie de m’avoir aidé à réussir ma carrière. Maintenant, j’ai besoin d’entendre d’autres voix en moi. » Ce n’est pas un rejet. C’est une réorganisation intérieure.

Concrètement, je demande à mes patients de faire un exercice simple : lister cinq qualités qui n’ont rien à voir avec le travail. Pas « rigoureux », pas « organisé », pas « leader ». Mais « curieux », « patient », « sensible », « drôle », « observateur ». Et de commencer à cultiver ces qualités dans leur quotidien. Philippe, par exemple, a redécouvert qu’il aimait cuisiner. Pas pour impressionner, pas pour un résultat. Juste pour le geste, les odeurs, le temps qui passe. Ça peut sembler anodin. C’est fondamental.

L’hypnose pour accueillir le vide sans le combler

L’hypnose ericksonienne que je pratique n’a rien à voir avec le spectacle. C’est un état de conscience modifié, naturel, qui permet d’accéder à des ressources que votre mental rationnel ignore. Et dans le cas du vide de la retraite, elle est particulièrement utile.

Pourquoi ? Parce que votre mental rationnel, celui qui a construit votre carrière, est en train de vous saboter. Il vous dit : « Il faut faire, il faut produire, il faut être utile. » Et cette injonction vous épuise. L’hypnose permet de court-circuiter ce mental et d’entrer en contact avec une partie de vous plus calme, plus intuitive, plus capable de supporter l’incertitude.

Je me souviens d’une patiente, ancienne directrice des ressources humaines, qui venait en séance en disant : « Je n’arrive pas à me poser. Dès que je m’assois, je cherche quelque chose à faire. » En hypnose, je l’ai guidée vers une image de vide, non pas comme un trou noir, mais comme un espace ouvert, un ciel bleu sans nuage. Elle a commencé à pleurer. Pas de tristesse. De soulagement. Pour la première fois depuis des mois, elle autorisait le vide à être là, sans le remplir.

L’hypnose ne va pas vous donner une nouvelle carrière. Elle va vous apprendre à habiter le silence, à écouter ce qui monte de l’intérieur sans le juger immédiatement. Et c’est une compétence essentielle pour cette transition.

L’Intelligence Relationnelle : reconstruire du lien sans l’étiquette pro

Un des grands chocs de la retraite, c’est la perte des relations professionnelles. Pas seulement les collègues, mais tout un écosystème : les clients, les fournisseurs, les partenaires, les réseaux. Des relations qui étaient souvent fonctionnelles, mais qui structuraient votre vie sociale.

Beaucoup de retraités me disent : « Je ne vois plus personne. » Et pourtant, ils ont une famille, des amis. Mais les relations changent de nature. Avant, vous étiez « le cadre dirigeant ». Maintenant, vous êtes juste « vous ». Et parfois, vous ne savez pas qui est ce « vous » dans une conversation sans enjeu professionnel.

L’Intelligence Relationnelle, c’est l’art de créer et d’entretenir des relations authentiques, basées sur la qualité de présence plutôt que sur le statut ou l’utilité. Et ça s’apprend.

Un exercice que je donne souvent : reprenez contact avec une personne que vous appréciez, mais sans parler de ce que vous faites ou faisiez. Juste pour prendre de ses nouvelles, pour partager un moment. Pas d’agenda, pas d’objectif. Juste du lien.

Philippe a fait cet exercice avec un ancien collègue avec qui il s’entendait bien, mais qu’il n’avait jamais vu en dehors du travail. Il l’a invité à boire un café. Au début, c’était bizarre. Ils parlaient de la météo, des enfants. Puis, petit à petit, une vraie conversation a émergé. Philippe a découvert que cet homme aimait la photographie, qu’il avait vécu un deuil difficile, qu’il avait des passions. Et lui-même s’est autorisé à parler de ses doutes, de sa peur du vide. Il m’a dit : « C’était la première fois depuis des années que je parlais sans masque. »

Ce type de relation, ça ne se décrète pas. Ça se construit, avec patience et vulnérabilité. Et c’est un puissant antidote au vide.

Construire un nouveau rapport au temps : lâcher la productivité

C’est sans doute le plus difficile pour un ancien cadre dirigeant. Le temps, pour vous, était une ressource à optimiser. Chaque minute devait être rentable. Vous aviez des objectifs, des deadlines, des indicateurs de performance. Et maintenant, le temps s’étire, sans but.

Je vois souvent des retraités qui essaient de reproduire ce modèle : ils se fixent des objectifs personnels (lire 50 livres par an, courir un marathon, rénover la maison). Et ils se mettent une pression énorme. Mais le problème, c’est qu’ils reproduisent exactement le schéma qui les a usés.

L’enjeu, c’est de passer d’un rapport quantitatif au temps (combien de choses j’ai faites) à un rapport qualitatif (comment j’ai vécu ce moment). Et ça, c’est un apprentissage.

En hypnose, je travaille souvent sur la perception du temps. Je guide la personne vers un souvenir où le temps semblait suspendu – un moment de beauté, de connexion, de paix. Et je l’aide à ancrer cette sensation. Pour qu’elle puisse la retrouver dans son quotidien, sans avoir besoin d’être « productive ».

Un de mes patients, ancien directeur financier, s’est mis à observer les oiseaux. Au début, il trouvait ça ridicule. « Je perds mon temps », disait-il. Puis il a commencé à reconnaître les espèces, à noter leurs comportements. Il m’a raconté un matin où il a passé vingt minutes à regarder un merle picorer des baies. Il a dit : « Je n’ai rien fait. Et pourtant, c’était l’un des meilleurs moments de ma semaine. » Ce jour-là, il a commencé à guérir de la productivité.

Ce que la retraite peut révéler de vous

Je ne vais pas vous dire que la retraite est une chance. Pour certains, elle est une épreuve douloureuse. Mais je peux vous dire qu’elle est une révélation. Elle vous met face à des questions que vous avez peut-être évitées toute votre vie : qui suis-je quand je ne produis rien ? Qu’est-ce qui me fait vibrer, vraiment, sans que personne ne me regarde ? De quoi ai-je besoin pour me sentir vivant, pas seulement utile ?

Philippe, après quelques mois d’accompagnement, a changé. Il ne s’est pas transformé en moine bouddhiste. Il a simplement arrêté de lutter contre le vide. Il s’est autorisé des matinées à ne rien faire, à boire son café en regardant le jardin. Il a repris un vieux projet d’écriture, sans pression de publication. Il a renoué avec son fils, avec qui il avait des relations tendues, en l’invitant à un match de foot – juste pour être ensemble, pas pour « recadrer » ou « conseiller ».

Il m’a dit un jour : « Je crois que je n’ai jamais été aussi paisible. Même dans mes plus belles réussites professionnelles, il y avait toujours une tension, une peur de perdre. Maintenant, je n’ai plus rien à perdre. Et c’est étrangement libérateur. »

« Je croyais que la retraite serait une fin. En réalité, c’est une naissance. Mais on ne nous prépare pas à naître à soixante ans. » – Philippe

Ce que vous pouvez faire maintenant

Si cet article résonne en vous, si vous sentez ce poids dans le ventre, si vous reconnaissez ce vide qui ne passe pas, voici trois choses que vous pouvez faire dès aujourd’hui.

1. Asseyez-vous cinq minutes sans rien faire. Pas de téléphone, pas de télé, pas de livre. Juste vous et le silence. Observez ce qui se passe. De l’agitation ? De l’ennui ? De la tristesse ? Ne cherchez pas à changer. Accueillez. C’est le début de l’apprivoisement du vide.

2. Écrivez une liste de ce que vous aimiez faire enfant, avant que la carrière ne prenne toute la place. Dessiner ? Construire des cabanes ? Lire des bandes dessinées ? Jouer de la musique ? Choisissez une chose, et faites-la sans objectif, sans jugement. Juste pour le plaisir.

3. Appelez une personne que vous aimez, sans parler de votre retraite ni de ce que vous faites. Demandez-lui comment elle va, écoutez-la vraiment. Et si elle vous demande comment vous allez, dites la vérité. Pas « ça va », mais « c’est un peu étrange, je cherche mon équilibre ». La vulnérabilité est une force, surtout à ce moment de la vie.

Et si vous sentez que vous avez besoin d’un accompagnement plus structuré, sachez que mon cabinet à Saintes est ouvert. Je reçois

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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