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Les blessures d'enfance qui bloquent vos transitions

L'IFS révèle les parts de vous qui freinent le changement.

TSThierry Sudan
28 avril 202613 min de lecture

Je reçois beaucoup de personnes qui viennent me voir avec une phrase qui revient comme un leitmotiv : « Je sais ce que je devrais faire, mais quelque chose m’en empêche. » Parfois, c’est un cadre qui veut changer de secteur mais qui, chaque fois qu’il met un pied dans une formation, se sent paralysé. Ou une mère de famille qui rêve de reprendre des études, mais qui, le soir venu, se retrouve à scroller sur son téléphone, épuisée, sans avoir avancé d’une ligne. D’autres encore sont des sportifs qui, à l’approche d’une compétition importante, voient leur corps se bloquer, leur souffle se couper, comme si une main invisible les retenait.

Ces moments, je les appelle des transitions. On pourrait les décrire comme des passages d’un état à un autre : du salariat à l’entrepreneuriat, du célibat à une relation engagée, de la sédentarité à une pratique sportive régulière, ou même d’un état d’esprit anxieux à un état plus serein. Mais ce qui est fascinant — et frustrant — c’est que la partie consciente de nous, celle qui décide, veut avancer. Alors pourquoi le corps, les émotions, les pensées automatiques nous tirent-ils en arrière ?

Depuis que j’ai intégré l’IFS (Internal Family Systems ou Système Familial Intérieur) dans ma pratique à Saintes, j’ai découvert que ces blocages ne sont pas des défauts de caractère ou des manques de volonté. Ce sont des parts de nous, des sous-personnalités qui portent des blessures anciennes. Des blessures qui datent souvent de l’enfance. Et ces parts, qui ont été formées pour nous protéger, deviennent parfois les gardiennes les plus féroces de notre prison intérieure. Aujourd’hui, je vous propose d’explorer comment ces blessures d’enfance — que vous les nommiez trahison, abandon, humiliation ou injustice — agissent comme des freins invisibles dans vos transitions. Et surtout, comment l’IFS peut vous aider à les identifier, à les comprendre, et à les apaiser pour enfin avancer.

Pourquoi ces parts de vous résistent-elles à tout changement ?

Imaginez que vous êtes au volant d’une voiture. Vous voulez tourner à droite. Vous mettez le clignotant, vous tournez le volant, mais une force invisible pousse la voiture à rester tout droit. C’est exactement ce qui se passe dans une transition. La partie de vous qui veut changer — celle qui a des objectifs, des rêves, des projets — est là, active. Mais il y a d’autres parties, souvent plus silencieuses, qui disent : « Non, pas par là. C’est dangereux. »

En IFS, on part du principe que notre esprit est naturellement multiple. Nous ne sommes pas une seule entité homogène, mais une famille intérieure composée de différentes parts, chacune avec ses émotions, ses croyances et ses rôles. Ces parts ne sont pas des pathologies. Elles sont des stratégies de survie que notre psyché a développées, souvent dans l’enfance, pour faire face à des situations difficiles.

Prenons l’exemple de Claire, une femme de 38 ans que j’ai accompagnée l’année dernière. Elle était commerciale dans une grande entreprise depuis douze ans. Elle gagnait bien sa vie, mais elle se sentait vide. Elle voulait se lancer dans une activité de coaching en bien-être. Chaque soir, elle écrivait des pages de son plan d’affaires. Chaque matin, elle se réveillait avec une boule au ventre, une angoisse diffuse, et finissait par repousser l’échéance. « Je suis une incapable », me disait-elle. « Je n’ai pas le courage. »

En explorant son monde intérieur avec l’IFS, nous avons rencontré une part d’elle que j’appelle souvent la gestionnaire de risque. Cette part était apparue quand Claire avait 7 ans. Son père, qui était un petit entrepreneur, avait fait faillite. La famille avait dû déménager, changer d’école, et elle avait vécu l’humiliation d’être « celle dont le père n’a pas réussi ». À ce moment-là, une part d’elle a pris la décision inconsciente : « Ne jamais prendre de risque. La sécurité avant tout. » Cette part était devenue le gardien de sa survie émotionnelle. Et aujourd’hui, quand Claire voulait quitter un CDI pour un projet incertain, cette part s’activait avec toute la force d’une protection d’enfant : angoisse, paralysie, auto-sabotage.

Ce que je veux vous montrer avec cet exemple, c’est que la résistance au changement n’est jamais gratuite. Elle est toujours au service d’une protection. Une part de vous ne veut pas que vous changiez parce qu’elle croit — à tort ou à raison — que le changement vous exposera à une blessure similaire à celle que vous avez déjà vécue. Et elle a raison dans un sens : elle vous protège de la répétition d’une souffrance ancienne. Mais elle vous empêche aussi de vivre une vie plus alignée.

Comment reconnaître la blessure qui agit en coulisses ?

Quand on parle de blessures d’enfance, on peut vite tomber dans un discours vague ou culpabilisant. « C’est à cause de mes parents », « Je suis traumatisé », « Je n’ai pas eu assez d’amour ». Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. L’IFS nous invite à être précis, à nommer la blessure spécifique qui est activée dans une situation de transition.

Je distingue souvent cinq grandes familles de blessures qui reviennent dans mon cabinet :

La blessure d’abandon : Elle se manifeste par la peur d’être laissé seul, de ne pas être assez important pour que l’autre reste. Dans une transition (changer de métier, quitter une relation, déménager), la part abandonnée panique : « Si tu changes, tu vas perdre tout le monde. Tu vas te retrouver seul. » Cette part vous pousse à rester dans des situations qui ne vous conviennent plus, par peur du vide relationnel.

La blessure d’humiliation : Elle est liée à la honte. Une part qui a été ridiculisée, moquée, ou jugée sévèrement dans l’enfance. Quand vous voulez vous lancer dans quelque chose de nouveau, cette part crie : « Ne te montre pas. Tu vas échouer en public. Tout le monde va se moquer de toi. » Elle vous fait taire, vous rend invisible, ou au contraire vous pousse à un perfectionnisme paralysant.

La blessure de trahison : Elle concerne la confiance. Si un adulte significatif vous a trahi dans l’enfance (promesse non tenue, abus de confiance, mensonge), une part a appris que « faire confiance est dangereux ». Dans une transition, surtout si elle implique de s’ouvrir à un nouveau groupe, un nouveau partenaire ou un nouveau projet, cette part vous rend méfiant, contrôleur, ou vous pousse à saboter les opportunités avant même qu’elles ne se présentent.

La blessure d’injustice : Elle naît quand on a été traité de manière inéquitable, quand on a dû se battre pour des miettes, ou quand on a été soumis à des règles arbitraires. Une part blessée par l’injustice peut devenir rigide, intransigeante, ou au contraire très soumise. Dans une transition, elle peut vous empêcher de négocier, de demander de l’aide, ou de vous adapter aux imprévus.

La blessure de rejet : Proche de l’abandon mais différente. L’abandon, c’est « l’autre part ». Le rejet, c’est « on ne veut pas de moi, je ne suis pas à ma place ». Cette part vous fait sentir que vous n’êtes pas légitime dans le nouveau rôle, que vous êtes un imposteur. Elle vous empêche de prendre votre place, de vous affirmer.

Pour identifier quelle blessure agit dans votre transition actuelle, posez-vous cette question simple : « Quand je pense à avancer vers ce changement, quelle est l’émotion la plus désagréable qui monte ? »

Si c’est une peur panique d’être seul, parlez à la part abandonnée. Si c’est une honte brûlante, écoutez la part humiliée. Si c’est une colère froide ou un sentiment d’injustice, accueillez la part trahie. Ces émotions ne sont pas des obstacles à éliminer ; ce sont des messagères. Elles vous indiquent exactement où se trouve la blessure qui a besoin d’être vue.

« Une part qui résiste au changement n’est pas une ennemie. C’est une sentinelle qui a été postée à un poste de garde il y a longtemps, et qui n’a jamais reçu l’ordre de se reposer. »

Pourquoi votre système intérieur refuse de lâcher la protection ?

C’est l’une des questions les plus fréquentes que je reçois : « J’ai compris d’où vient ma peur. J’ai même pleuré en repensant à mon enfance. Mais pourquoi est-ce que ça ne change pas ? Pourquoi je continue à avoir peur ? »

La réponse est à la fois simple et profonde : comprendre intellectuellement ne suffit pas. En IFS, on dit que les parts ne sont pas convaincues par des arguments logiques. Elles sont convaincues par une expérience relationnelle. Autrement dit, votre part abandonnée n’a pas besoin qu’on lui explique que « maintenant tu es adulte et tu peux survivre seul ». Elle a besoin que vous soyez présent pour elle, que vous ressentiez sa peur avec elle, que vous la preniez dans vos bras émotionnellement.

Prenons l’exemple de Marc, un footballeur amateur que j’accompagne en préparation mentale. Il avait un potentiel technique excellent, mais en match, il devenait fébrile, perdait ses moyens, faisait des erreurs grossières. Il se disait : « Je manque de confiance. » En explorant, nous avons rencontré une part de lui qui était un petit garçon de 6 ans. Ce petit garçon avait été humilié par son premier entraîneur, qui l’avait traité de « mauviette » devant toute l’équipe parce qu’il avait pleuré après une chute. Depuis ce jour, une part avait pris le contrôle : « Sois parfait. Ne montre aucune faiblesse. Si tu échoues, tu seras humilié. »

Marc comprenait très bien ce mécanisme. Il pouvait même en parler avec recul. Mais sur le terrain, la part s’activait automatiquement. Pourquoi ? Parce que cette part n’avait jamais été déchargée de son fardeau. Elle portait encore la honte, la peur, la solitude de ce moment-là. Ce n’est pas un problème de compréhension, c’est un problème de relation intérieure.

L’IFS propose une approche précise : au lieu de lutter contre cette part ou de l’ignorer, on l’invite à s’asseoir avec nous. On lui demande ce qu’elle ressent, ce qu’elle craint, ce dont elle a besoin. Et souvent, ce qu’elle demande, c’est simplement d’être vue, d’être entendue, d’être libérée de son rôle de protectrice. Quand Marc a pu, en séance, se tourner vers cette part humiliée et lui dire : « Je te vois. Je sais ce que tu as vécu. Ce n’était pas ta faute. Tu n’as plus besoin de porter cette honte toute seule », quelque chose a changé. Non pas du jour au lendemain, mais progressivement. La part a commencé à faire confiance. Elle a accepté de lâcher un peu de contrôle. Et Marc a retrouvé une fluidité dans son jeu qu’il n’avait pas connue depuis l’enfance.

Comment dialoguer avec la part qui bloque votre transition ?

Je vais vous donner un protocole simple que vous pouvez expérimenter chez vous, en toute sécurité. Ce n’est pas une recette magique, mais une porte d’entrée. Si des émotions trop fortes montent, arrêtez-vous et prenez soin de vous. L’idéal est d’être accompagné par un praticien formé, mais voici une base.

Asseyez-vous calmement. Fermez les yeux. Prenez trois respirations profondes.

  1. Identifiez la situation de transition qui vous bloque. Par exemple : « Je veux postuler à ce nouveau poste, mais je n’arrive pas à envoyer mon CV. »
  2. Ressentez où se trouve la résistance dans votre corps. Est-ce une tension dans la poitrine ? Une boule dans la gorge ? Un poids sur les épaules ? Ne cherchez pas à la faire disparaître. Restez simplement avec cette sensation.
  3. Adressez-vous à cette sensation comme à une présence. Vous pouvez lui dire intérieurement : « Bonjour, je sens que tu es là. Je te reconnais. Je ne veux pas te chasser. Je veux juste te connaître. »
  4. Posez-lui des questions ouvertes. Pas pour la juger, mais pour la comprendre : « Qu’est-ce que tu crains qui arriverait si j’envoyais ce CV ? » « Quel âge as-tu ? » « Que ressens-tu quand je te parle ? »
  5. Écoutez la réponse sans l’analyser. Elle peut venir sous forme de mots, d’images, de sensations. Peut-être que vous verrez un enfant qui tremble. Peut-être que vous entendrez une phrase : « Si tu échoues, personne ne t’aimera. »
  6. Validez son expérience. Dites-lui : « Je comprends pourquoi tu as peur. Tu as de bonnes raisons d’être inquiète. Merci de me protéger. »
  7. Demandez-lui ce dont elle a besoin maintenant. Pas ce que vous pensez qu’elle devrait vouloir, mais ce qu’elle veut vraiment. Parfois, c’est juste une promesse : « Je ne t’abandonnerai pas. Je resterai avec toi. »

Ce qui est puissant dans ce dialogue, c’est que vous changez de position. Vous n’êtes plus la personne qui lutte contre sa peur. Vous devenez celle qui accueille la peur, qui lui offre de l’attention. Et c’est précisément cette attention que la part attendait depuis des années. Elle ne demandait pas à être supprimée ; elle demandait à être aimée.

Ce que l’IFS ne fait pas (et pourquoi c’est important d’être honnête)

Je veux être clair avec vous. L’IFS n’est pas une baguette magique. Ce n’est pas une technique qui va faire disparaître toutes vos peurs en trois séances. Ce n’est pas non plus une invitation à blâmer vos parents ou à revivre des traumatismes de manière non encadrée.

Ce que l’IFS fait : il vous donne une carte de votre monde intérieur. Il vous permet de comprendre pourquoi vous faites ce que vous faites, sans vous juger. Il vous offre un moyen de dialoguer avec les parties de vous qui souffrent, et de les libérer progressivement de leurs rôles rigides. Il restaure la confiance en votre propre capacité à vous réguler.

Ce que l’IFS ne fait pas : il ne vous promet pas une vie sans émotions difficiles. Vous aurez toujours peur, tristesse, colère. Mais ces émotions ne seront plus des dictateurs ; elles deviendront des visiteurs. Il ne remplace pas non plus un suivi médical ou psychiatrique si vous êtes dans une dépression sévère ou des idées suicidaires. Dans ce cas, un médecin est indispensable.

J’ai vu des personnes faire des progrès immenses avec l’IFS, mais j’ai aussi vu des personnes qui avaient besoin de plus de temps, ou qui devaient d’abord stabiliser leur vie extérieure avant de pouvoir explorer leur intérieur. Chaque chemin est unique. Ce que je peux vous dire, c’est que pour les transitions de vie — ces moments charnières où l’on sent que l’ancien ne va plus et que le nouveau fait peur — l’IFS est un outil remarquablement adapté. Il ne vous demande pas de forcer le changement, mais de comprendre ce qui, en vous, résiste au changement. Et souvent, quand la part résistante se sent entendue, elle s’efface d’elle-même.

Comment faire un premier pas concret dès aujourd’hui ?

Vous n’avez pas besoin d’attendre une séance pour commencer. Voici une pratique que je donne régulièrement aux personnes que j’accompagne, et qui est un premier geste d’ouverture.

Prenez un carnet ou une feuille. En haut, écrivez : « La transition que j’aimerais vivre est… » Soyez précis : changer de métier, quitter une relation, me remettre au sport, dire non plus souvent, etc.

En dessous, écrivez

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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