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Pourquoi la retraite peut-elle faire mal alors qu’on l’attendait ?

Les causes psychologiques de cette perte de repères.

TSThierry Sudan
28 avril 202613 min de lecture

Tu as passé des années à l’attendre. Peut-être même à compter les jours, les semaines, les mois. Ce fameux premier jour de ta retraite, tu l’imaginais comme un grand souffle de liberté. Finies les alarmes, les réunions interminables, les tensions avec le collègue, la pression des objectifs. Enfin, tu allais pouvoir vivre à ton rythme, voyager, t’occuper de toi, de tes passions, de ta famille.

Et puis, ce jour est arrivé. Et là, surprise. Au lieu de l’euphorie attendue, tu ressens un vide. Une drôle de sensation, comme un manque d’air. Tu te surprends à regarder l’heure à laquelle tu prenais ton café au bureau. Tu ne sais plus quoi faire de tes matinées. Les projets qui te semblaient si excitants la veille de ton départ te paraissent soudain lourds, sans saveur. Tu culpabilises de ne pas être heureux. « Après tout ce que j’ai attendu, je devrais être aux anges, non ? »

Si tu te reconnais dans ce décalage entre ce que tu pensais ressentir et ce que tu ressens vraiment, sache une chose : tu n’es pas ingrat, ni paresseux, ni bizarre. Tu es en train de vivre une transition psychologique profonde. Et cette transition, elle peut faire mal. Bien plus que tu ne l’imaginais.

Je suis Thierry Sudan, praticien à Saintes. Depuis des années, j’accompagne des hommes et des femmes qui viennent me voir, décontenancés, parfois honteux, de vivre cette période comme une épreuve. Ils pensaient venir chercher une validation pour leur projet de vie, et ils se retrouvent à explorer une perte de repères qu’ils n’avaient pas anticipée. Dans cet article, je vais t’expliquer pourquoi la retraite peut être un véritable choc psychologique, et surtout, comment tu peux traverser cette tempête sans te perdre.

Qu’est-ce qui se joue vraiment quand tu arrêtes de travailler ?

Pour comprendre pourquoi la retraite peut faire mal, il faut d’abord accepter une idée simple mais dérangeante : le travail n’est pas qu’un moyen de gagner de l’argent. Il est, pour beaucoup d’entre nous, un pilier invisible de notre identité.

Prends l’exemple de François, un ancien cadre commercial que j’ai reçu il y a quelques mois. À 62 ans, il avait coché toutes les cases d’une retraite « réussie » : plan d’épargne solide, maison à la campagne, femme avec qui il s’entendait bien. Pourtant, trois semaines après son dernier jour, il m’a dit : « Je me lève le matin, je regarde le plafond, et je me demande à quoi je sers. Je ne suis plus le commercial qu’on appelle, le manager qu’on consulte. Je suis juste… moi. Et ça me fait peur. »

Ce que François vivait, c’est la perte de ce que les psychologues appellent le rôle social. Pendant trente, quarante ans, tu as été défini par ce que tu faisais. « Je suis ingénieur », « je suis infirmière », « je suis chef d’atelier ». Ce titre n’est pas qu’un mot sur une carte de visite. Il structure tes journées, tes relations, ta place dans le monde. Il te donne une raison de te lever le matin. Quand ce rôle disparaît du jour au lendemain, c’est comme si on retirait une marche sous tes pieds. Tu te retrouves en apesanteur, et cette sensation est profondément déstabilisante.

Mais ce n’est pas tout. Le travail est aussi un conteneur émotionnel. Il occupe ton esprit, te donne des problèmes à résoudre, des objectifs à atteindre. Il te fournit une structure temporelle : le matin, la pause déjeuner, la réunion de 14h, le retour à 18h. Cette structure, aussi contraignante soit-elle, est rassurante. Elle te protège du vide. Quand tu la perds, tu te retrouves face à toi-même, sans filtre. Les questions existentielles que tu avais réussi à repousser pendant des années peuvent alors surgir : « Qui suis-je vraiment ? », « Qu’est-ce qui me fait vibrer ? », « Est-ce que ma vie a eu du sens ? »

« Le travail est souvent le dernier rempart contre l’angoisse du vide. Quand il tombe, on ne tombe pas dans la liberté, mais dans une salle d’attente où l’on ne sait plus qui on attend. »

Pourquoi ton cerveau résiste-t-il à ce que tu désires le plus ?

Tu as peut-être remarqué une chose étrange : alors que tu anticipais la retraite avec joie, ton corps et ton esprit ont réagi comme si tu vivais une perte. Fatigue inexpliquée, irritabilité, troubles du sommeil, voire petits symptômes dépressifs. Comment expliquer ce paradoxe ?

La réponse se trouve dans le fonctionnement de ton cerveau. Notre système nerveux est programmé pour la prévisibilité et la sécurité. Pendant des années, ton cerveau a appris un chemin : le réveil, le trajet, le travail, les collègues, les tâches, le retour. Ce chemin était balisé, même s’il était stressant. Le stress, d’ailleurs, active des circuits bien connus : l’adrénaline, le cortisol. Ces hormones te maintenaient en alerte, et même si tu en ressentais la fatigue, elles te donnaient aussi une forme de vitalité.

Quand tu arrêtes, ton cerveau se retrouve face à un territoire inconnu. Plus de chemin tracé. Plus de repères temporels imposés. Pour ton système nerveux, l’inconnu est potentiellement dangereux. Il active donc des mécanismes de défense : vigilance accrue, anxiété, besoin de contrôler. C’est ce qu’on appelle le stress de la liberté. Tu as tellement été habitué à être dirigé par des horaires et des obligations que, quand tu es libre, tu ne sais plus quoi faire de cette liberté. Elle devient une charge, une source d’angoisse.

Je pense à Sophie, une ancienne professeure des écoles. Elle m’a raconté que, pendant les six premiers mois de sa retraite, elle continuait à se réveiller à 6h30, le cœur battant, comme si elle allait être en retard. Elle organisait ses journées avec une rigidité militaire : ménage le lundi, courses le mardi, visite à sa mère le mercredi. « Je me suis rendu compte que je reproduisais le planning du travail, mais sans le sens. Je faisais tout pour ne pas ressentir le vide, mais au fond, je courais après quelque chose qui n’existait plus. »

Cette stratégie est compréhensible, mais elle a un coût. Elle t’empêche d’entrer dans une nouvelle phase de ta vie. Tu passes ton temps à colmater les brèches de l’ancienne structure, au lieu de construire la nouvelle. Et ce combat intérieur, entre ce que tu désires (la liberté) et ce que ton cerveau connaît (la routine), génère une fatigue émotionnelle immense.

Le syndrome du « plus jamais utile » : comment le reconstruire ?

L’une des blessures les plus profondes que je vois chez les personnes qui viennent me consulter, c’est la perte du sentiment d’utilité. Au travail, tu étais utile. Tu rendais des services, tu résolvais des problèmes, tu contribuais à quelque chose de plus grand que toi (même si c’était juste faire tourner une machine administrative). Ce sentiment est un carburant essentiel pour l’estime de soi.

À la retraite, ce carburant peut se tarir. Tu n’es plus « celui qui sait », « celle qui organise », « le référent ». Tu deviens « celui qui a du temps ». Et ce glissement peut être vécu comme une dévalorisation, même si personne ne te le dit ouvertement. Tu peux ressentir une forme d’invisibilité sociale. Les conversations s’arrêtent sur le travail des autres, sur leurs projets, et toi, tu te sens en retrait.

J’ai accompagné Marc, un ancien artisan électricien. Pendant quarante ans, il avait été appelé pour dépanner, pour conseiller, pour bâtir. À la retraite, il s’est retrouvé à ne plus être sollicité. « Je passais devant des chantiers, je voyais des erreurs, mais je n’étais plus personne. Mes enfants me disaient : “Profite, repose-toi.” Mais moi, je ne voulais pas me reposer. Je voulais être encore utile. »

Cette quête d’utilité est légitime. Le problème, c’est qu’on la réduit souvent à une version dégradée de ce qu’on faisait avant : le bénévolat alimentaire, le jardinage, la garde des petits-enfants. Ces activités sont belles, mais si elles ne sont pas choisies pour elles-mêmes, elles peuvent renforcer le sentiment de n’être plus qu’un « ex- » ou un « aide ».

Pour sortir de cette impasse, il faut un travail de reconstruction identitaire. Il ne s’agit pas de retrouver l’utilité que tu avais, mais d’en inventer une nouvelle, qui corresponde à qui tu es aujourd’hui. Cela demande de faire le deuil de l’ancien toi, et c’est un processus qui peut prendre du temps. Il faut accepter de ne plus être celui ou celle qu’on était, pour laisser émerger une autre version de soi-même, peut-être plus libre, plus légère, mais aussi plus vulnérable.

Comment l’hypnose et l’IFS peuvent-ils t’aider à traverser cette transition ?

C’est là que mes outils – l’hypnose ericksonienne et l’IFS (Internal Family Systems) – prennent tout leur sens. Je ne vais pas te promettre que ces approches effacent la difficulté. Ce n’est pas leur rôle. En revanche, elles peuvent t’offrir un cadre pour traverser cette transition avec plus de conscience et de douceur.

L’hypnose ericksonienne, par exemple, n’est pas un spectacle de montre à pendule. C’est un état de conscience modifié, un peu comme la rêverie, qui permet de contourner les blocages du mental rationnel. Quand tu es en retraite et que tu te sens perdu, ton mental a tendance à tourner en boucle : « Je devrais être heureux », « Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? », « Je suis nul de ne pas y arriver ». L’hypnose permet de calmer ce bavardage intérieur et d’accéder à des ressources que tu ne savais pas que tu possédais.

Je me souviens de Claire, qui venait de prendre sa retraite après une carrière dans la fonction publique. Elle était submergée par l’angoisse du vide. En hypnose, nous avons travaillé sur l’image d’un « ancrage intérieur ». Elle a visualisé un lieu de calme en elle, un espace où elle pouvait se poser sans avoir à faire quoi que ce soit. Progressivement, elle a appris à tolérer le silence, à ne pas le combler par des activités frénétiques. « J’ai découvert que le vide n’était pas un trou noir, mais une page blanche. Et j’ai commencé à écrire dessus, lentement. »

L’IFS, de son côté, propose une lecture différente de ce qui se passe en toi. Selon cette approche, nous sommes tous composés de multiples « parties » ou subpersonnalités. Tu as peut-être une partie « travailleur acharné » qui a peur de l’inutilité, une partie « enfant libre » qui veut jouer, une partie « critique intérieur » qui te dit que tu devrais en faire plus. Quand tu prends ta retraite, ces parties entrent en conflit. La partie « travailleur » hurle, la partie « libre » n’ose pas s’exprimer, et le « critique » enfonce le clou.

L’IFS t’apprend à dialoguer avec ces parties, à les écouter sans les juger, et à découvrir ce qui se cache derrière elles. Souvent, derrière la partie qui a peur de l’inutilité, il y a une peur plus profonde : celle de ne pas exister, de ne pas compter. Quand tu accueilles cette peur avec compassion, elle s’apaise. Et tu retrouves un espace de liberté intérieure.

Concrètement, cela peut passer par de petits exercices. Par exemple, quand tu sens monter l’angoisse le matin, tu peux te poser la question : « Quelle partie de moi est en train de s’agiter ? Qu’est-ce qu’elle essaie de me protéger ? » Tu n’as pas besoin de réponse immédiate. Juste poser la question, c’est déjà un acte de présence.

« La retraite n’est pas une ligne d’arrivée. C’est la porte d’entrée d’un territoire inconnu. Et pour l’explorer, il faut apprendre à marcher sans carte. »

Pourquoi la comparaison avec les autres est-elle ton pire ennemi ?

Un piège dans lequel tombent beaucoup de retraités, c’est la comparaison. Tu regardes autour de toi : untel part en croisière, unetelle s’est inscrite à des cours de poterie, un autre bichonne son jardin comme un chef d’orchestre. Et toi, tu es là, à glander sur ton canapé, à te demander pourquoi tu n’as pas cette énergie.

Cette comparaison est toxique pour plusieurs raisons. D’abord, elle repose sur une illusion : celle que les autres vivent leur retraite sans difficulté. En réalité, beaucoup traversent les mêmes doutes que toi, mais ils n’en parlent pas. Ils affichent une façade de bonheur parce que c’est ce qu’on attend d’eux. Ensuite, elle te coupe de ton propre rythme. Tu te mets à courir après des activités qui ne te correspondent pas, juste pour « faire comme les autres ». Tu remplis ton agenda, mais tu ne remplis pas ton cœur.

Je pense à Jean-Pierre, un ancien directeur d’usine. Il voyait ses amis multiplier les voyages et les projets. Lui, il se sentait fatigué, sans envie. « Je me forçais à partir, à organiser des sorties, mais à chaque fois, je rentrais plus vidé qu’avant. Je me disais que j’étais un raté de la retraite. » En travaillant ensemble, nous avons découvert que Jean-Pierre avait besoin d’une période de « désintoxication » du rythme de travail. Son corps et son esprit réclamaient du repos, pas de l’action. Quand il s’est autorisé à ne rien faire, à juste être, les envies sont revenues, mais différentes, plus authentiques.

La clé, c’est d’apprendre à écouter ton propre tempo. La retraite n’est pas une compétition. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de la vivre. Certains auront besoin de six mois de farniente, d’autres de deux ans de reconversion, d’autres encore d’un équilibre entre activités sociales et solitude. L’important, c’est que ce soit ton chemin, pas celui des autres.

Comment transformer cette perte de repères en une nouvelle fondation ?

Alors, concrètement, comment faire quand on est au milieu de cette tempête ? Comment passer de la perte de repères à une nouvelle stabilité ? Voici quelques pistes, issues de mon expérience d’accompagnement.

1. Accepte la phase de deuil. Oui, tu es en deuil. Deuil de ton ancienne identité professionnelle, de tes collègues, de la structure qui t’encadrait. Ne lutte pas contre cette tristesse. Pleure si tu en as besoin. Prends le temps de dire au revoir à cette partie de ta vie. Tu peux même écrire une lettre à ton ancien toi, ou à ton métier, pour exprimer ce que tu perds. C’est un rituel qui libère.

2. Crée des micro-structures souples. Ton cerveau a besoin de repères, mais tu peux les inventer toi-même. Au lieu d’un planning rigide, fixe-toi des rituels simples : un café sur le balcon le matin, une marche de 20 minutes à 10h, un moment de lecture l’après-midi. Ces petits ancrages te donneront une sensation de continuité sans t’enfermer.

3. Explore sans objectif. L’un des plus grands pièges de la retraite, c’est de se fixer des objectifs trop ambitieux (écrire un roman, apprendre une langue, faire le tour du monde). Si tu n’y arrives pas, tu te sens encore plus nul. À la place, adopte une posture d’explorateur. Essaie des choses sans pression : un atelier de dessin, un cours de yoga en ligne, une balade dans un quartier que tu ne connais pas. L’important

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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