Thierry Sudan
— Psychologie

Pourquoi le deuil ne se fait jamais en ligne droite, et ce que les 5 étapes ne disent pas

Ce que proposait vraiment le modèle des 5 étapes de Kübler-Ross, pourquoi il a été mal compris, le modèle du double processus, pourquoi on peut aller bien des semaines puis replonger, et comment vivre avec l’absence.

Pourquoi le deuil ne se fait jamais en ligne droite, et ce que les 5 étapes ne disent pas
Photo par Ananthu sur Pexels

Vous pensiez avoir avancé. Pendant quelques semaines, vous alliez mieux : vous dormiez, vous riiez à nouveau, vous faisiez des projets. Puis, sans prévenir, une chanson, une odeur, une date, et vous voilà effondré comme aux premiers jours. Vous vous demandez si vous régressez, si vous faites mal votre deuil.

Vous ne faites rien de mal. Le deuil ne se fait jamais en ligne droite. Et l’une des raisons pour lesquelles on s’en inquiète, c’est un modèle célèbre, souvent mal compris : celui des cinq étapes du deuil.

Les 5 étapes : un modèle qui rassure

En 1969, la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross publie un livre sur les personnes en fin de vie. Elle y décrit cinq réactions fréquentes face à l’annonce de sa propre mort : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l’acceptation. Ce modèle sera ensuite appliqué au deuil des proches, et deviendra célèbre dans le monde entier.

Il a séduit parce qu’il met de l’ordre dans le chaos : il donne des mots à des émotions déroutantes, et promet une fin, l’acceptation.

Le déni, un bouclier temporaire

« Ce n’est pas possible. » Le déni protège d’un choc trop violent. Il permet de continuer à fonctionner les premiers jours. Ce n’est pas un défaut, c’est une protection.

La colère, une force déguisée

Contre le défunt, les médecins, soi-même, la vie. La colère dit l’injustice ressentie, et donne parfois l’énergie de traverser.

Le marchandage, une tentative de contrôle

« Si seulement j’avais… » On rejoue le passé, on cherche ce qui aurait pu changer l’issue. C’est une manière de ne pas se sentir impuissant.

La tristesse, le cœur du deuil

C’est souvent la phase la plus longue et la plus profonde. Elle est le prix de l’amour.

L’acceptation, un doux non-combat

Pas l’oubli, ni l’approbation de ce qui est arrivé, mais la fin de la lutte contre la réalité.

Pourquoi ce modèle a fait plus de mal que de bien

Kübler-Ross elle-même a précisé que ces étapes n’étaient ni universelles, ni linéaires, ni obligatoires. Mais le modèle a été simplifié, au point de devenir une sorte de programme : on attend des endeuillés qu’ils passent par chaque étape, dans l’ordre, et qu’ils arrivent à l’acceptation dans un délai raisonnable.

Cette lecture rigide a plusieurs effets néfastes :

  • on s’inquiète de ne pas ressentir de colère, ou de revenir à la tristesse après l’acceptation ;
  • on se juge « en retard » ;
  • l’entourage s’impatiente : « tu devrais être passé à autre chose » ;
  • on oublie que chaque deuil est unique.

Les recherches ultérieures n’ont d’ailleurs pas confirmé l’existence d’étapes successives et universelles.

Le deuil comme une oscillation

Un modèle plus récent, proposé par les chercheurs Margaret Stroebe et Henk Schut, décrit le deuil comme un mouvement de va-et-vient entre deux orientations :

  • l’orientation vers la perte : penser à la personne, pleurer, regarder des photos, ressentir le manque ;
  • l’orientation vers la restauration : s’occuper des démarches, reprendre le travail, apprendre de nouveaux rôles, s’autoriser des moments de répit.

Selon ce modèle, l’oscillation entre les deux est saine. On a besoin de moments de chagrin, et de moments de pause. Aller bien pendant quelques semaines, puis replonger, n’est pas une régression : c’est le mouvement naturel du deuil.

Colère et tristesse dansent ensemble

Les émotions du deuil ne se succèdent pas sagement : elles se mêlent. On peut être triste et en colère dans la même heure, soulagé et coupable dans la même journée, rire en racontant un souvenir puis fondre en larmes. Ce mélange est déroutant, mais il est normal.

Pourquoi on replonge

Plusieurs choses peuvent raviver le chagrin :

  • les dates : anniversaires, fêtes, date du décès ;
  • les sens : une odeur, une musique, un plat ;
  • les étapes de la vie que la personne ne verra pas : une naissance, un mariage, un diplôme ;
  • la fatigue ou le stress, qui fragilisent ;
  • d’autres pertes, qui réveillent la première.

Ces vagues s’espacent généralement avec le temps, et deviennent moins violentes. Mais elles peuvent revenir longtemps, et c’est normal.

Ne pas porter le deuil seul

Le deuil isole souvent. On a peur d’ennuyer, l’entourage ne sait pas quoi dire, les autres semblent passer à autre chose. L’Intelligence Relationnelle peut aider à exprimer ce dont on a besoin : « J’ai besoin que tu me parles de lui. » « J’ai besoin que tu sois là, même sans rien dire. » « Ce week-end, c’est la date anniversaire, est-ce que tu pourrais m’appeler ? » Ces demandes simples permettent à l’entourage de mieux soutenir.

Vivre avec l’absence, sans la nier ni s’y noyer

Le deuil ne consiste pas à oublier, ni à couper le lien. Beaucoup de personnes gardent une relation intérieure avec ceux qu’elles ont perdus : elles leur parlent, pensent à ce qu’ils auraient dit, perpétuent leurs valeurs. Les chercheurs parlent de « liens continus ». Ce lien transformé fait souvent partie d’un deuil apaisé.

Quand le deuil devient un moteur

Pour certaines personnes, le deuil finit par devenir aussi une source d’élan : un engagement associatif, un projet en mémoire du défunt, une manière différente de voir la vie. Ce n’est pas une obligation, et cela n’efface pas la douleur. Mais c’est une possibilité. En tant que préparateur mental, j’ai vu des sportifs puiser dans un deuil une motivation nouvelle, à condition d’avoir d’abord pris le temps de pleurer.

Quand consulter

Si, après de nombreux mois, la douleur reste aussi vive qu’au début, si vous ne parvenez plus à fonctionner, si vous évitez tout ce qui rappelle la personne, ou si des idées de mort apparaissent, il peut s’agir d’un deuil compliqué. Parlez-en à votre médecin ; en cas d’urgence, appelez le 3114. Voyez aussi pourquoi certaines personnes restent bloquées dans le deuil.

Ce que vous pouvez faire dès aujourd’hui

  1. Autorisez-vous les vagues, sans vous juger.
  2. Prévoyez les dates difficiles, et organisez un soutien pour ces jours-là.
  3. Alternez : un temps pour la tristesse, un temps pour autre chose.
  4. Gardez un lien : une photo, un rituel, une lettre.
  5. Demandez de l’aide à vos proches, de manière concrète.

Si vous souhaitez être accompagné dans votre deuil, je vous reçois en cabinet à Saintes ou à distance.

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement — IFS, hypnose ericksonienne et Intelligence Relationnelle. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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