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Pourquoi le deuil ne se fait jamais en ligne droite

Comprendre la valse imprévisible des émotions.

TSThierry Sudan
28 avril 202613 min de lecture

Tu as peut-être déjà entendu cette phrase : « Le deuil, ça se fait en cinq étapes. » On te l’a dite au travail, dans une conversation polie, ou peut-être même en sortant d’une consultation où tu venais de perdre quelqu’un. On t’a parlé de déni, de colère, de marchandage, de tristesse et d’acceptation. Comme si c’était une check-list. Comme si, une fois la case « acceptation » cochée, tu pouvais ranger la perte dans un tiroir et repartir.

Puis la réalité t’a rattrapé. Un matin, trois mois après l’enterrement, tu t’es réveillé avec une rage que tu ne t’expliquais pas. Ou bien, un an plus tard, en pleine réunion, une odeur de café t’a renvoyé à un souvenir et tu as dû quitter la pièce pour ne pas pleurer devant tout le monde. Et là, tu t’es demandé : « Qu’est-ce que je fais de travers ? »

Rien. Tu ne fais rien de travers. C’est le modèle des étapes qui est faux.

Le deuil n’est pas une ligne droite. Il ne se plie pas à un calendrier, à une méthode, ou à une injonction sociale. Il est plus proche d’une valse imprévisible : un pas en avant, deux pas de côté, un tourbillon qui te ramène à un endroit que tu croyais avoir quitté. Et c’est normal. Aujourd’hui, je veux t’aider à comprendre pourquoi ce chemin chaotique est le seul vrai chemin, et comment tu peux traverser cette valse sans t’épuiser à vouloir la maîtriser.

Pourquoi le modèle des cinq étapes nous a fait plus de mal que de bien ?

Tu as certainement croisé le nom d’Élisabeth Kübler-Ross. En 1969, cette psychiatre suisse a publié un livre sur le vécu des patients en phase terminale. Elle y décrivait cinq étapes émotionnelles : le déni, la colère, le marchandage, la dépression (ou tristesse profonde) et l’acceptation. Le problème, c’est que ce modèle a été sorti de son contexte, généralisé à tous les deuils, et transformé en norme sociale.

Aujourd’hui, beaucoup de personnes vivent leur perte avec un sentiment d’échec. « Je devrais être à l’étape 4 maintenant, mais je pleure encore. » « J’ai accepté la rupture il y a six mois, pourquoi cette colère revient-elle ? » Ce décalage entre ce qu’on croit devoir ressentir et ce qu’on ressent vraiment ajoute une couche de souffrance inutile : la culpabilité de mal faire son deuil.

Kübler-Ross elle-même, peu avant sa mort, a précisé que ces étapes n’étaient ni linéaires ni obligatoires. Mais le mal était fait. Le modèle s’est glissé dans les discours médiatiques, les formations en entreprise, les conseils bien intentionnés des proches. Résultat : tu te retrouves à devoir performer ton chagrin, comme si c’était un examen.

Pourtant, les neurosciences et la psychologie clinique contemporaine sont claires : le deuil est un processus neurobiologique de réorganisation. Ton cerveau doit littéralement réapprendre à vivre sans la personne perdue. Et ce n’est pas un processus séquentiel. C’est un chaos organisé.

Le deuil n’est pas une maladie à guérir, ni une tâche à cocher. C’est une adaptation de tout ton être à une absence qui restera toujours présente.

La valse des émotions : pourquoi colère et tristesse dansent ensemble ?

Imagine que tu es sur une piste de danse. La musique change constamment. Parfois, c’est un tango lent de tristesse, parfois un rock endiablé de colère. Parfois, tu te retrouves à valser seul, sans comprendre le rythme. C’est ça, la réalité du deuil.

Prenons un exemple concret. Je reçois Lucie, 42 ans, cadre dans une collectivité. Elle a perdu son père il y a huit mois. Quand elle vient me voir, elle est épuisée. « Je pensais que ça irait mieux après six mois. Mais la semaine dernière, en rangeant son bureau, j’ai trouvé une vieille photo. Je me suis mise à pleurer pendant une heure, puis j’ai eu une rage folle contre lui. Contre lui, tu te rends compte ? Il est mort, et je lui en veux de m’avoir laissée. »

Cette colère, Lucie ne l’attendait pas. Elle la vivait comme une trahison de son propre amour. Pourtant, cette colère est parfaitement normale. Elle n’est pas dirigée contre la personne, mais contre l’absence. Contre le vide qu’elle crée. Contre le fait que la vie continue sans elle.

Dans ton cerveau, l’amygdale (ton détecteur d’alerte) et le cortex préfrontal (ta zone de régulation) sont en conflit permanent. L’amygdale crie : « C’est une menace, réagis ! » et le cortex tente de rationaliser : « Elle n’est pas là, c’est fini. » Ce conflit génère des émotions qui se mélangent. La tristesse peut surgir au milieu d’un moment de calme. La colère peut exploser sans déclencheur apparent. Le marchandage (« et si j’avais dit ceci ou cela ? ») revient comme une boucle obsessionnelle.

Ce mélange n’est pas un signe d’échec. C’est la preuve que ton cerveau travaille. Il tente de réorganiser les cartes de ton monde intérieur. Chaque émotion est une vague qui vient déposer un sédiment. Elle nettoie une zone, puis se retire. La prochaine vague peut être différente. Et c’est OK.

L’erreur, c’est de vouloir arrêter la danse. De vouloir figer une émotion parce qu’elle est trop intense ou trop dérangeante. Quand tu juges ta colère, tu la bloques. Et ce qui est bloqué ne disparaît pas. Il s’accumule, se transforme, et finit par exploser plus tard, souvent sur la mauvaise personne ou au mauvais moment.

Pourquoi tu peux « aller bien » pendant des semaines puis replonger ?

C’est l’un des mystères les plus déroutants du deuil. Tu passes plusieurs jours, voire plusieurs semaines, à te sentir stable. Tu travailles, tu sors, tu ris même. Tu te dis : « Ça y est, je suis passé à autre chose. » Et puis, sans prévenir, un déclencheur minuscule te remet à terre.

Un exemple. Marc, 35 ans, coureur de fond amateur, a perdu sa compagne dans un accident de voiture il y a deux ans. Il est venu me consulter pour un accompagnement en préparation mentale sportive. Mais très vite, le deuil s’est invité dans la conversation. Il m’a raconté : « Pendant trois mois, j’ai couru comme jamais. Je battais mes records. Je me sentais libre. Et puis un jour, en passant devant le café où on allait le dimanche, j’ai dû m’arrêter. Je suis resté assis sur un banc pendant une heure à pleurer. Je croyais avoir tourné la page. »

Ce « replongeon » n’est pas une régression. C’est une oscillation normale. Ton cerveau ne peut pas gérer la perte en continu. Il a besoin de pauses. Ces périodes de stabilité sont des moments de récupération. Ton système nerveux se repose. Puis, quand il est prêt, il remet la perte sur le tapis, mais sous un angle nouveau.

C’est ce que la psychologue Mary-Frances O’Connor appelle le « processus d’intégration émotionnelle ». Ton cerveau ne supprime pas le lien avec la personne perdue. Il le transforme. Au début, ce lien est douloureux car il est associé à l’absence. Avec le temps, il peut devenir porteur de sens, de gratitude, ou simplement d’une présence apaisée.

Mais cette transformation ne se fait pas en ligne droite. Elle passe par des allers-retours. Un jour, tu te sens fort. Le lendemain, tu es vulnérable. Et c’est ainsi que le cerveau apprend à vivre avec l’absence : en l’approchant, en s’en éloignant, en l’approchant encore, un peu plus près à chaque fois.

Accepter la vulnérabilité, ce n’est pas renoncer à la force. C’est reconnaître que la force, parfois, c’est de s’autoriser à faiblir.

L’Intelligence Relationnelle : comment ne pas porter ce deuil tout seul ?

Quand tu es en deuil, tu as souvent deux tentations. La première : te replier sur toi-même, ne pas vouloir déranger, ne pas vouloir « faire subir » ta tristesse aux autres. La seconde : tout raconter à tout le monde, dans l’espoir que quelqu’un comprenne et répare.

Les deux sont épuisantes, et les deux isolent. Car le deuil, pour être traversé, a besoin de relations ajustées. Pas de sauveurs, pas de distance glaciale. De la présence qui sait écouter sans vouloir résoudre.

L’Intelligence Relationnelle, c’est la capacité à danser avec l’autre sans lui marcher sur les pieds. Et dans le deuil, elle prend une forme particulière. Il s’agit d’apprendre à dire ce dont tu as besoin, sans t’excuser d’en avoir besoin. Et il s’agit aussi d’apprendre à recevoir ce que l’autre peut donner, sans exiger qu’il devine.

Prenons Claire, 50 ans, enseignante. Elle a perdu son fils unique, Lucas, 22 ans, dans un accident de moto. Elle est venue me voir deux ans après. Elle m’a dit : « Je n’en peux plus des gens qui me disent “tu dois tourner la page”. Et je n’en peux plus non plus de ceux qui pleurent plus fort que moi. Je me sens seule au milieu de tout le monde. »

Nous avons travaillé sur ce que j’appelle le « contrat relationnel de deuil ». Avant de voir quelqu’un, Claire apprenait à se poser une question simple : « De quoi ai-je besoin aujourd’hui ? » Parfois, elle voulait juste un café en silence. Parfois, elle voulait parler de Lucas, de ses souvenirs, de sa colère. Et parfois, elle voulait qu’on lui parle d’autre chose, de la météo, du boulot, de n’importe quoi qui la sorte de sa bulle.

Ensuite, elle apprenait à le dire. Pas avec culpabilité. Avec clarté. « Je suis contente de te voir. J’ai besoin qu’on parle de choses légères aujourd’hui. » Ou : « J’ai besoin de parler de Lucas, est-ce que tu es disponible pour ça ? » C’est simple en apparence. Mais c’est un des gestes les plus difficiles à poser quand tu es en souffrance.

Car l’entourage n’est pas équipé. Les gens ne savent pas quoi faire. Ils ont peur de te faire mal, peur de ne pas être à la hauteur. En formulant clairement ta demande, tu les aides. Tu leur donnes une partition. Tu transformes une relation potentiellement pesante en une relation soutenante.

Et toi, tu n’es plus seul. Tu es relié, à ta manière, à ton rythme.

Quand le deuil devient un moteur : préparer mentalement son retour à la vie

Il y a un moment dans le deuil où la question change. Au début, tu te demandes : « Comment vais-je survivre à cette perte ? » Puis, lentement, une autre question émerge : « Et maintenant, qu’est-ce que je fais de ma vie ? » C’est une question délicate, car elle peut te sembler une trahison envers la personne perdue. Mais elle est le signe que ton processus de réorganisation avance.

Dans mon travail de préparateur mental sportif, j’accompagne des coureurs et des footballeurs qui vivent des deuils. Parfois, c’est la perte d’un proche. Parfois, c’est la fin d’une carrière, une blessure qui met un terme à un rêve. Ce qui est fascinant, c’est que le même processus de valse s’applique.

Un joueur de foot, Paul, 28 ans, a perdu son père d’un cancer foudroyant. Pendant six mois, il n’arrivait plus à jouer. Sur le terrain, il était absent. Ses performances s’effondraient. Il est venu me voir, non pas pour le deuil, mais pour « retrouver son niveau ». Très vite, nous avons compris que son deuil n’était pas un obstacle à ses performances. Il était le moteur.

Nous avons travaillé sur ce que j’appelle la « reconnexion au sens ». Paul avait besoin de donner une nouvelle direction à son jeu. Il a décidé de dédier chaque match à son père. Pas de manière morbide. Mais comme une offrande. Chaque course, chaque passe, devenait un hommage. Sa tristesse ne disparaissait pas, mais elle se transformait en une force calme et déterminée.

Le deuil n’est pas une faiblesse. Il peut devenir une source de résilience. Mais attention : il ne s’agit pas de « positif toxique » ou de « tout va bien, je transforme ma peine en énergie ». Il s’agit de reconnaître que la douleur et la vie peuvent coexister. Que tu peux pleurer le matin et sourire l’après-midi. Que tu peux porter ton chagrin et avancer.

La préparation mentale dans le deuil, c’est apprendre à doser ton énergie. C’est accepter que certains jours, le simple fait de te lever soit une victoire. Et d’autres jours, tu pourras courir un marathon. L’essentiel, c’est de ne pas te comparer à une norme extérieure. Pas de « je devrais être plus fort », pas de « je suis trop faible ». Juste : « Aujourd’hui, je fais ce que je peux avec ce que j’ai. »

Comment vivre avec l’absence sans la nier ni s’y noyer ?

C’est la question centrale. Comment habiter une vie où il manque quelqu’un ? La réponse n’est pas dans l’oubli. Elle est dans la transformation du lien.

Les neurosciences montrent que ton cerveau ne supprime jamais les connexions liées à une personne aimée. Il les réorganise. Au début, ces connexions sont douloureuses car elles activent les circuits de la récompense sans la récompense réelle. Tu cherches la personne, tu ne la trouves pas, et ton cerveau envoie un signal d’alerte. C’est la douleur du manque.

Avec le temps, ces connexions peuvent devenir des circuits de mémoire douce. Tu penses à la personne, et au lieu d’un vide, tu ressens une présence apaisée. Ce n’est pas de l’acceptation au sens d’une résignation. C’est une intégration. La personne n’est plus là, mais elle continue d’exister en toi, sous une forme nouvelle.

Concrètement, comment faire ? Voici quelques pistes que je propose aux personnes que j’accompagne :

  1. Crée un rituel personnel. Pas besoin de religion. Un geste simple, quotidien ou hebdomadaire, qui honore la mémoire. Allumer une bougie, écrire une lettre, écouter une chanson. Ce rituel te permet de donner une place à l’absence, sans qu’elle envahisse tout.

  2. Pratique la « présence à l’absence ». Assieds-toi cinq minutes par jour. Ferme les yeux. Imagine la personne en face de toi. Que ressens-tu ? Laisse venir l’émotion sans la juger. Parfois, c’est de la tristesse. Parfois, c’est de la gratitude. Parfois, c’est juste du calme. Cet exercice t’apprend à cohabiter avec le manque sans le fuir ni t’y dissoudre.

  3. Autorise-toi des moments de joie sans culpabilité. La joie n’est pas une trahison. Elle est une preuve que tu es vivant. Et la personne perdue, si elle pouvait te voir, voudrait probablement que tu continues à vivre pleinement.

Ces gestes ne remplacent pas la perte. Ils t’aident à l’apprivoiser. Pas à la dompter. À l’apprivoiser, comme on apprivoise un animal sauvage : avec patience, douceur, et respect.

Ce que tu peux faire maintenant, dès aujourd’hui

Tu es arrivé jusqu’ici. Peut-être que tu te reconnais dans ces lignes. Peut-être que tu vis un deuil en ce moment, ou que tu en sors à peine. Je ne vais pas te dire que tout va s’arranger. Je ne vais pas te promettre

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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