PsychologieTrauma Et Resilience

Comment parler de son trauma sans se sentir submergé

Conseils pour partager votre vécu en toute sécurité.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu as probablement déjà vécu ce moment où tu sens que tu devrais parler de ce qui s’est passé, mais où la simple idée d’ouvrir la bouche te serre la gorge. Peut-être que c’est arrivé lors d’un dîner entre amis, quand quelqu’un a évoqué un sujet qui résonne avec ton histoire, et que tu as senti ta mâchoire se verrouiller. Ou alors, c’est dans le cabinet d’un professionnel, où tu as essayé de dire « il s’est passé quelque chose », mais les mots sont restés coincés, comme une boule d’air trop grosse pour passer. Tu n’es pas seul. Pendant des années, j’ai vu des personnes s’asseoir dans mon bureau à Saintes, prêtes à partager, puis reculer au bord du gouffre. Parler de son trauma, c’est un peu comme ouvrir une porte qu’on a passé des années à fermer. Alors, comment faire sans que tout s’effondre ? C’est possible, et je vais te montrer comment.

Pourquoi le simple fait de parler peut-il sembler aussi dangereux ?

Avant de chercher des techniques, il faut comprendre ce qui se joue dans ton corps et ton esprit quand tu envisages de raconter ton trauma. Ce n’est pas de la faiblesse, ni un manque de courage. Ton cerveau a fait son boulot : il t’a protégé. Quand tu as vécu un événement traumatique, ton système nerveux s’est adapté pour survivre. Il a peut-être gelé, fui, ou combattu. Et il a stocké cette mémoire non pas comme un simple souvenir, mais comme une menace encore active. Pour ton cerveau, raconter l’histoire, c’est comme la revivre. Les mêmes zones s’activent : l’amygdale (le détecteur d’alerte) s’emballe, le cortex préfrontal (la partie rationnelle) se met en veille, et ton corps réagit comme si le danger était là, maintenant. C’est pour ça que ta voix peut trembler, que tu peux avoir chaud, ou que soudain, tu ne trouves plus tes mots. Tu n’es pas en train d’échouer : tu es en train de ressentir ce que des milliers d’années d’évolution t’ont programmé à ressentir. L’enjeu, c’est que ton système apprenne progressivement que raconter n’est pas revivre. Mais pour ça, il a besoin de signaux de sécurité. Si tu te forces à parler dans un contexte où tu ne te sens pas en sécurité, ton cerveau va juste confirmer que « parler = danger ». C’est un cercle vicieux.

Beaucoup de mes patients me disent : « Thierry, j’ai essayé d’en parler à mon conjoint, mais je me suis senti nul, j’ai tout mélangé, et après, j’ai passé la nuit à faire des cauchemars. » C’est typique. Le piège, c’est de croire qu’il faut tout dire, tout de suite, de manière linéaire. Non. Le trauma n’est pas une histoire avec un début, un milieu et une fin. C’est un puzzle émotionnel, sensoriel, parfois sans mots. Parler de trauma, ce n’est pas un exposé. C’est un processus d’exploration où tu restes aux commandes. Si tu te sens submergé, ce n’est pas que tu es « trop sensible », c’est que ton système te dit : « ralentis, ou on se retire. » Alors, comment faire pour que le partage devienne un acte de libération, pas de submersion ?

« Parler de son trauma, ce n’est pas un exposé. C’est un processus d’exploration où tu restes aux commandes. »

Que faire avant même de dire un mot ?

Je vais te partager une chose qui surprend souvent les personnes que j’accompagne : le travail le plus important se fait avant d’ouvrir la bouche. Oui, avant même de commencer à raconter. Si tu arrives avec l’idée que tu vas « vider ton sac », tu risques de te retrouver comme une bouteille qu’on retourne trop vite : tout se répète, et tu n’as plus rien pour te contenir toi-même. Alors, avant de parler, installe-toi en sécurité.

Concrètement, prends un moment pour toi. Assied-toi dans un endroit calme. Pose tes pieds à plat sur le sol. Sens le contact de tes fesses sur la chaise. Place une main sur ton ventre, l’autre sur ton cœur. Respire doucement, en allongeant l’expiration. Cela active ton nerf vague, le grand frein de ton système nerveux. Fais-le pendant une minute. Ensuite, demande-toi : « Qu’est-ce que je suis prêt à partager aujourd’hui ? Pas tout. Juste une partie. Une phrase. Une image. Une sensation. » Le piège, c’est de se dire « je dois tout raconter pour guérir ». C’est faux. La guérison ne vient pas du récit complet, mais de l’intégration progressive. Tu peux raconter juste la couleur du mur dans la pièce où ça s’est passé. Juste l’odeur. Juste ce que tu as ressenti dans ta main gauche. C’est suffisant.

Ensuite, choisis à qui tu parles. Je sais, c’est tentant de se confier à la première personne qui semble gentille. Mais tout le monde n’est pas équipé pour entendre un trauma. Certaines personnes, même bien intentionnées, vont minimiser (« oh, c’est pas si grave »), te donner des conseils non sollicités (« tu devrais faire du yoga »), ou être tellement mal à l’aise qu’elles vont changer de sujet. Toi, tu as besoin de quelqu’un qui peut rester présent, sans essayer de réparer. Un professionnel formé (psychologue, hypnothérapeute, etc.) sait ça. Mais si tu parles à un proche, teste d’abord le terrain. Dis : « J’ai quelque chose de personnel à partager, et j’ai besoin que tu m’écoutes sans me conseiller. Tu peux faire ça ? » Si la personne hésite ou rigole, ce n’est peut-être pas le bon interlocuteur pour ce partage.

Comment structurer ton récit pour ne pas te perdre ?

Quand tu commences à parler, tu peux vite avoir l’impression d’être aspiré par un tourbillon. Les images reviennent, les émotions montent, et tu perds le fil. Pour éviter ça, tu peux utiliser une technique simple que j’enseigne souvent : le récit en « îlots ». Imagine que ton trauma est un océan agité. Tu ne vas pas plonger tout de suite. Tu vas d’abord poser un premier caillou, une petite île. Parle de ce qui est le plus neutre pour toi. Par exemple, la météo ce jour-là. « Il pleuvait. » Ou l’heure. « Il était 15h. » C’est tout. Tu n’as pas à aller plus loin. Tu poses l’île, tu la regardes, et tu respires. Puis, si tu te sens stable, tu peux poser une deuxième île, un peu plus proche. « Je portais un pull bleu. » Tu vois ? Tu restes aux commandes. Tu décides à quelle distance tu places les îles.

Un autre outil puissant, c’est le « feu tricolore » du corps. Avant de parler, évalue ton niveau d’activation. Vert : calme, présent. Orange : un peu d’agitation, mais gérable. Rouge : submergé, déconnecté. Si tu es en rouge, ne parle pas. Vraiment, ne force pas. Reviens à la respiration, à tes pieds sur le sol, ou à un objet que tu peux toucher (une pierre, un stylo). Attends de revenir en orange, ou même en vert. Parler depuis le rouge, c’est comme conduire un camion les yeux fermés. Ça ne mène nulle part de bon.

Quand tu te sens prêt, tu peux utiliser une phrase d’ancrage. Avant de commencer, dis-toi : « Je raconte ce qui s’est passé. Ce qui se passe maintenant, c’est la sécurité. » Tu peux même le dire à voix haute. Cela crée une distinction entre le passé et le présent. Ton cerveau a tendance à confondre les deux. Lui rappeler que tu es ici, maintenant, dans une pièce calme, avec une personne fiable, ça l’aide à rester dans le présent. Si à un moment tu sens que l’émotion devient trop forte, tu as le droit de dire « stop ». Tu peux dire à ton interlocuteur : « J’ai besoin d’une pause. » Tu n’as pas à t’excuser. Tu es le pilote.

Que faire quand l’émotion monte en cours de récit ?

C’est inévitable : à un moment, tu vas sentir une montée. Peut-être que ta voix va se briser, que tes mains vont trembler, que tu vas avoir chaud ou froid. C’est le signe que ton système nerveux s’active. C’est normal. La clé, c’est de ne pas lutter contre, mais de l’accueillir tout en restant présent. Je vais te donner une technique que j’utilise avec des sportifs de haut niveau quand ils sont sous pression, et qui marche tout aussi bien ici : la respiration en boîte. Inspire pendant 4 secondes, retiens pendant 4 secondes, expire pendant 4 secondes, retiens pendant 4 secondes. Répète 3 fois. Cela force ton système nerveux à ralentir. Tu peux le faire discrètement, même en parlant. Prends une inspiration, fais une pause, et souffle longuement.

Autre astuce : utilise le contact physique pour te ramener. Pose ta main sur ton cœur, ou serre un objet dans ta main. Si tu es en visio, regarde un point fixe. Si tu es en face à face, regarde un détail de la pièce (une étagère, une plante). Cela active ton cortex préfrontal, la partie de ton cerveau qui te dit « je suis en sécurité ici ». N’hésite pas à verbaliser ce que tu fais : « Là, je sens que ça monte, je vais prendre une respiration. » C’est même une excellente chose, car cela montre à ton interlocuteur comment t’accompagner. Tu l’éduques à être présent avec toi.

Parfois, l’émotion peut être si forte que tu as l’impression de te dissoudre. Dans ce cas, arrête-toi. Ne continue pas. Dis : « Je ne peux pas aller plus loin aujourd’hui. » C’est un acte de respect envers toi-même. La guérison ne se fait pas dans l’effort, mais dans la régulation. Reviens à ton corps. Sens tes pieds. Sens le dossier de la chaise. Bois un verre d’eau. Et si tu es avec un professionnel, il saura te guider pour revenir. Si tu es avec un proche, demande-lui de parler d’autre chose pendant quelques minutes, ou de faire une activité simple avec toi (faire une promenade, regarder un nuage). Le but est de sortir de la réaction traumatique pour revenir dans le présent.

« La guérison ne se fait pas dans l’effort, mais dans la régulation. »

Comment gérer les réactions des autres après ton récit ?

Tu as réussi à parler. Tu as partagé une partie de ton vécu. Maintenant, la phase délicate : la réaction de l’autre. Les humains sont maladroits face à la souffrance. Même avec les meilleures intentions, ils peuvent dire des choses qui blessent ou qui minimisent. « Au moins, tu es en vie. » « C’est le passé, il faut tourner la page. » « Moi, j’ai vécu pire. » Si tu entends ça, ne prends pas ça comme une vérité sur toi. Prends-le comme une information sur leur incapacité à être présents. Tu n’es pas obligé de les éduquer, mais tu peux poser un cadre. Dis calmement : « Merci, mais ce dont j’ai besoin maintenant, c’est juste que tu écoutes, sans me donner de conseils. » Si la personne insiste, tu as le droit de mettre fin à la conversation. « Je préfère qu’on arrête là pour aujourd’hui. » Tu n’es pas responsable de leur confort.

Il peut aussi arriver que la réaction soit trop forte dans l’autre sens : la personne pleure, s’effondre, et toi, tu te retrouves à la consoler. Là, c’est un piège. Tu n’es pas là pour prendre soin d’eux. Tu es là pour prendre soin de toi. Si ça arrive, recentre-toi. Dis : « Je vois que c’est difficile pour toi aussi. Peut-être qu’on peut faire une pause. » Et si c’est récurrent, demande-toi si cette personne est vraiment la bonne pour ce type de partage. Parfois, on choisit des proches qui ne sont tout simplement pas prêts. Ce n’est pas un échec. C’est une information. Ça ne veut pas dire que tu n’es pas aimé, juste que le trauma demande un espace spécifique.

Un dernier point sur le silence. Parfois, l’autre ne dit rien. Pas par indifférence, mais parce qu’il est submergé lui-même. Le silence peut être extrêmement inconfortable. Mais il peut aussi être un espace de présence profonde. Si tu te sens à l’aise, tu peux simplement rester dans ce silence, en respirant ensemble. C’est un cadeau rare. Si c’est trop inconfortable, tu peux dire : « C’est bon, on n’est pas obligé de parler. Je suis content de t’avoir dit ça. » Et laisser l’instant se poser.

Et si je n’arrive toujours pas à en parler ?

Parfois, malgré toutes ces stratégies, les mots restent bloqués. La gorge se serre, la tête se vide, et tu te sens comme paralysé. C’est aussi une réponse valide. Le trauma a peut-être été si précoce, si intense, ou si répété que ton système a verrouillé l’accès aux mots. Dans ce cas, ne te force pas. Forcer, c’est se retraumatiser. Il existe d’autres voies pour partager sans parler.

L’écriture, par exemple. Tu peux écrire ce que tu ne peux pas dire. Sans structure, sans cohérence. Juste des mots qui sortent. Et tu n’es pas obligé de montrer ce que tu écris. Parfois, le simple fait de le coucher sur le papier, dans un carnet que tu brûles ensuite, suffit à créer un début de libération. L’écriture active d’autres zones du cerveau que la parole, et peut contourner le blocage.

Le dessin, le collage, la musique. Tu peux exprimer ton vécu à travers des couleurs, des formes, des sons. J’ai eu un patient, footballeur, qui ne pouvait pas parler d’un incident sur le terrain. Il a commencé par griffonner des schémas de jeu, puis progressivement, il a dessiné ce qu’il ressentait. Ça a ouvert une porte. Le corps a aussi sa propre mémoire. Parfois, tu peux parler à travers le mouvement : marcher, danser, ou même faire du sport. Le trauma est souvent figé dans le corps, et le mouvement peut aider à le libérer sans passer par les mots.

Enfin, tu peux utiliser des métaphores. Au lieu de dire « mon père m’a frappé », tu peux dire « il y avait une tempête dans la maison ». C’est vrai, c’est précis, et ça te protège. L’hypnose ericksonienne utilise beaucoup ça : contourner les résistances conscientes. Tu peux raconter ton histoire à travers un film, un personnage, un lieu. L’important, c’est que l’émotion trouve une voie pour s’exprimer, sans que tu sois submergé.

Comment transformer le partage en un acte de force durable ?

Parler de son trauma, ce n’est pas un événement unique. C’est un apprentissage. Plus tu le fais dans des conditions de sécurité, plus ton cerveau intègre que « raconter n’est pas mourir ». Chaque fois que tu partages une île, que tu respires, que tu restes présent, tu crées un nouveau circuit neuronal. La prochaine fois, ce sera un peu plus facile. Pas toujours, mais souvent.

Pour que ce processus soit durable, je te propose un rituel simple. Après avoir partagé, prends un moment pour toi. Même 5 minutes. Ne passe pas directement à autre chose. Assied-toi, sens ton corps. Demande-toi : « Qu’est-ce qui a été différent aujourd’hui ? Qu’est-ce que j’ai réussi à faire ? » Note-le si tu veux. Célébre le fait que tu as osé. Pas pour le contenu, mais pour le courage. Le trauma aime le secret et l’isolement.

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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