PsychologieTrauma Et Resilience

Le piège de l'évitement : ce qui bloque vraiment votre guérison

Comment fuir ses souvenirs les rend plus puissants.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu passes ta journée à t’occuper, à enchaîner les tâches, les écrans, les sorties, les conversations vides. Dès que le silence s’installe, dès qu’une pensée désagréable pointe le bout de son nez, tu trouves un truc à faire. Ranger un tiroir, scroller sur ton téléphone, allumer la télé, manger quelque chose, boire un verre, appeler quelqu’un. Tu ne te rends peut-être même pas compte que tu le fais. C’est devenu un réflexe, une habitude tellement intégrée que tu crois que c’est juste ta façon de fonctionner. Mais si je te disais que cette agitation permanente est ce qui te maintient coincé ? Que chaque fois que tu fuis un souvenir, tu lui donnes un peu plus de pouvoir sur ta vie ?

Je vois ça tous les jours dans mon cabinet à Saintes. Des hommes et des femmes intelligents, actifs, souvent performants dans leur travail, mais qui traînent une fatigue sourde, une anxiété qui ne les lâche pas, des relations qui tournent en rond. Ils viennent pour des symptômes différents – insomnies, irritabilité, douleurs chroniques, difficultés à se concentrer, dépendances légères – mais le mécanisme est souvent le même : ils passent leur vie à éviter quelque chose. Un souvenir, une émotion, une partie d’eux-mêmes qu’ils jugent trop lourde, trop dangereuse, trop honteuse à regarder en face.

Alors on construit des stratégies d’évitement. Très sophistiquées, parfois. On devient hyperactif, on se noie dans le travail, on collectionne les relations superficielles, on consomme du divertissement en continu. On s’anesthésie avec de l’alcool, du sport extrême, des jeux vidéo, des achats compulsifs. Et ça marche… un temps. Jusqu’à ce que ça ne marche plus.

Je vais te montrer comment ce piège fonctionne, pourquoi il est si tentant, et surtout ce que tu peux faire pour en sortir. Pas avec des recettes miracles, mais avec une compréhension précise de ce qui se joue vraiment quand tu fuis.

Pourquoi l’évitement est la stratégie la plus logique… et la plus toxique

Quand tu as vécu quelque chose de douloureux – un traumatisme, une perte, une humiliation, un abandon – ton cerveau fait ce pour quoi il est programmé : il cherche à te protéger. Le système nerveux, en particulier l’amygdale, enregistre toute situation qui ressemble de près ou de loin à cette expérience comme une menace potentielle. Et il active des mécanismes de survie : lutte, fuite, figement ou soumission.

L’évitement, c’est la version moderne et sophistiquée de la fuite. Au lieu de courir physiquement devant un danger, tu évites mentalement et émotionnellement tout ce qui pourrait te reconnecter à cette douleur. Tu ne penses pas à cet événement. Tu changes de sujet quand quelqu’un l’évoque. Tu évites les lieux, les personnes, les odeurs, les musiques qui pourraient faire ressurgir ce souvenir. Tu te racontes que c’est du passé, que c’est fini, qu’il faut tourner la page.

Et sur le moment, ça te soulage. Vraiment. Ton corps se détend, ton anxiété diminue, tu respires mieux. Le problème, c’est que ce soulagement est temporaire et qu’il a un coût énorme.

Plus tu évites, plus tu envoies à ton cerveau un message clair : “Ce souvenir est dangereux. Tellement dangereux que nous devons tout faire pour ne pas y être confrontés.” Ton cerveau prend ça très au sérieux. Il renforce la menace. Il augmente la sensibilité aux déclencheurs. Il élargit le champ de ce qui est à éviter. Ce qui était au départ un souvenir précis devient un territoire immense de situations à fuir.

Je reçois des gens qui ont commencé par éviter de penser à un accident de voiture, et qui se retrouvent six mois plus tard à ne plus pouvoir prendre le volant, puis à ne plus pouvoir être passager, puis à paniquer dans n’importe quel véhicule. L’évitement s’est généralisé. Leur monde s’est rétréci. Et la chose qu’ils fuyaient est devenue bien plus grande et effrayante qu’elle ne l’était au départ.

C’est ça, le piège. Plus tu fuis, plus ce que tu fuis devient puissant. Plus tu évites, plus tu confirmes à ton système nerveux que ce souvenir est une menace vitale. Tu construis toi-même la cage dans laquelle tu te retrouves enfermé.

Le piège de la pensée : croire qu’on peut éviter en pensant ailleurs

Un de mes patients, je l’appellerai Marc, était un cadre commercial brillant. Il gérait une équipe de vingt personnes, faisait des chiffres impressionnants, était respecté. Mais le soir, chez lui, il s’effondrait. Il buvait trois ou quatre bières pour “décompresser”, regardait des séries jusqu’à 2 heures du matin, et recommençait. Il venait me voir parce qu’il sentait que ça craquait, que son mariage se dégradait, qu’il était épuisé.

En travaillant ensemble, on a découvert que Marc avait vécu un événement précis, dix ans plus tôt : il avait été humilié publiquement par son supérieur lors d’une réunion importante. Ça n’avait l’air de rien dit comme ça. “C’est juste du business, Thierry, ça arrive à tout le monde.” Sauf que Marc avait grandi avec un père violent psychologiquement, qui le rabaissait constamment. Cette humiliation au travail avait réveillé tout un système émotionnel ancien, des sensations de honte et d’impuissance qu’il connaissait depuis l’enfance.

Sa stratégie ? Ne pas y penser. Travailler plus. Prouver sa valeur. Être irréprochable. Et le soir, anesthésier tout ça avec l’alcool et les écrans. Ça avait marché pendant des années. Jusqu’à ce que ça ne marche plus, parce que le système était épuisé et que les émotions refoulées trouvaient d’autres voies pour s’exprimer : crises d’angoisse, insomnie, colères incontrôlables.

Ce que Marc vivait, c’est ce que j’appelle le piège de la pensée. On croit que parce qu’on ne pense pas activement à un souvenir, il n’est pas là. Mais le corps, lui, n’a pas oublié. Les sensations, les tensions musculaires, les réactions automatiques, les schémas relationnels – tout ça continue de fonctionner en arrière-plan. Tu peux passer dix ans sans “penser” à un traumatisme, et continuer à agir, réagir et souffrir comme si c’était hier.

“Ce que tu refuses de ressentir, ton corps le garde. Et un jour, il te forcera à t’asseoir avec.”

L’évitement mental ne fait pas disparaître l’expérience. Il la met juste hors de ta conscience immédiate, mais elle continue de piloter ta vie depuis les coulisses. C’est comme avoir un logiciel malveillant qui tourne en arrière-plan sur ton ordinateur : tu ne le vois pas, mais il ralentit tout, plante des applications, et un jour il bloque complètement le système.

Comment l’évitement construit des murs autour de ta vie

Je vais te donner un autre exemple. Une patiente, appelons-la Sophie. Elle avait vécu une relation toxique avec un homme manipulateur. Elle en était sortie, mais elle avait développé toute une série de comportements d’évitement. Elle ne sortait plus le soir. Elle ne faisait plus confiance aux hommes. Elle analysait chaque mot, chaque regard, chaque silence dans ses nouvelles relations. Elle vérifiait le téléphone de son nouveau compagnon. Elle avait besoin de contrôle.

Sophie était convaincue qu’elle se protégeait. En réalité, elle se construisait une prison. Son évitement de la vulnérabilité, de la confiance, de l’intimité émotionnelle, l’empêchait de vivre une relation saine. Elle voyait des menandes partout, parce que son système nerveux avait été conditionné à détecter les signes de danger. Mais ce système était devenu hypervigilant, tellement sensible qu’il voyait des menaces là où il n’y en avait pas.

L’évitement ne protège pas. Il isole. Il transforme des situations neutres en situations dangereuses. Il te fait percevoir le monde à travers un filtre déformé par la peur. Et plus tu l’utilises, plus ce filtre s’épaissit.

Concrètement, l’évitement peut prendre des formes très variées :

  • L’évitement situationnel : tu ne vas plus dans certains endroits, tu ne rencontres plus certaines personnes, tu changes de trajet pour éviter un lieu.
  • L’évitement émotionnel : tu coupes tes sensations, tu te dissocies, tu te “débranches” quand une émotion monte.
  • L’évitement cognitif : tu te forces à penser à autre chose, tu te racontes des histoires, tu rationalises, tu minimises.
  • L’évitement comportemental : tu te noies dans l’activité, le travail, les loisirs, les dépendances.
  • L’évitement relationnel : tu restes en surface, tu ne t’engages pas, tu fuis dès que ça devient intime.

Chacune de ces stratégies est compréhensible. Chacune apporte un soulagement temporaire. Mais chacune aussi rétrécit ton territoire de vie. Tu passes de quelqu’un qui vit pleinement à quelqu’un qui survit dans une zone sécurisée de plus en plus petite.

Le vrai coût de la fuite : ce que tu perds sans le voir

On parle beaucoup des bénéfices de l’évitement – le soulagement, la sécurité apparente – mais on parle rarement de ce qu’il coûte réellement. Pourtant, le prix est énorme. Et il se paye dans plusieurs dimensions de ta vie.

L’énergie. Maintenir un système d’évitement demande une quantité d’énergie considérable. Tu dois constamment être en alerte, anticiper, contrôler, t’occuper. C’est épuisant. Beaucoup de personnes que je reçois me disent être fatiguées, vidées, sans comprendre pourquoi. Elles ne réalisent pas que leur cerveau travaille 24 heures sur 24 à éviter quelque chose.

La spontanéité. Quand tu vis dans l’évitement, tu perds ta capacité à être spontané. Chaque décision est filtrée par la question inconsciente : “Est-ce que ça va me confronter à ce que je fuis ?” Tu ne choisis plus ce que tu veux vraiment, tu choisis ce qui te semble sûr. Ta vie devient une série de calculs de sécurité plutôt qu’une exploration joyeuse.

Les relations. L’évitement tue l’intimité. Pour être proche de quelqu’un, il faut accepter d’être vu, y compris dans ses parties vulnérables. Si tu passes ton temps à cacher, à fuir, à garder le contrôle, tu ne peux pas laisser l’autre vraiment te connaître. Tu restes seul avec tes murs.

La croissance. On ne grandit pas dans le confort. On grandit dans l’inconfort, dans l’adaptation, dans le fait de traverser des difficultés. L’évitement te prive de ces opportunités de développement. Tu restes figé au stade où tu as commencé à fuir.

La présence. Tu n’es jamais vraiment là. Tu es toujours un peu ailleurs, à surveiller, à contrôler, à anticiper. Tu rates ta vie en temps réel. Les moments avec tes proches, les paysages, les sensations simples – tout passe à travers le filtre de la vigilance.

Un de mes patients m’a dit un jour : “Je me rends compte que j’ai passé les quinze dernières années à essayer de ne pas ressentir une chose qui s’est passée en une heure. Cette chose a volé quinze ans de ma vie.” C’est ça, le vrai coût de l’évitement. Il te vole ton présent, ton énergie, ta liberté.

Pourquoi les approches de guérison (IFS, hypnose, intelligence relationnelle) marchent en arrêtant la fuite

Si l’évitement est le problème, alors la solution est d’arrêter de fuir. Mais pas en te forçant à “affronter” les souvenirs de manière brutale, comme on te le dit parfois (“il faut regarder la peur en face”, “il faut en parler jusqu’à ce que ça passe”). Non. Arrêter de fuir, ça se fait avec douceur, avec méthode, avec un cadre sécurisé.

C’est là que les approches que j’utilise – l’hypnose ericksonienne, l’IFS (Internal Family Systems ou Système Familial Intérieur), l’Intelligence Relationnelle – prennent tout leur sens. Elles ne te demandent pas de plonger dans la douleur. Elles te proposent d’abord d’établir une relation différente avec ce que tu fuis.

L’IFS part d’un principe simple : les parties de toi qui te poussent à éviter ne sont pas des ennemis. Ce sont des protecteurs. Ils ont pris ce rôle parce que, à un moment donné, c’était la meilleure solution disponible. Ils ont protégé un enfant, un adolescent, une version plus jeune de toi qui n’avait pas les ressources pour faire face autrement. Au lieu de combattre ces parties, on apprend à les connaître, à les remercier, à les libérer de leur mission épuisante.

L’hypnose ericksonienne permet de créer un état de conscience modifié où tu peux entrer en contact avec les souvenirs et les sensations sans être submergé. C’est comme regarder un film en sachant que tu es dans la salle, pas dans l’écran. Tu peux observer, ressentir, mais avec une distance suffisante pour ne pas être emporté. L’hypnose ne fait pas disparaître les souvenirs, elle change ta relation avec eux.

L’Intelligence Relationnelle t’apprend à identifier tes schémas d’évitement dans tes relations, à comprendre comment tu répètes des scénarios, à sortir des boucles de protection qui t’empêchent de vivre une vraie connexion.

Toutes ces approches ont un point commun : elles ne cherchent pas à te débarrasser de ce qui te fait souffrir, mais à t’aider à l’accueillir sans t’y perdre. Elles transforment un rapport de fuite en un rapport de présence. Et c’est là que la guérison devient possible.

“On ne guérit pas en effaçant le passé. On guérit en changeant notre relation avec lui.”

Un chemin pour sortir du piège, pas à pas

Si tu te reconnais dans ce que j’ai décrit, tu te demandes peut-être par où commencer. Je vais te proposer quelques pistes concrètes, à intégrer à ton rythme, sans pression.

1. Identifie tes stratégies d’évitement. Pendant une journée, observe-toi sans jugement. Qu’est-ce que tu fais quand une pensée désagréable surgit ? Vers quoi tu te tournes ? Qu’est-ce qui te sert d’anesthésiant ? Note-le. Tu n’as pas besoin de changer quoi que ce soit pour l’instant. Juste regarder.

2. Crée un espace pour ressentir. Prends cinq minutes par jour, assis quelque part, sans distraction. Ferme les yeux. Respire. Et laisse venir ce qui vient. Si une sensation ou une émotion apparaît, ne la chasse pas. Reste avec elle, même trente secondes. Tu n’es pas en train de la “résoudre”, tu es en train de lui apprendre que tu peux rester sans mourir.

3. Parle à ton protecteur. En IFS, on dialogue avec les parties qui nous poussent à éviter. Tu peux le faire seul, en écrivant. Demande à cette partie : “Qu’est-ce que tu crains qu’il se passe si j’arrête de fuir ? Depuis quand tu fais ça ? Qu’est-ce que tu protèges ?” Écoute la réponse sans jugement.

4. Ralentis. L’évitement est souvent une course. Tu fuis en avant. Alors, ralentis. Marche moins vite. Parle moins vite. Prends le temps de faire une chose à la fois. Moins de stimulation, plus de présence.

5. Cherche un cadre sécurisé. Tu n’as pas à faire ça seul. Un thérapeute formé à ces approches peut t’accompagner, te tenir la main symboliquement pendant que tu explores ces territoires intérieurs. La guérison ne demande pas de courage solitaire, elle demande un soutien adapté.

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À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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