PsychologieTrauma Et Resilience

Pourquoi mon corps se souvient-il de ce que j’ai oublié ?

Comprendre la mémoire du corps après un choc.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu passes une journée tranquille, rien d’extraordinaire. Soudain, une odeur, un son, un geste anodin. Et là, sans que tu aies le temps de réagir, ton cœur s’emballe, ta respiration se bloque, tes épaules se crispent. Une sueur froide coule dans ton dos. Tu te demandes : « Mais qu’est-ce qui m’arrive ? » Rien dans la situation présente ne justifie cette tempête intérieure. Pourtant, ton corps est en alerte maximale, comme si un danger imminent venait de surgir.

Je vois régulièrement des personnes vivre ce genre d’épisodes dans mon cabinet à Saintes. Des hommes et des femmes qui viennent me dire, souvent avec une certaine honte : « Je n’arrive plus à contrôler mon corps. Il réagit tout seul, sans que je comprenne pourquoi. » Parfois, ils ajoutent : « Je sais que je devrais être capable de passer à autre chose. C’est du passé après tout. » Mais ton corps, lui, n’a pas oublié. Il garde la mémoire de ce que ton esprit a tenté d’enfouir.

Ce mécanisme, je l’observe aussi chez les sportifs que j’accompagne en préparation mentale. Un coureur qui a vécu une chute violente lors d’un trail peut se retrouver paralysé au moment de franchir une racine, des mois après l’accident. Un footballeur qui a subi un tacle appuyé peut ressentir une tension inhabituelle dans la cuisse dès qu’un adversaire s’approche, sans que la douleur physique soit encore là. Leur mental veut avancer, leur corps refuse.

Alors pourquoi ton corps se souvient-il de ce que tu as oublié ? La réponse est à la fois simple et complexe. Elle repose sur la manière dont ton système nerveux fonctionne, bien avant que ta pensée consciente n’intervienne. Et comprendre cela, c’est déjà un premier pas pour ne plus te sentir en guerre contre toi-même.

Qu’est-ce que la mémoire du corps exactement ?

On a tendance à imaginer la mémoire comme un fichier stocké dans le cerveau, un peu comme un dossier sur un ordinateur. On se dit : « Si je ne me souviens pas consciemment d’un événement, c’est qu’il est effacé. » Mais la réalité est plus nuancée. Ton corps possède sa propre mémoire, qu’on appelle parfois la mémoire implicite ou la mémoire somatique. Elle n’est pas verbale, pas narrative. Elle est sensorielle, émotionnelle, musculaire.

Quand tu vis un événement marquant, surtout s’il est intense ou traumatique, ton cerveau enregistre bien plus que l’histoire. Il enregistre les sensations physiques associées : la tension dans la mâchoire, le souffle coupé, le cœur qui bat fort, la position de tes épaules, la température de la pièce, l’odeur de l’air. Toutes ces informations sont stockées dans des réseaux neuronaux qui relient ton corps et ton cerveau, via des structures comme l’amygdale et l’hippocampe.

Le problème, c’est que ton cerveau conscient n’a pas toujours accès à ces fichiers. Il peut avoir refoulé l’événement pour te protéger, ou simplement ne pas avoir eu le temps de le traiter. Mais ton corps, lui, n’a pas fait le tri. Il a tout gardé. Et il réactive ces sensations dès qu’un élément du présent ressemble, même de loin, à un élément du passé.

« Le corps n’oublie jamais. Il enregistre chaque tension, chaque peur, chaque souffle coupé. Et il les rejoue, parfois des années après, comme un disque rayé, jusqu’à ce qu’on l’écoute vraiment. »

C’est pour ça que tu peux te retrouver en pleine crise d’angoisse dans un supermarché, sans savoir pourquoi. L’éclairage fluorescent, la foule, une musique de fond, un parfum : un détail a suffi à réveiller la mémoire de ton corps. L’événement originel, lui, est peut-être complètement hors de ta conscience. Mais ton corps, lui, se souvient parfaitement.

Pourquoi ton cerveau et ton corps peuvent-ils être en désaccord ?

C’est une question que mes clients me posent souvent, avec une pointe de frustration : « Mais Thierry, si mon cerveau sait que le danger est passé, pourquoi mon corps continue-t-il de réagir comme si j’étais encore en train de le vivre ? » La réponse tient en un mot : le système nerveux autonome.

Ton système nerveux est composé de deux grandes branches. La branche sympathique, qu’on appelle parfois le système d’alerte, prépare ton corps à l’action : elle accélère le cœur, dilate les pupilles, libère du cortisol et de l’adrénaline. C’est le mode « combat ou fuite ». L’autre branche, le parasympathique, est le système de repos et de digestion. Elle ralentit le rythme cardiaque, détend les muscles, favorise la régénération.

Quand tu vis un choc, ton système sympathique s’active pour te protéger. C’est normal et même vital. Mais le problème survient quand, après l’événement, ton système ne parvient pas à redescendre. Il reste bloqué en position d’alerte, comme un interrupteur coincé sur « ON ». Pourquoi ? Parce que l’événement a été trop intense, trop soudain, ou trop prolongé pour que ton cerveau puisse le digérer complètement.

Ton cortex préfrontal – la partie rationnelle de ton cerveau – peut très bien comprendre que tu es en sécurité. Il analyse la situation présente, voit qu’il n’y a pas de danger, et te dit : « Tout va bien, tu peux te détendre. » Mais ton amygdale, cette petite structure archaïque qui détecte les menaces, n’écoute pas les arguments rationnels. Elle réagit en un dixième de seconde, bien avant que ton cortex n’ait eu le temps de faire son analyse.

Du coup, tu te retrouves avec un décalage : ta tête dit une chose, ton corps en fait une autre. Ce n’est pas un signe de faiblesse ou de folie. C’est simplement que ton système nerveux a appris, à un moment donné, à associer certains stimuli à un danger. Et il continue de jouer ce même scénario, même si le danger a disparu depuis longtemps.

Comment les traumatismes s’inscrivent-ils dans les tissus et les fascias ?

Quand on parle de mémoire du corps, on pense souvent au cerveau. Mais le corps lui-même, dans sa matérialité, conserve des traces. Je ne parle pas ici de souvenirs magiques ou ésotériques, mais de tensions physiques réelles, mesurables, qui s’installent dans les muscles, les fascias, et même la posture.

Les fascias, ce sont ces fines membranes qui enveloppent tous tes muscles, tes organes, tes os. Imagine un filet extensible qui maintient tout en place, tout en permettant le mouvement. Sous l’effet d’un choc, d’une peur intense ou d’une répétition de stress, les fascias peuvent se rétracter, se coller, perdre leur élasticité. C’est un peu comme si ton corps gardait la position de défense, même après la fin de l’alerte.

Un exemple concret : une personne qui a vécu une agression va souvent, inconsciemment, contracter les épaules et rentrer la tête, comme pour se protéger. Des mois ou des années après, elle peut avoir des douleurs cervicales chroniques, des tensions dans les trapèzes, sans faire le lien avec l’événement. Son corps a simplement « oublié » de relâcher cette position de protection.

Je me souviens d’un client, footballeur amateur, qui venait me voir pour des douleurs récurrentes au genou. Aucune lésion organique, aucun diagnostic clair. En travaillant ensemble, on a découvert que cette douleur était apparue quelques semaines après un match où il avait reçu un tacle violent, sans gravité apparente, mais qui avait réveillé une vieille peur liée à un accident d’enfance. Son genou ne souffrait pas d’une blessure physique, mais d’une mémoire émotionnelle coincée dans le fascia.

C’est pour cela que, dans mon approche, je ne sépare jamais le corps et l’esprit. Quand quelqu’un vient me voir pour de l’anxiété, je regarde aussi sa posture, sa respiration, ses tensions musculaires. Et inversement, quand un sportif vient pour une douleur physique, je m’intéresse à ce qui se passe dans sa tête et dans son histoire. Le corps et l’esprit sont les deux faces d’une même pièce.

Pourquoi les déclencheurs sont-ils si puissants et imprévisibles ?

Tu as peut-être déjà vécu cette expérience déconcertante : tu te sens bien, tout va bien, et soudain, quelque chose de minuscule te fait basculer. Une phrase entendue par hasard. Une musique. Une lumière. Un geste de quelqu’un. Et en une fraction de seconde, tu te retrouves submergé par une émotion que tu ne maîtrises plus. Tu sais que la réaction est disproportionnée, mais tu ne peux rien y faire.

Ces déclencheurs, on les appelle des « triggers ». Ils sont puissants parce qu’ils contournent complètement le circuit de la pensée rationnelle. Ils agissent comme des raccourcis directs vers la mémoire implicite. Ton amygdale détecte un élément familier – une odeur, un son, une sensation – et active immédiatement le programme de survie associé. Tout cela se passe en moins de 200 millisecondes, bien avant que ton cortex conscient ait eu le temps de dire « oh, c’est juste une odeur de pain grillé, rien de dangereux ».

Le problème, c’est que ces déclencheurs sont souvent imprévisibles et apparemment anodins. Un client m’a raconté qu’il ne pouvait plus supporter l’odeur du chlore, sans savoir pourquoi. En explorant son histoire, on a découvert qu’enfant, il avait failli se noyer dans une piscine municipale. Son corps avait associé l’odeur du chlore à la peur de mourir. L’événement était oublié consciemment, mais l’odeur restait un signal d’alarme.

Cette imprévisibilité rend la vie sociale parfois compliquée. Tu ne peux pas prévoir ce qui va déclencher une réaction. Tu passes pour quelqu’un de nerveux, d’irritable, ou de distant, alors qu’en réalité, ton corps est en train de revivre un fragment de passé. Et souvent, tu n’oses pas en parler, de peur de passer pour « fragile » ou « compliqué ».

Pourtant, ces réactions ne sont pas une fatalité. Ce ne sont pas des défauts de caractère. Ce sont des mécanismes de survie qui ont été utiles à un moment donné, mais qui sont devenus inadaptés. Et la bonne nouvelle, c’est qu’ils peuvent se remettre à jour.

Comment l’hypnose et l’IFS peuvent-elles aider à libérer cette mémoire ?

C’est là que mon travail prend tout son sens. Je ne suis pas là pour effacer ton histoire, ni pour te dire de « passer à autre chose » comme si c’était un choix. Je suis là pour t’aider à renégocier le rapport que ton corps entretient avec ces souvenirs. L’hypnose ericksonienne et l’IFS (Internal Family Systems) sont deux outils particulièrement efficaces pour cela.

L’hypnose ericksonienne, que j’utilise beaucoup, permet d’accéder à ces zones de mémoire implicite sans passer par la conscience critique. En état d’hypnose, ton cerveau est plus réceptif, plus malléable. On peut, par exemple, revisiter un souvenir traumatique en le « décontaminant » des sensations physiques associées. Le souvenir reste, mais la charge émotionnelle et corporelle diminue. Tu te souviens de l’événement, mais ton corps ne se crispe plus.

L’IFS, quant à elle, part du principe que notre psychisme est composé de plusieurs « parties ». Certaines parties ont été créées pour nous protéger après un choc. Par exemple, une partie qui verrouille les épaules pour ne pas ressentir la peur. Ou une partie qui fuit toute situation d’intimité, par peur d’être blessé à nouveau. Au lieu de lutter contre ces parties, on apprend à les connaître, à comprendre leur fonction, et à les rassurer. Progressivement, elles acceptent de lâcher prise.

Je me souviens d’une femme que j’ai accompagnée, qui souffrait de crises d’angoisse intenses chaque fois qu’elle devait prendre le volant. Elle avait eu un accident de voiture bénin quelques années plus tôt, mais pensait l’avoir « digéré ». En hypnose, on a découvert que son corps gardait la mémoire de l’impact : la tension dans ses mains sur le volant, la crispation de sa mâchoire au moment du choc. En travaillant sur ces sensations, en les accueillant puis en les relâchant doucement, elle a pu reprendre la conduite sans peur.

Ces approches ne font pas de miracles. Elles ne suppriment pas le passé. Mais elles permettent à ton corps de comprendre que le danger est fini. Elles libèrent la mémoire somatique de son emprise sur le présent.

Qu’est-ce que tu peux faire maintenant pour apaiser ton corps ?

Avant même de consulter un praticien, il y a des gestes simples que tu peux essayer seul. Je ne parle pas de « guérison rapide », mais de petits pas pour rétablir un dialogue entre ta tête et ton corps. Parce que souvent, le premier problème, c’est que tu as cessé d’écouter ton corps. Tu l’as considéré comme un ennemi, un traître qui réagit de travers.

La première chose, c’est de ralentir. Pas de méditer des heures si ce n’est pas ton truc. Simplement, plusieurs fois par jour, prends trois respirations profondes en posant une main sur ton ventre. Observe comment ta cage thoracique bouge, comment tes épaules réagissent. Ne cherche pas à changer quoi que ce soit. Juste observe. C’est un signal que tu envoies à ton système nerveux : « Je suis là, je suis présent, je ne suis pas en danger immédiat. »

Ensuite, tu peux essayer de localiser tes tensions. Quand tu sens une émotion monter, demande-toi : « Où est-ce que je ressens ça dans mon corps ? » Dans la poitrine ? Dans la gorge ? Dans le ventre ? Nommer l’endroit, c’est déjà sortir de la confusion. Tu passes d’une émotion vague et envahissante à une sensation localisée, plus facile à accueillir.

Enfin, parle à ton corps comme tu parlerais à un ami qui a eu peur. Pas avec des injonctions du genre « Arrête de trembler, c’est idiot ». Mais avec douceur : « Je sais que tu as eu peur. Je comprends que tu te protèges. Mais regarde, on est en sécurité maintenant. On peut relâcher un peu. » Ça peut sembler étrange au début, mais c’est une forme de communication directe avec ta mémoire somatique.

« La guérison ne consiste pas à oublier, mais à permettre à ton corps de savoir, dans ses fibres les plus profondes, que le danger est derrière toi. »

Ces gestes ne remplacent pas un accompagnement professionnel si les symptômes sont envahissants. Mais ils rétablissent un lien, une écoute. Tu n’es plus en guerre contre ton corps. Tu deviens son allié.

Conclusion : ton corps n’est pas ton ennemi

Si tu te reconnais dans ces lignes, si tu vis avec des réactions corporelles que tu ne comprends pas, sache que tu n’es ni fou ni faible. Tu es simplement humain. Ton corps a fait ce qu’il pouvait pour te protéger, à un moment où tu en avais besoin. Le problème, c’est qu’il continue de le faire alors que ce n’est plus nécessaire.

La mémoire du corps n’est pas une malédiction. C’est une preuve de ton instinct de survie. Mais quand cette mémoire devient envahissante, quand elle empoisonne ton quotidien, il est temps de lui offrir une mise à jour. Et c’est possible.

Je ne promets pas de solutions magiques. L’hypnose, l’IFS, l’Intelligence Relationnelle sont des outils, pas des baguettes. Mais ils permettent, progressivement, de dénouer ce qui est coincé. De libérer ce qui est verrouillé. De permettre à ton corps de retrouver une paix qu’il a oubliée.

Si tu te sens prêt à faire ce chemin, je suis là. À Saintes, depuis 2014, j’accompagne des adultes qui, comme toi, cherchent à comprendre pourquoi leur corps se souvient. On peut en parler sans engagement, juste pour voir si une collaboration est possible. Parfois, le simple fait d’être entendu,

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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