PsychologieTrauma Et Resilience

Pourquoi vous revivez sans cesse les mêmes émotions ?

Le piège de la mémoire traumatique expliqué.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Vous êtes peut-être en train de lire ces lignes parce que, encore une fois, une situation anodine vous a submergé. Un regard, un ton de voix, une phrase pourtant banale, et voilà que votre cœur s’emballe, que votre gorge se serre, que vous avez envie de fuir ou de vous cacher. Vous vous dites : « Mais pourquoi je réagis comme ça ? C’est démesuré, ce n’est pas rationnel. » Et pourtant, la réaction est là, physique, brute, incontournable. Vous avez l’impression de revivre toujours les mêmes émotions, comme si un disque rayé tournait en boucle dans votre tête et dans votre corps. Vous n’êtes pas seul. Je reçois régulièrement des personnes qui me disent : « Thierry, j’ai l’impression d’être prisonnier de mon passé. » Et elles ont raison, mais pas de la manière dont elles le pensent. Ce n’est pas le passé lui-même qui vous retient, c’est la manière dont votre cerveau l’a enregistré. Aujourd’hui, je vais vous expliquer ce piège, comment il se met en place, et surtout, comment commencer à en sortir.

La mémoire n’est pas un disque dur, c’est un organe vivant

Avant d’aller plus loin, il faut que l’on pose une base ensemble. On a souvent l’image de la mémoire comme d’un grand classeur ou d’un disque dur d’ordinateur. On imagine que chaque souvenir est rangé proprement dans un tiroir, avec une date, un lieu, une émotion bien étiquetée. Et que, quand on veut y accéder, on ouvre le tiroir, on prend le souvenir, on le regarde, et on le remet à sa place. C’est pratique, c’est rassurant, mais c’est faux. La mémoire humaine ne fonctionne pas du tout comme ça. C’est un processus dynamique, vivant, qui se reconstruit chaque fois que vous vous souvenez de quelque chose. Chaque fois que vous évoquez un souvenir, vous le modifiez un peu, vous le colorez avec votre état émotionnel du moment présent. C’est ce qu’on appelle la reconsolidation mnésique. Pour faire simple : votre cerveau ne stocke pas des souvenirs comme des fichiers PDF. Il stocke des fragments : une image ici, une sensation corporelle là, une émotion ailleurs, une interprétation cognitive par-dessus. Quand vous avez besoin de vous souvenir de quelque chose, votre cerveau va chercher tous ces fragments, les assemble sur le moment, et vous présente le résultat. C’est un peu comme si vous montiez un meuble IKEA à chaque fois que vous vouliez vous en servir, mais en changeant quelques vis ou planches à chaque assemblage. Ce mécanisme est normal, il est même adaptatif. Mais quand un événement est trop intense, trop brutal, trop menaçant, ce système d’assemblage se grippe. Et c’est là que le piège de la mémoire traumatique se referme.

« Le traumatisme n’est pas l’événement lui-même, c’est la manière dont l’événement a été encodé par votre système nerveux. »

Pourquoi certaines émotions restent « coincées » dans le présent

Prenons un exemple concret. Je reçois il y a quelques mois un homme d’une quarantaine d’années, appelons-le Marc. Marc est cadre commercial, plutôt performant, reconnu par ses pairs. Mais il y a une chose qui le handicape au quotidien : dès que son supérieur hiérarchique élève un peu la voix, même pour une raison légitime, Marc se sent paralysé. Il a la boule au ventre, il bafoue, il a envie de disparaître. Il sait que c’est disproportionné, il se dit « c’est juste mon chef, il n’est pas en train de m’agresser », mais son corps ne l’entend pas de cette oreille. En explorant un peu son histoire, Marc me raconte que, enfant, son père avait une voix très forte et qu’il pouvait se montrer très intimidant. Marc a grandi dans un climat où élever la voix signifiait un danger potentiel. Son cerveau, pour le protéger, a fait une association rapide et puissante : voix forte = danger = figer ou fuir. Cette association a été encodée dans son système nerveux, pas seulement dans sa mémoire consciente. Et aujourd’hui, quand son chef élève la voix, ce n’est pas Marc l’adulte performant qui réagit. C’est le petit garçon qui avait peur de son père. Votre cerveau ne fait pas bien la différence entre un danger réel dans le présent et un danger passé qui ressemble au présent. Pourquoi ? Parce que son job numéro un, c’est votre survie. Il préfère faire une fausse alerte que de passer à côté d’un vrai danger. Résultat : vous revivez une émotion qui n’a plus de raison d’être, mais qui est pour vous aussi réelle et intense que la première fois. C’est le piège de la mémoire traumatique : l’émotion n’est pas « remise à sa place » dans le passé, elle reste active dans le présent.

Comment votre corps garde le score

Le docteur Bessel van der Kolk, un des grands spécialistes mondiaux du traumatisme, a écrit un livre qui s’appelle Le corps n’oublie rien. Le titre dit tout. Le traumatisme ne se loge pas uniquement dans votre tête, dans vos pensées ou vos souvenirs conscients. Il se loge dans votre corps. Dans vos tensions musculaires, dans votre posture, dans votre manière de respirer, dans votre système nerveux autonome. C’est ce qu’on appelle la mémoire implicite ou procédurale. Vous n’avez pas besoin de « penser » à l’événement pour que votre corps le revive. Un simple déclencheur sensoriel suffit : une odeur, un son, une lumière, une sensation de pression sur votre épaule. Et hop, votre système nerveux bascule en mode alerte. Votre cœur s’accélère, votre respiration devient superficielle, vos muscles se tendent, vous êtes prêt à vous défendre ou à vous enfuir. Le problème, c’est que dans la plupart des situations du quotidien, il n’y a ni prédateur ni danger réel. Mais votre corps, lui, n’a pas reçu l’information que le danger est passé. Il continue de « garder le score », comme dit van der Kolk. C’est pour ça que vous pouvez vous sentir épuisé sans raison apparente. C’est pour ça que vous pouvez avoir des réactions émotionnelles que vous ne comprenez pas. Votre corps porte la mémoire de ce qui s’est passé, même si votre esprit conscient a « oublié » ou « rationalisé ». Et tant que cette mémoire corporelle n’est pas apaisée, vous continuerez à revivre les mêmes émotions en boucle. C’est mécanique, ce n’est pas de votre faute, et ce n’est pas une question de volonté.

Les pièges de la mémoire traumatique

Pour mieux comprendre pourquoi vous revivez sans cesse les mêmes émotions, il faut détailler les mécanismes précis qui se mettent en place. Il y en a plusieurs, et ils fonctionnent souvent en synergie.

Le piège de la généralisation : Votre cerveau est un champion de la généralisation. Il a rencontré un danger une fois, il va étendre sa protection à tout ce qui ressemble de près ou de loin à ce danger. Un exemple : vous avez été humilié par un enseignant à l’école. Désormais, toute figure d’autorité (chef, professeur, agent administratif) peut déclencher la même réaction de peur et de honte. Votre cerveau ne prend pas de risque. Il préfère généraliser et vous protéger « au cas où ». Mais le résultat, c’est que vous vous retrouvez à avoir peur de situations qui ne le méritent pas.

Le piège de l’actualisation : Votre cerveau ne date pas les souvenirs traumatiques. Pour lui, un souvenir qui n’a pas été « digéré » reste présent. C’est ce qu’on appelle l’actualisation. Vous revivrez l’émotion comme si l’événement avait lieu maintenant. C’est pour ça que certaines personnes peuvent pleurer ou trembler en racontant un événement qui s’est produit il y a vingt ans. Leur système nerveux n’a pas fait la différence temporelle. Il est encore dans la scène.

Le piège de l’évitement : C’est le plus pernicieux. Pour ne pas revivre l’émotion douloureuse, vous évitez les situations qui pourraient la déclencher. Vous évitez les conflits, vous évitez de parler de certains sujets, vous évitez certains lieux, certaines personnes. Sur le moment, ça vous soulage. Mais à long terme, ça renforce le piège. Votre cerveau interprète votre évitement comme une confirmation que le danger est réel. Il se dit : « Si on évite, c’est que c’est vraiment dangereux. » Du coup, la peur s’ancre davantage. Et votre monde rétrécit. Vous vous coupez de possibilités, de relations, d’expériences. L’évitement est une solution à court terme qui aggrave le problème à long terme.

Le piège de la honte : Beaucoup de personnes qui vivent des reviviscences émotionnelles développent une honte secondaire. Elles se disent : « Je suis faible, je n’arrive pas à passer à autre chose, je suis trop sensible, je devrais être guéri maintenant. » Cette honte ajoute une couche de souffrance par-dessus la souffrance initiale. Elle vous isole, vous empêche de parler, de demander de l’aide. Et elle entretient le cycle. Vous avez honte d’avoir peur, vous avez peur d’avoir honte, et vous restez coincé.

Comment l’hypnose ericksonienne et l’IFS peuvent vous aider à sortir du piège

Je vous ai parlé du problème, parlons maintenant des solutions. Je travaille principalement avec deux approches qui, selon mon expérience, sont particulièrement efficaces pour dénouer ces mémoires traumatiques : l’hypnose ericksonienne et l’IFS (Internal Family Systems), que l’on peut traduire par « Système Familial Intérieur ». Je vais vous expliquer en quoi elles consistent et pourquoi elles peuvent vous aider.

L’hypnose ericksonienne, c’est un état de conscience modifié où votre attention est focalisée et où votre esprit critique est un peu mis de côté. Ce n’est pas un état de sommeil ou d’inconscience. C’est un état de concentration profonde, un peu comme quand vous êtes absorbé par un bon film ou par une activité manuelle. Dans cet état, votre cerveau est plus réceptif aux suggestions et, surtout, il est plus capable de revisiter les souvenirs traumatiques en toute sécurité. Pourquoi ? Parce que l’hypnose permet de créer une dissociation thérapeutique. Vous pouvez observer la scène traumatique comme si vous étiez dans une bulle, ou comme si vous la regardiez sur un écran. Vous n’êtes plus complètement dedans, vous avez une distance. Et c’est cette distance qui permet au cerveau de « digérer » enfin l’événement. L’hypnose ericksonienne ne va pas effacer le souvenir, mais elle va permettre de le reconsolider, c’est-à-dire de le réencoder avec une émotion différente, moins intense, plus tolérable. On va pouvoir associer le souvenir à une ressource, à une sensation de sécurité, à une force que vous avez en vous. Concrètement, on ne change pas l’histoire, mais on change le rapport que vous avez à cette histoire.

L’IFS, de son côté, part d’un postulat très puissant : votre esprit n’est pas monolithique. Il est composé de plusieurs « parties », comme des sous-personnalités, qui ont chacune leur rôle, leur histoire, leur protection. Quand vous revivez une émotion traumatique, ce n’est pas « vous » tout entier qui réagissez. C’est une partie de vous qui est activée. Par exemple, une partie de vous peut être terrorisée comme un enfant, une autre partie peut être en colère et vouloir se défendre, une autre encore peut être critique et vous dire « arrête de pleurnicher ». L’IFS va vous apprendre à entrer en contact avec ces parties, non pas pour les combattre ou les faire taire, mais pour les comprendre et les aider. La partie qui a peur n’est pas un problème à éliminer. C’est une partie qui a essayé de vous protéger, souvent depuis très longtemps, et qui est épuisée. Elle a besoin qu’on la remercie, qu’on la rassure, qu’on lui montre que le danger est passé. En IFS, on dit que le traumatisme, c’est quand une partie de vous a été forcée de porter un fardeau trop lourd, trop tôt. Le travail thérapeutique consiste à alléger ce fardeau, à libérer cette partie de son rôle de protection extrême. Et quand vous faites ça, l’émotion coincée peut enfin se dissiper.

« Ce que vous appelez votre ‘angoisse’ ou votre ‘colère’ est souvent une partie blessée qui essaie de vous protéger d’une manière qui n’est plus adaptée. »

L’intelligence relationnelle, que j’intègre aussi dans mes accompagnements, vient compléter le tableau. Elle vous aide à comprendre comment vos schémas émotionnels impactent vos relations avec les autres, et comment vous pouvez communiquer différemment. Parce que la mémoire traumatique ne joue pas que dans votre tête ou votre corps. Elle joue aussi dans vos interactions. Elle peut vous rendre méfiant, dépendant, agressif ou fuyant dans vos relations. L’intelligence relationnelle vous donne des outils pour repérer ces schémas et pour choisir des réponses plus ajustées, plus libres.

Ce que ces approches ne font pas

Je veux être très clair avec vous. L’hypnose ericksonienne et l’IFS ne sont pas des baguettes magiques. Elles ne vont pas effacer votre histoire. Elles ne vont pas faire disparaître la mémoire de ce qui vous est arrivé. Et elles ne vont pas vous transformer en quelqu’un de « parfaitement serein » du jour au lendemain. Ce sont des outils de travail, exigeants, qui demandent un engagement de votre part. Il faut accepter de se confronter à ce qui fait mal, même si c’est fait en douceur et en sécurité. Il faut accepter de rencontrer ses parties blessées, ses peurs, ses colères. Ce n’est pas un chemin de tout repos, mais c’est un chemin de libération. Ce que ces approches font, c’est qu’elles vous redonnent du choix. Là où vous étiez automatiquement réactif, vous pouvez devenir progressivement plus responsable de vos réponses. Là où vous étiez coincé dans une boucle émotionnelle, vous pouvez retrouver de la fluidité. Là où vous vous sentiez fragmenté, vous pouvez retrouver une unité, un sentiment de « Self » plus stable et plus apaisé. Et ça, c’est immense.

Ce que vous pouvez faire maintenant

Si vous vous reconnaissez dans ce que je viens de décrire, si vous sentez que vous revivez sans cesse les mêmes émotions et que vous voulez commencer à sortir de ce piège, voici quelques pistes concrètes que vous pouvez explorer dès aujourd’hui.

  1. Arrêtez de vous juger. La première chose à faire, c’est de lâcher la culpabilité et la honte. Vous n’êtes pas faible, vous n’êtes pas anormal, vous n’êtes pas « trop sensible ». Vous êtes humain, et votre système nerveux a fait son travail : il a tenté de vous protéger. Plus vous vous jugerez, plus vous renforcerez le piège. Essayez de vous parler avec la même douceur que vous auriez pour un ami qui souffre. Dites-vous : « C’est normal que je réagisse comme ça, vu ce que j’ai traversé. »

  2. Identifiez vos déclencheurs. Prenez un carnet et notez, sur une semaine, les situations qui déclenchent chez vous une émotion forte et disproportionnée. Quel était le contexte ? Quelle était l’émotion ? Quelle sensation corporelle avez-vous ressentie ? Ne cherchez pas à tout analyser tout de suite. Contentez-vous d’observer. Ce simple geste d’observation crée déjà une petite distance entre vous et la réaction automatique.

  3. Pratiquez l’ancrage corporel. Quand vous sentez une vague émotionnelle monter, ramenez votre attention sur votre corps. Posez vos pieds à plat sur le sol. Sentez le contact de vos pieds avec le sol. Sentez le poids de votre corps sur la chaise. Respirez lentement, en allongeant l’expiration. Vous n’allez pas faire disparaître l’émotion, mais vous allez dire à votre système nerveux : « Je suis là, dans le présent, en sécurité. » Faites-le plusieurs fois par jour, même quand vous allez bien. C’est un entraînement.

  4. Parlez-en. La honte se nourrit du silence. Si vous avez une personne de confiance dans votre entourage, essayez de lui dire, simplement : « Il y

À propos de l'auteur

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Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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