PsychologieTrauma Et Resilience

Témoignage : j’ai retrouvé mon corps après 10 ans de blocage

Récit d’une libération somatique progressive.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Je ne bougeais plus. Pas parce que je ne voulais pas, mais parce que mon corps avait décidé pour moi.

Il y a quelques semaines, un patient que j’appellerai Sylvain — un commercial de 42 ans, père de deux enfants, marathonien amateur — est entré dans mon cabinet et il s’est assis. Il n’a pas pleuré. Il n’a pas soupiré. Il s’est juste assis, les mains posées sur les cuisses, et il a attendu. Son regard était celui de quelqu’un qui a épuisé toutes les solutions verbales.

« Thierry, j’ai tout essayé. La psychothérapie, le sport, la méditation, les livres de développement personnel. Je sais pourquoi je suis bloqué. Je peux te raconter mon histoire les yeux fermés. Mais ça ne change rien. Mon corps ne suit pas. »

Il avait raison. Il pouvait décrire avec une précision chirurgicale l’accident de voiture qu’il avait eu à 32 ans, les six mois d’hospitalisation, la faute professionnelle qu’il s’attribuait encore. Il connaissait les mots, les dates, les émotions. Mais depuis dix ans, son corps lui opposait un non catégorique : douleurs lombaires chroniques, tensions cervicales permanentes, et surtout, cette sensation étrange de ne pas habiter complètement son propre corps. Comme s’il regardait sa vie à travers une vitre.

Sylvain n’est pas un cas isolé. Je reçois régulièrement des personnes qui ont déjà fait un travail psychologique conséquent, qui comprennent intellectuellement leur histoire, mais qui restent piégées dans des réactions somatiques qu’elles ne contrôlent pas. Le corps a sa propre mémoire. Et parfois, parler ne suffit pas pour la dénouer.


Qu’est-ce qu’un blocage somatique et pourquoi votre corps refuse d’obéir

Avant d’aller plus loin, posons une définition simple : un blocage somatique, c’est quand votre corps maintient une réponse de survie alors que le danger a disparu.

Imaginez un détecteur de fumée qui reste bloqué sur « alerte » après que le feu soit éteint. Il continue de sonner, de vous stresser, de vous empêcher de dormir, alors que la maison est parfaitement sûre. C’est exactement ce qui se passe dans le système nerveux après un événement traumatique ou une période prolongée de stress.

Le corps humain est programmé pour réagir au danger selon trois modes : combat, fuite, ou figement. Quand vous étiez face à une menace réelle, votre corps a choisi une de ces options pour vous protéger. Mais si l’événement a été trop intense, trop rapide, ou que vous n’avez pas pu décharger l’énergie mobilisée, le système reste en boucle.

Le problème, c’est que cette boucle n’est pas mentale. Elle est physiologique. Les muscles restent contractés, le nerf vague reste sous tension, le diaphragme ne se relâche pas complètement. Vous pouvez comprendre tout ça avec votre cerveau gauche, mais votre tronc cérébral, lui, n’écoute pas les arguments logiques.

Sylvain, par exemple, avait passé dix ans à se dire : « C’est fini, tu es en sécurité maintenant, tu peux te détendre. » Mais son corps répondait : « Je ne te crois pas. La dernière fois que j’ai baissé ma garde, j’ai failli mourir. »

Ce décalage entre la compréhension cognitive et l’enregistrement somatique est ce que j’appelle le fossé de la réhabilitation. Et c’est exactement là que l’hypnose ericksonienne, l’IFS et l’Intelligence Relationnelle peuvent faire la différence, parce qu’elles ne s’adressent pas au même niveau que la parole ordinaire.


Comment l’hypnose ericksonienne a ouvert une porte que la parole n’avait pas pu toucher

Quand j’ai proposé à Sylvain un premier travail en hypnose, il était sceptique. « Je suis trop rationnel, Thierry, ça ne va pas marcher sur moi. » C’est une phrase que j’entends au moins une fois par semaine. Elle vient souvent des personnes les plus réactives à l’hypnose, justement parce que leur conscient a besoin de lâcher prise pour que quelque chose de nouveau puisse émerger.

Je ne fais pas d’hypnose de spectacle. Je ne fais pas endormir les gens. L’hypnose ericksonienne, c’est un état de conscience modifié où vous restez pleinement présent, mais où votre attention se déplace du contenu mental vers les sensations corporelles. C’est un peu comme si vous passiez du mode « commentateur sportif » au mode « joueur sur le terrain ».

Nous avons commencé par une induction très douce, centrée sur la respiration et les points de contact de son corps avec la chaise. Sylvain avait les épaules remontées jusqu’aux oreilles, comme s’il portait un sac à dos invisible de 50 kilos. Je lui ai demandé simplement de porter attention à cette tension, sans chercher à la changer.

C’est le premier principe de l’hypnose pour les blocages somatiques : on ne force pas le corps à se détendre. On l’invite à s’observer. Quand la tension est reconnue sans jugement, elle commence parfois à se modifier d’elle-même. C’est ce que Milton Erickson appelait l’utilisation : utiliser ce qui est déjà là comme point de départ du changement.

Au bout de quelques minutes, les épaules de Sylvain ont baissé d’environ deux centimètres. Lui-même ne s’en est pas rendu compte tout de suite. Mais ses yeux se sont ouverts un peu plus grand, comme s’il venait de voir quelque chose d’important.

« C’est bizarre, a-t-il murmuré. Je crois que je n’avais pas réalisé à quel point je me tenais raide. Depuis combien de temps je vis comme ça ? »

Cette prise de conscience somatique, aussi simple qu’elle paraisse, était la première fissure dans le blocage de dix ans. Parce que le corps ne peut pas changer ce qu’il ne sent pas. Et l’hypnose permet précisément de restaurer la sensation là où elle a été anesthésiée par le traumatisme.

« Le corps garde le score, écrivait Bessel van der Kolk. Mais il garde aussi les clés de la guérison, si on accepte de l’écouter dans un langage qu’il comprend. »


L’IFS et la découverte des parties qui protègent en vous immobilisant

Après quelques séances d’hypnose, Sylvain commençait à sentir son corps différemment. Les tensions n’avaient pas disparu, mais il les percevait comme des phénomènes dynamiques plutôt que comme un mur infranchissable. C’est là que j’ai introduit l’IFS — l’Internal Family Systems.

L’IFS part d’une idée simple : notre psychisme n’est pas monolithique. Il est composé de différentes « parties », chacune avec sa propre perspective, ses propres croyances, et surtout sa propre fonction de protection. Ces parties ne sont pas des ennemis. Ce sont des stratégies de survie qui ont été développées à un moment donné et qui continuent de s’activer automatiquement, même quand elles ne sont plus nécessaires.

Dans le cas de Sylvain, nous avons identifié une partie que j’appelle souvent « le sergeant instructeur ». C’était cette voix intérieure qui lui disait : « Ne lâche rien. Reste en alerte. Si tu te détends, tu vas perdre le contrôle et tout s’effondrera. » Cette partie était apparue après l’accident, quand Sylvain avait dû gérer des mois de rééducation et de paperasseries juridiques. Elle l’avait aidé à tenir le coup. Mais dix ans plus tard, elle était devenue un gardien de prison plutôt qu’un allié.

Ce qui est fascinant avec l’IFS, c’est qu’on ne cherche pas à éliminer ces parties. On cherche à comprendre leur fonction, à les remercier pour leur service, et à leur montrer que le danger est passé. C’est un travail de négociation interne, avec beaucoup de douceur.

Sylvain a eu une expérience très forte lors d’une séance où il a dialogué avec cette partie. Il l’a visualisée comme un soldat fatigué, debout devant une porte, refusant de laisser quiconque entrer. En lui parlant — en vrai dialogue intérieur, pas en imagination forcée — il a compris que ce soldat avait peur de devenir inutile si Sylvain guérissait. Il avait peur d’être abandonné.

Cette révélation a changé la donne. Sylvain a pu dire à cette partie : « Je ne vais pas te jeter. J’ai besoin de toi pour autre chose maintenant. Pour m’aider à courir, à jouer avec mes enfants, à vivre pleinement. Tu n’es plus seul dans la tranchée. »

« Guérir, c’est moins se débarrasser de ses protections que les remercier d’avoir fait le job, puis leur demander de prendre un nouveau poste. »


L’Intelligence Relationnelle pour reconnecter le corps à l’autre

Le travail individuel en hypnose et en IFS avait déjà produit des changements significatifs. Sylvain dormait mieux, ses douleurs lombaires avaient diminué de moitié, et il se sentait plus présent dans son quotidien. Mais il restait une dimension que nous n’avions pas encore touchée : la relation à l’autre.

L’une des conséquences les plus insidieuses d’un blocage somatique prolongé, c’est l’isolement relationnel. Quand vous n’habitez pas pleinement votre corps, vous n’êtes pas complètement disponible pour les autres. Vous êtes là, mais pas tout à fait. Vos proches le sentent, même s’ils ne mettent pas de mots dessus. Et vous-même, vous développez une forme de sur-contrôle dans les interactions sociales.

C’est là que l’Intelligence Relationnelle entre en jeu. Cette approche, que j’utilise en complément de l’hypnose et de l’IFS, travaille spécifiquement sur la qualité de présence dans la relation. Elle s’appuie sur des exercices concrets de régulation émotionnelle en interaction, sur la capacité à rester centré quand l’autre est en crise, et sur la restauration de la confiance dans le lien.

Pour Sylvain, cela a pris la forme d’exercices où il devait, pendant des conversations ordinaires, porter attention à son corps en même temps qu’à son interlocuteur. Pas facile quand on a passé dix ans à couper la connexion avec soi-même. Mais progressivement, il a appris à maintenir une double conscience : être à l’écoute de l’autre tout en restant connecté à ses propres sensations.

L’un des exercices les plus marquants pour lui a été celui du « contact visuel régulé ». Je lui ai demandé de regarder son interlocuteur (moi, dans le cadre de la séance) pendant trente secondes, tout en gardant une main posée sur son sternum, au niveau du cœur. Au début, son regard fuyait, ses épaules remontaient, sa respiration devenait superficielle. Mais en répétant l’exercice, il a découvert qu’il pouvait soutenir le regard de l’autre sans se couper de lui-même.

« C’est étrange, m’a-t-il dit après la troisième séance. J’ai l’impression de voir les gens pour la première fois. Avant, je les regardais à travers un filtre. Maintenant, je les vois vraiment. »

Cette reconnexion à l’autre a eu un effet rebond sur son corps. Moins isolé, moins en alerte dans la relation, son système nerveux a progressivement appris à se réguler non plus par la tension, mais par la connexion. C’est ce que Stephen Porges appelle la neuroception de sécurité : le corps détecte qu’il est en sécurité dans la présence de l’autre, et il abandonne ses défenses.


Les résultats concrets après six mois de travail : ce qui a vraiment changé

Je ne vais pas vous raconter une histoire où tout est devenu parfait du jour au lendemain. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Sylvain n’est pas devenu un homme nouveau en six mois. Mais il est devenu un homme différent, et c’est déjà immense.

Concrètement, voici ce qui a changé pour lui :

Ses douleurs lombaires : elles ont diminué d’environ 70 %. Elles ne l’empêchent plus de courir, même s’il doit encore adapter son entraînement. Il a repris les marathons, mais avec une approche complètement différente : il court maintenant en étant attentif à ses sensations plutôt qu’en luttant contre son corps.

Sa relation à lui-même : il ne se parle plus comme un contremaître. Quand il sent une tension monter, il peut s’arrêter, poser une main sur la zone concernée, et demander à la partie concernée ce dont elle a besoin. Ce simple geste, qui lui prenait deux minutes, remplace des heures de rumination.

Sa vie familiale : sa femme lui a dit, sans qu’il lui demande, qu’il était plus présent, moins irritable, plus patient avec les enfants. Il a recommencé à jouer au ballon avec son fils de 8 ans, ce qu’il n’avait pas fait depuis trois ans à cause d’une peur irrationnelle de se blesser.

Sa posture : il se tient plus droit, non pas parce qu’il se force, mais parce que son corps a relâché des tensions qu’il maintenait depuis l’accident. Ses collègues lui ont demandé s’il avait fait un stage de yoga.

Mais le changement le plus profond, celui qui m’a vraiment touché, c’est quand il m’a dit lors de notre dernière séance : « Thierry, je ne sais pas comment expliquer ça, mais j’ai l’impression de vivre dans ma peau pour la première fois depuis dix ans. Avant, j’étais comme un locataire qui n’ose pas toucher aux meubles. Maintenant, je sais que c’est chez moi. »

Cette phrase résume tout le processus. Le blocage somatique n’est pas une fatalité. Ce n’est pas une condamnation à vie. C’est une réponse adaptative qui a dépassé sa date de péremption. Et avec les bons outils — l’hypnose pour accéder au corps, l’IFS pour négocier avec les parties protectrices, l’Intelligence Relationnelle pour restaurer la connexion aux autres — il est possible de défaire ce qui a été tissé, parfois pendant des années.


Ce que vous pouvez faire dès maintenant si vous vous reconnaissez

Si vous lisez cet article et que vous reconnaissez cette sensation d’être bloqué dans votre corps, de vivre à côté de vous-même, de comprendre les choses sans pouvoir les changer, je voudrais vous proposer trois choses que vous pouvez essayer seul, dès aujourd’hui.

Premièrement, arrêtez de vous battre contre vos symptômes. La tension, la douleur, l’engourdissement ne sont pas vos ennemis. Ce sont des messagers. Ils vous disent quelque chose sur ce que votre corps a dû faire pour survivre. Au lieu de les combattre, posez-vous cette question : « Si cette tension pouvait parler, que dirait-elle ? » Vous n’aurez peut-être pas de réponse immédiate, mais le simple fait d’adopter une posture de curiosité plutôt que de lutte change déjà la donne.

Deuxièmement, pratiquez la respiration en trois temps. Asseyez-vous confortablement, fermez les yeux si vous le souhaitez. Inspirez doucement par le nez en imaginant que l’air descend jusqu’au bas-ventre. Marquez un temps d’arrêt d’une seconde. Expirez longuement par la bouche, comme si vous souffliez doucement sur une bougie. Répétez cinq fois. Ce n’est pas une technique magique, mais elle permet de redonner au système nerveux un signal de sécurité simple et répétable.

Troisièmement, autorisez-vous à être accompagné. Vous n’êtes pas faible de ne pas y arriver seul. Les blocages somatiques sont des phénomènes complexes qui impliquent le système nerveux, les mémoires corporelles, et parfois des années de conditionnement. Un accompagnement professionnel n’est pas un aveu d’échec. C’est un acte de courage et d’intelligence.

Sylvain a mis dix ans avant de pousser la porte de mon cabinet. Il m’a dit, après sa première séance : « J’aurais dû venir plus tôt. Je pensais que je devais y arriver seul. »

Si vous sentez que c’est le moment pour vous, je suis là. Mon cabinet à Saintes est ouvert, et je propose aussi des consultations à distance pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer. Ce n’est pas un engagement. C’est juste une porte ouverte, si vous décidez de la pousser.

Le corps garde le score, oui. Mais il sait aussi guérir, quand on lui offre un espace sécurisé pour le faire. Parfois, il a juste besoin qu’on l’éc

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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