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Suggestibilité : un don ou une capacité que l'on développe ?

Explorez si la suggestibilité est innée ou se travaille au quotidien.

TSThierry Sudan
23 avril 202613 min de lecture

Je reçois souvent cette question, posée avec un mélange de curiosité et d’inquiétude : « Est-ce que je suis assez suggestible pour que l’hypnose marche sur moi ? » Derrière cette interrogation, je devine une crainte plus profonde : celle de ne pas être « fait pour », de ne pas pouvoir lâcher prise, de rester bloqué dans son mental alors que d’autres semblent glisser si facilement dans cet état modifié de conscience.

La suggestibilité, ce mot un peu technique, traîne avec lui des malentendus. On l’imagine comme un trait de caractère figé : certains l’auraient, d’autres pas. Un peu comme l’oreille musicale ou la souplesse. Pourtant, après des années à côtoyer des centaines de personnes dans mon cabinet à Saintes, je peux vous dire une chose : la suggestibilité n’est ni un don réservé à une élite, ni une faiblesse de caractère. C’est une capacité, et comme toute capacité, elle se comprend, se cultive et s’affine.

Prenons un exemple concret. La semaine dernière, un homme d’une cinquantaine d’années est venu me voir pour une phobie des piqûres. Ingénieur de formation, cartésien revendiqué, il m’a prévenu d’emblée : « Je suis très rationnel, je ne suis pas sûr de pouvoir me laisser aller. » Son regard disait : « Vous allez voir, je vais être un cas difficile. » Vingt minutes plus tard, après une simple induction par focalisation sur sa respiration et une histoire de métaphore sur un fleuve, ses paupières battaient au rythme de sa respiration, et son corps avait trouvé un relâchement qu’il jugeait impossible. Ce n’est pas un tour de magie. C’est le résultat d’un processus qui a contourné son besoin de contrôle, sans le menacer.

Cet article va explorer la suggestibilité sous toutes ses coutures : son origine, son fonctionnement, et surtout, comment vous pouvez la développer, que vous soyez le patient ou le praticien. Parce que oui, se sentir suggestible, ça se travaille. Et c’est une excellente nouvelle.

La suggestibilité est-elle vraiment une caractéristique innée ?

Quand on observe un enfant absorbé par un conte, la bouche entrouverte, les yeux perdus dans le vide, on a l’impression que la suggestibilité est un état naturel, presque primaire. Les enfants sont des éponges à suggestions : ils croient au Père Noël, ils adoptent les peurs de leurs parents, ils apprennent une langue en quelques années sans effort conscient. Cette capacité semble innée, et elle l’est en partie. Notre cerveau est câblé pour intégrer des informations venant de l’environnement, surtout quand elles proviennent de figures d’attachement.

Mais voici où le bât blesse : l’enfance n’est pas une garantie pour l’âge adulte. Au fil des années, le cortex préfrontal, cette partie du cerveau qui planifie, inhibe et raisonne, prend le pouvoir. On apprend à douter, à analyser, à filtrer. On se construit une carapace de rationalité pour survivre dans un monde qui valorise le contrôle. Résultat : beaucoup de mes patients adultes arrivent en me disant qu’ils ont perdu cette capacité d’absorption qu’ils avaient petite.

Pourtant, des études en neurosciences montrent que la suggestibilité n’est pas une donnée fixe. Il existe des variations individuelles, certes. Certaines personnes ont un style cognitif plus « absorbant » que d’autres. Mais ces variations sont bien moins importantes que ce qu’on imagine. Ce qui change vraiment, c’est la disponibilité de la personne à ce moment-là. Un patient stressé, fatigué, ou qui se sent jugé, aura naturellement une suggestibilité plus basse. Ce n’est pas un trait de personnalité, c’est un état contextuel.

Je me souviens d’une femme, cadre dirigeante, venue pour des troubles du sommeil. Lors de notre premier entretien, elle m’a dit : « Je suis trop dans ma tête, je n’arriverai jamais à me détendre. » Sa voix était tendue, presque militaire. Je lui ai proposé un petit exercice : lui demander de visualiser un citron, d’imaginer que j’en pressais le jus dans sa bouche. Elle a grimacé, a salivé. Je lui ai souri : « Vous voyez, votre cerveau réagit déjà à une suggestion simple. » Elle a ri, surprise. Ce jour-là, elle a compris que la suggestibilité n’était pas un blocage définitif, mais une porte qui pouvait s’ouvrir avec la bonne clé.

Alors, innée ? Oui, la capacité l’est. Mais la disponibilité à l’utiliser, non. C’est là que le travail commence.

Comment fonctionne la suggestibilité dans le cerveau ?

Pour comprendre comment développer sa suggestibilité, il faut d’abord comprendre ce qui se passe dans votre tête quand vous êtes réceptif à une suggestion. Ne vous inquiétez pas, je vais rester simple et concret.

Imaginez votre cerveau comme une ville avec deux grands quartiers. Le premier, c’est le centre-ville : actif, bruyant, avec des feux rouges, des décisions à prendre, des analyses à faire. C’est le réseau exécutif central, celui qui vous permet de planifier votre journée, de résoudre un problème de maths ou de résister à l’achat impulsif d’une tablette de chocolat. Le second, c’est une zone résidentielle plus calme, avec des parcs, des maisons, des chemins de traverse. C’est le réseau du mode par défaut, celui qui s’active quand vous rêvassez, quand vous faites la vaisselle en pensant à autre chose, quand vous écoutez une musique qui vous transporte.

La suggestibilité, c’est la capacité à passer du centre-ville vers la zone résidentielle. C’est un pont entre ces deux réseaux. Quand vous êtes en hypnose, votre cerveau ne s’éteint pas, il change de mode. L’activité du cortex préfrontal diminue légèrement, tandis que les zones liées à l’imagination, aux émotions et à la mémoire s’activent davantage. C’est pourquoi une suggestion bien formulée peut contourner vos filtres critiques et atteindre directement des parties plus profondes de votre psyché.

Mais attention : être suggestible ne signifie pas être passif ou manipulable. C’est une erreur fréquente. Une personne très suggestible n’est pas une personne sans volonté. Au contraire, elle a simplement appris à faire confiance à son propre processus intérieur. Elle sait momentanément mettre de côté la vigilance pour explorer un état modifié, sans perdre le contrôle. D’ailleurs, si une suggestion va à l’encontre de ses valeurs profondes, elle la rejettera immédiatement, même en hypnose profonde. Le cerveau garde toujours un gardien, même endormi.

Un autre mécanisme clé est l’absorption. C’est la capacité à se laisser captiver par une expérience sensorielle ou imaginative. Vous l’avez vécu en regardant un film prenant : vous oubliez la salle, les autres spectateurs, l’heure qu’il est. Vous êtes absorbé. Cette absorption est le terreau de la suggestibilité. Plus vous êtes capable de vous immerger dans une expérience, plus vous serez réceptif aux suggestions.

La bonne nouvelle, c’est que l’absorption se travaille. Ce n’est pas un don mystique. C’est une compétence attentionnelle, comme se concentrer ou méditer. Et comme toute compétence, elle se renforce avec la pratique.

Les blocages courants qui limitent votre suggestibilité

Si la suggestibilité est une capacité, pourquoi tant de personnes se sentent-elles bloquées ? J’identifie trois obstacles majeurs dans mon cabinet. Les reconnaître, c’est déjà les désamorcer.

Le premier, c’est la peur de perdre le contrôle. C’est le plus fréquent, surtout chez les personnes qui ont des responsabilités, qui sont perfectionnistes, ou qui ont vécu des expériences où elles se sont senties vulnérables. Lâcher prise leur semble dangereux, comme si elles allaient tomber dans un trou noir ou révéler des secrets honteux. Cette peur active le système d’alerte du cerveau, ce qui bloque naturellement l’état hypnotique. Le praticien peut alors passer des heures à faire des inductions sans résultat, parce que le patient, inconsciemment, reste en mode « surveillance ».

Le deuxième blocage, c’est le jugement. « Je ne suis pas assez détendu », « Je ne visualise pas bien », « Je pense à autre chose, ça ne marche pas ». Ces pensées sont des parasites. Elles transforment l’expérience en performance. Le patient se met à s’observer, à évaluer s’il est « bon » ou « mauvais » en hypnose. Or, l’hypnose est un état naturel, pas un examen. Plus vous essayez de faire, moins vous y arrivez. C’est comme le sommeil : plus vous voulez vous endormir, moins vous y parvenez.

Le troisième, plus subtil, c’est un attachement excessif à la réalité concrète. Certaines personnes ont un style cognitif très ancré dans le tangible, le factuel, le vérifiable. Elles ont du mal à entrer dans l’imaginaire, à accepter une métaphore ou une suggestion indirecte. Ce n’est pas un défaut, c’est une force dans d’autres contextes, mais ici, cela demande une approche adaptée. Je pense à un agriculteur venu pour arrêter de fumer. Il me disait : « Moi, les histoires, c’est pas mon truc. Je veux du concret. » J’ai contourné le blocage en utilisant des suggestions très ancrées dans son corps et dans son quotidien, sans imagerie abstraite. Ça a fonctionné.

Ces blocages ne sont pas des murs infranchissables. Ce sont des signaux. Ils vous disent : « Attention, il y a une partie de toi qui a besoin d’être rassurée, ou une autre qui a besoin d’être impliquée différemment. » Le travail du praticien, et le vôtre si vous voulez développer votre suggestibilité, c’est d’accueillir ces résistances sans les combattre.

Comment développer sa suggestibilité au quotidien ?

Vient maintenant la partie pratique, celle que vous attendez peut-être. Comment devenir plus suggestible sans passer des heures sur un divan ? La réponse est simple : en cultivant votre capacité d’absorption et de lâcher-prise dans votre vie de tous les jours.

Commencez par des exercices d’attention sensorielle. Plusieurs fois par jour, prenez trente secondes pour vous brancher sur un sens. Par exemple, écoutez tous les sons autour de vous pendant une minute : le frigo, la circulation, votre propre respiration. Ne les jugez pas, ne les analysez pas, écoutez-les simplement comme si vous écoutiez une musique. Cet exercice, que j’appelle « l’écoute large », entraîne votre cerveau à sortir du mode verbal et analytique. Il vous rend plus disponible aux sensations, ce qui est le premier pas vers la suggestibilité.

Ensuite, pratiquez la visualisation sans effort. Beaucoup de gens disent : « Je n’arrive pas à visualiser. » En réalité, tout le monde visualise, mais pas forcément avec des images nettes comme un écran de cinéma. Certains ressentent des sensations, d’autres entendent des sons, d’autres encore ont une « impression » diffuse. L’important n’est pas la clarté, mais l’engagement. Prenez un objet simple, comme une pomme. Fermez les yeux et imaginez-la. Ne cherchez pas à la voir parfaitement. Laissez venir ce qui vient : son poids dans la main, son odeur, le bruit quand on la croque. Si rien ne vient, c’est parfait aussi. Le simple fait de diriger votre attention vers l’idée de la pomme est déjà un acte de suggestibilité.

Un autre outil puissant : la lecture ou l’écoute d’histoires. Quand vous lisez un roman, vous entrez dans un état de transe légère. Vous oubliez votre environnement, vous vivez les émotions des personnages. C’est exactement le même mécanisme que l’hypnose. Plus vous vous autorisez à être transporté par une histoire, plus vous renforcez votre capacité d’absorption. Alors, lisez, regardez des films, écoutez des podcasts narratifs. Faites-le sans téléphone à côté, sans distraction. Plongez.

Enfin, travaillez votre relation à l’incertitude. La suggestibilité demande d’accepter de ne pas savoir exactement ce qui va se passer. C’est inconfortable pour les esprits qui aiment tout contrôler. Essayez, une fois par jour, de faire une petite chose sans planification précise : prenez une rue différente pour rentrer chez vous, mangez un plat que vous n’avez jamais goûté, laissez votre playlist en mode aléatoire. Ces micro-lâcher-prises envoient un signal à votre cerveau : « L’inconnu n’est pas dangereux. »

« La suggestibilité n’est pas une faiblesse, c’est une flexibilité. C’est la capacité à danser avec l’inattendu plutôt que de le combattre. »

Le rôle du praticien : un guide, pas un magicien

Si vous consultez un praticien en hypnose, sachez que la suggestibilité n’est pas seulement votre affaire. Le praticien a un rôle déterminant dans la création d’un environnement où elle peut s’épanouir. Un bon praticien ne vous « rend » pas suggestible. Il vous aide à découvrir que vous l’êtes déjà.

La première chose que je fais avec mes patients, c’est de normaliser leurs résistances. Quand quelqu’un me dit : « J’ai du mal à me concentrer », je réponds : « Parfait, ça veut dire que votre cerveau fonctionne bien. Il fait son travail de vigie. On va l’inviter à se reposer, pas le forcer. » Cette simple reformulation enlève une pression énorme. Le patient se sent autorisé à être comme il est, et c’est là que le lâcher-prise peut émerger.

Ensuite, j’adapte mon langage et mes suggestions au style de la personne. Certains sont très visuels, d’autres très kinesthésiques (sensations corporelles). Certains aiment les métaphores, d’autres préfèrent les suggestions directes et concrètes. Un praticien qui utilise une seule méthode pour tout le monde risque de passer à côté de nombreux patients. L’art, c’est de lire la personne et de danser avec elle.

Je me souviens d’un jeune footballeur que j’accompagnais en préparation mentale. Il était très compétiteur, impatient, et il vivait l’hypnose comme une épreuve de plus. À chaque séance, il me disait : « Ça n’a pas marché, je n’ai rien senti. » J’ai changé de stratégie. Je lui ai proposé un exercice où il devait, les yeux ouverts, suivre du regard le mouvement d’un pendule que je faisais osciller. Sans lui dire que c’était une induction. Au bout de deux minutes, sa respiration avait ralenti, son regard s’était voilé. Il était en transe sans le savoir. Quand je le lui ai fait remarquer, il a eu un déclic. À partir de ce jour, il a lâché son besoin de contrôler le processus.

Le praticien est un architecte d’expériences. Il construit un cadre sécurisé, ajuste les matériaux à votre mesure, et vous laisse habiter l’espace. Si vous ne vous sentez pas en confiance, si vous sentez que le praticien vous juge ou vous force, votre suggestibilité chutera mécaniquement. C’est normal. La relation de confiance est le socle.

Quand la suggestibilité devient un outil de vie

Au-delà des séances d’hypnose, comprendre et développer sa suggestibilité a des répercussions concrètes dans votre quotidien. Ce n’est pas une compétence de cabinet, c’est une façon d’être au monde.

Pensez à la communication. Quand vous êtes suggestible, vous êtes plus réceptif aux intentions des autres, mais aussi plus conscient des suggestions que vous absorbez sans le vouloir. Les publicités, les discours politiques, les injonctions sociales : tout cela fonctionne sur la suggestibilité. En prenant conscience de ce mécanisme, vous devenez plus libre. Vous pouvez choisir ce que vous laissez entrer en vous. C’est une forme d’hygiène mentale.

Dans le sport, la suggestibilité est un levier de performance. Un coureur qui sait se suggérer une foulée légère, un footballeur qui visualise son geste parfait avant de l’exécuter : ils utilisent leur capacité à influencer leur propre système nerveux. Ce n’est pas de l’auto-manipulation, c’est de l’entraînement mental. Les meilleurs athlètes le savent : le mental se muscle comme le corps.

Dans les relations, être suggestible, c’est aussi être capable d’empathie. Pour comprendre l’autre, il faut momentanément suspendre son propre point de vue et se laisser imprégner par

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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