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Accueillir une partie exilée sans se submerger : 4 conseils

Des astuces pour rester stable dans le processus.

TSThierry Sudan
25 avril 202612 min de lecture

« Je me suis retrouvé à pleurer dans ma voiture sans savoir pourquoi. Je n’étais même pas triste avant de monter dedans. »

C’est ce que m’a raconté Julien, un coureur de 38 ans, venu me voir pour une autre raison – un blocage en compétition. En quelques séances, il a découvert une partie de lui qui n’avait jamais eu le droit d’exprimer sa fatigue. Une partie exilée, comme on dit en thérapie IFS (Internal Family Systems). Elle était là, enfermée depuis l’adolescence, à attendre qu’on l’écoute.

Accueillir ces parties, c’est un peu comme ouvrir une porte qu’on a condamnée depuis des années. On ne sait pas ce qu’il y a derrière. Un chagrin ? Une colère ? Un besoin simple qu’on a ignoré ? Et surtout, on craint de se faire submerger. Beaucoup de mes patients me disent : « Si je laisse cette tristesse venir, je vais m’effondrer et ne plus pouvoir me relever. »

Pourtant, il existe des façons d’accueillir ces parties sans se noyer dedans. Voici quatre conseils que j’ai construits avec mon expérience de praticien à Saintes – et avec des dizaines de personnes qui, comme vous, avaient peur de leur propre monde intérieur.


Pourquoi accueillir une partie exilée est-il si effrayant ?

Avant de donner des conseils, posons une question fondamentale : pourquoi a-t-on si peur d’accueillir ces parties ? Si c’était simple, on le ferait naturellement, non ?

La réponse est dans le mécanisme même de l’exil. Une partie exilée, c’est une partie de nous qui a été blessée – parfois très tôt dans l’enfance – et qui a été mise de côté pour qu’on puisse survivre. Imaginez un enfant qui se fait gronder chaque fois qu’il pleure. À force, il apprend à « ranger » sa tristesse dans un coin. Cette tristesse devient une partie exilée. Elle n’a pas disparu, elle attend.

Le problème, c’est que cette partie est souvent chargée d’émotions brutes : honte, peur, douleur. Et quand on commence à l’approcher, notre système de protection s’affole. Des parties protectrices – qu’on appelle managers ou pompiers en IFS – surgissent pour nous empêcher de ressentir. Elles disent : « Attention, danger ! Si tu laisses cette tristesse sortir, tu vas craquer. Tu vas perdre le contrôle. Tu ne pourras plus travailler, plus t’occuper de tes enfants. »

C’est compréhensible. Ces protecteurs ont fait leur boulot pendant des années. Mais le problème, c’est qu’ils nous coupent aussi de notre vitalité. Une partie exilée, ce n’est pas seulement une douleur. C’est aussi une énergie, une sensibilité, parfois une créativité ou une douceur qu’on a perdue.

Alors comment faire ? Comment rassurer ces protecteurs tout en donnant une vraie place à la partie exilée ? Voici quatre conseils que j’ai vus fonctionner, encore et encore.


Conseil n°1 : Ne pas plonger tête la première – créer un « conteneur » avant d’ouvrir

Quand on veut accueillir une partie exilée, l’erreur la plus fréquente – et je l’ai faite moi-même en début de pratique – c’est d’y aller trop vite. On se dit : « Allez, je vais ressentir cette tristesse à fond, une bonne fois pour toutes. » Et on se retrouve submergé, en larmes, incapable de s’arrêter. Le soir, on est lessivé, et le lendemain, on a peur de recommencer.

Ce n’est pas comme ça qu’on construit une relation de confiance avec une partie. C’est comme inviter quelqu’un chez soi sans avoir préparé la maison. La partie exilée, elle, a besoin de se sentir en sécurité. Elle n’a pas confiance. Elle a déjà été rejetée, ignorée, enfermée. Si vous lui ouvrez la porte brutalement, elle risque de se rétracter ou de déverser tout son trop-plein d’un coup.

La solution : créer un conteneur.

Avant d’explorer, installez un cadre. Asseyez-vous dans un endroit calme. Respirez trois fois profondément. Puis, dites-vous – à voix haute ou en pensée – quelque chose comme : « Je suis ici, dans mon salon, en 2024. Je suis en sécurité. Je vais accueillir cette partie petit à petit, comme on ouvre une porte doucement. Si ça devient trop fort, je peux m’arrêter. »

Vous pouvez aussi visualiser un contenant : une boîte, un cercle de lumière, une bulle. Dites à la partie : « Tu peux venir, mais tu restes dans ce cercle. Ce qui est dehors reste dehors. »

Un patient, Christophe, un footballeur amateur de 42 ans, avait une partie exilée liée à un deuil ancien. Chaque fois qu’il l’approchait, il était submergé par des sanglots. On a travaillé à créer un « espace de 10 minutes ». Il réglait un minuteur. Pendant 10 minutes, il accueillait. Après, il se levait, buvait un verre d’eau, et reprenait sa journée. Résultat ? Il a pu pleurer sans craquer. Et la partie a appris qu’elle pouvait être écoutée sans tout envahir.

Ce que vous pouvez faire maintenant : Avant votre prochaine exploration intérieure, prenez 30 secondes pour définir une limite de temps. Même 5 minutes. Dites à la partie : « Je t’écoute, mais je m’arrête dans 5 minutes. » C’est un premier pas pour rassurer votre système.


Conseil n°2 : Parler à la partie, pas depuis la partie

Autre piège courant : on confond « accueillir une partie » et « devenir cette partie ». C’est subtil, mais crucial.

Quand vous accueillez une partie exilée, vous n’êtes pas censé vous fondre en elle. Vous êtes censé rester dans votre « Self » – ce centre calme, curieux, compatissant que l’IFS appelle le Self. Le Self, c’est la partie de vous qui peut observer, entendre, et aimer sans être submergée.

Mais souvent, quand on approche une partie douloureuse, on glisse. On se met à penser comme elle, à ressentir comme elle, à croire ses histoires. Par exemple, si la partie exilée est une enfant triste qui se sent seule, vous allez vous sentir seul vous aussi. Vous allez pleurer avec elle. Et vous perdre.

La distinction à faire : Vous n’êtes pas la partie. Vous êtes celui ou celle qui l’écoute.

Pratiquement, ça veut dire quoi ? Quand vous sentez une émotion monter – tristesse, colère, peur – arrêtez-vous un instant. Posez-vous la question : « Qui ressent ça ? » Si la réponse est « moi », vous êtes peut-être identifié. Essayez plutôt de dire : « Je remarque qu’une partie de moi ressent de la tristesse. » Ou : « Je sens une partie qui a peur. »

Ce petit décalage linguistique change tout. Il crée une distance, une relation. Vous n’êtes plus noyé, vous êtes en contact.

« Quand j’ai appris à dire ‘une partie de moi a peur’ au lieu de ‘j’ai peur’, j’ai eu l’impression de reprendre ma place de conducteur. La peur était toujours là, mais je n’étais plus la peur. » – Un patient, après trois séances.

Ce que vous pouvez faire maintenant : La prochaine fois qu’une émotion forte vous traverse – au travail, en voiture, en famille – essayez de reformuler intérieurement : « Je remarque qu’une partie de moi est en colère / triste / stressée. » Observez ce que ça change.


Conseil n°3 : Négocier avec les protecteurs avant d’approcher l’exilé

C’est sans doute le conseil le plus important, et celui qu’on oublie le plus souvent. En IFS, on ne va jamais directement vers une partie exilée sans d’abord parler aux protecteurs qui la gardent.

Pourquoi ? Parce que ces protecteurs ont une mission : vous protéger de la douleur de l’exilé. Si vous les ignorez, ils vont s’activer. Ils peuvent vous distraire, vous endormir, vous faire penser à autre chose, ou au contraire vous submerger d’émotions pour vous faire fuir. Ce sont eux qui disent : « Non, pas maintenant, pas ici. »

Alors comment faire ? On les remercie d’abord.

Quand vous sentez une résistance, une peur, une envie de tout arrêter, arrêtez-vous. Posez-vous la question : « Quelle partie de moi ne veut pas que j’aille vers cette tristesse ? » Et ensuite, parlez-lui. Dites-lui : « Merci de me protéger. Je comprends que tu fais ça pour mon bien. Je ne vais pas y aller sans ton accord. Dis-moi ce dont tu as peur. »

Souvent, le protecteur répond : « J’ai peur que tu t’effondres et que tu ne puisses plus travailler. » Ou : « J’ai peur que cette tristesse ne parte jamais. » Vous pouvez alors négocier : « Et si je n’y vais que 5 minutes ? Et si je promets de m’arrêter si ça devient trop fort ? » Le protecteur accepte parfois, à condition qu’on tienne parole.

Un exemple concret : Claire, une coureuse de trail, avait une partie exilée liée à une humiliation ancienne. Chaque fois qu’on l’approchait, une partie critique surgissait et disait : « Tu es ridicule, tu perds ton temps. » On a pris le temps de remercier cette critique. On lui a demandé ce qu’elle voulait. Elle a répondu : « Je veux qu’elle soit forte, qu’elle ne souffre plus. » On a négocié : « Et si on laisse la blessure s’exprimer un peu, pour qu’elle guérisse ? » La critique a accepté, à condition qu’on ne reste pas trop longtemps. Résultat : Claire a pu pleurer 3 minutes, puis la critique a repris le dessus. Mais sur plusieurs semaines, la confiance s’est installée.

Ce que vous pouvez faire maintenant : Identifiez une résistance que vous avez en ce moment – par exemple, l’envie de reporter ce travail à plus tard. Demandez-lui : « Qu’est-ce que tu veux me protéger ? » Remerciez-la. Puis négociez un petit pas.


Conseil n°4 : Ne pas chercher à « résoudre » – juste accueillir et rester présent

Le dernier conseil est peut-être le plus contre-intuitif. Dans notre culture, on veut tout résoudre, tout réparer, tout « traiter ». On veut que la tristesse parte, que la colère se dissipe, que la peur disparaisse.

Mais avec les parties exilées, c’est souvent l’inverse qui marche. Plus on veut les changer, plus elles résistent. Parce qu’elles ont besoin d’être vues, pas réparées.

Une partie exilée, c’est comme un enfant qui pleure. Si vous lui dites : « Arrête de pleurer, je vais t’acheter une glace », il peut s’arrêter, mais il n’est pas vraiment consolé. Si vous lui dites : « Je te vois, tu es triste, je reste avec toi », il pleure un moment, puis il se calme. Pas parce que vous avez résolu le problème, mais parce qu’il se sent accueilli.

En IFS, on appelle ça « être avec » la partie. Vous n’avez pas besoin de savoir pourquoi elle souffre, ni de lui donner des conseils. Vous avez juste besoin d’être présent, avec curiosité et compassion.

Comment faire concrètement ? Quand vous êtes en contact avec une partie exilée, posez-lui des questions simples, sans chercher à changer ses réponses :

  • « Qu’est-ce que tu ressens ? »
  • « Qu’est-ce que tu as besoin que je sache ? »
  • « Qu’est-ce qui t’aiderait à te sentir un peu plus en sécurité ? »

Et puis, écoutez. Sans jugement, sans vouloir « arranger ». Parfois, la partie répond : « J’ai besoin que tu me prennes dans tes bras. » Ou : « J’ai besoin que tu saches que j’ai eu peur. » Ou simplement : « J’ai besoin que tu restes là. »

Et vous restez. Une minute, deux minutes, trois. Vous respirez. Vous dites : « Je suis là. Je ne pars pas. »

Un patient, Luc, avait une partie exilée qui se sentait invisible depuis l’enfance. Il passait des heures à essayer de « comprendre pourquoi ». Un jour, il a simplement dit à cette partie : « Je te vois. Tu es là. » Il a pleuré 30 secondes. Puis la partie a dit : « Merci. » Elle n’a pas disparu, mais elle était plus légère.

« Accueillir, ce n’est pas guérir. C’est faire de la place. Et parfois, faire de la place suffit à ce que la guérison vienne d’elle-même. »

Ce que vous pouvez faire maintenant : Choisissez une émotion que vous ressentez aujourd’hui – même petite. Asseyez-vous 2 minutes. Dites-lui : « Je te vois. Je suis là. » Sans rien vouloir changer. Observez ce qui se passe.


Et après ? Un chemin qui s’apprend

Ces quatre conseils – créer un conteneur, parler à la partie depuis le Self, négocier avec les protecteurs, accueillir sans résoudre – ne sont pas des recettes magiques. Ce sont des outils. Et comme tout outil, ils s’apprennent par la pratique.

Vous allez oublier. Vous allez replonger. Vous allez vous faire submerger parfois. C’est normal. Ce n’est pas un échec, c’est un apprentissage. Chaque fois que vous vous relevez, vous montrez à vos parties que vous êtes fiable.

Je vois ça tous les jours dans mon cabinet à Saintes. Des adultes qui arrivent avec une carapace épaisse, qui croient qu’ils n’ont pas le droit d’être fragiles. Et qui, pas à pas, apprennent à accueillir leurs parties exilées. Sans se noyer. Avec douceur.

Ce n’est pas un travail de quelques jours. C’est un chemin. Mais c’est un chemin qui mène à plus de liberté, plus de vitalité, plus de présence. Et ça, ça vaut la peine.

Si vous sentez que ce travail résonne avec ce que vous vivez, si vous avez des parties qui appellent depuis longtemps, je suis là. Vous pouvez me contacter pour une séance, une question, ou simplement pour dire : « J’ai essayé, et ça a marché un peu. »

Prenez soin de vous. Et de vos parties.

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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