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Comment arrêter de fuir vos émotions avec votre pompier

Une approche IFS pour remplacer l'évitement par l'accueil.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu ouvres ton frigo alors que tu n’as pas faim. Tu fais défiler Instagram pour la troisième fois en dix minutes. Tu sors une cigarette alors que tu avais arrêté. Tu te plonges dans une série que tu n’aimes même pas. Et au fond de toi, une petite voix te dit : « Tu sais très bien pourquoi tu fais ça. »

Oui, tu le sais. Cette sensation désagréable qui monte, cette boule dans le ventre, cette colère qui affleure, cette tristesse que tu sens pointer. Et toi, tu fais ce que la plupart d’entre nous faisons : tu appuies sur le bouton « éteindre ». Pas en conscience, pas en le décidant vraiment. Tu actives ce que la thérapie IFS (Internal Family Systems) appelle le Pompier.

Ce n’est pas un défaut, ni une faiblesse. C’est un mécanisme de survie formidable. Le problème, c’est qu’à force de le laisser gérer tes émotions à ta place, tu te retrouves vidé, frustré, et surtout, tu passes à côté de ce qui se joue vraiment en toi.

Je vois ça tous les jours à Saintes, dans mon cabinet. Des adultes intelligents, lucides, qui viennent me dire : « Je n’arrive pas à gérer mes émotions » ou « Je réagis trop fort, je ne me contrôle pas ». La vérité, c’est qu’ils ne les gèrent pas du tout : ils les fuient, avec l’aide d’un pompier très efficace.

Alors comment arrêter ce cercle vicieux ? Comment remplacer l’évitement par un véritable accueil de ce qui est là ? On va décortiquer ça ensemble, étape par étape.

Qui est ce pompier qui débarque toujours au mauvais moment ?

Avant de pouvoir arrêter de fuir, il faut comprendre qui fuit à ta place. En IFS, on considère que notre psyché est composée de plusieurs « parties ». Le Pompier est l’une d’elles. Son rôle est simple et vital : éteindre le feu immédiatement.

Le feu, ici, ce sont les émotions douloureuses que tu ne supportes pas. Elles sont souvent activées par ce qu’on appelle des exilés — des parties de toi qui portent des souvenirs douloureux, des blessures anciennes, des sentiments de honte, de peur ou d’abandon.

Le Pompier, lui, n’a pas de temps à perdre en analyse. Il n’évalue pas si la menace est réelle ou non. Il voit une flamme (une bouffée d’angoisse, un pincement de tristesse), et il active son extincteur. Son extincteur, c’est un comportement compulsif. Pour certains, c’est la nourriture, l’alcool, le travail à outrance. Pour d’autres, c’est le sport extrême, les écrans, la critique systématique des autres, ou même la colère explosive.

Je pense à ce coureur que j’accompagne en préparation mentale. Il s’entraînait sept jours sur sept, jusqu’à l’épuisement. Quand on a creusé, on a découvert que chaque fois qu’une pensée de vulnérabilité ou de fatigue émotionnelle pointait (un exilé), son Pompier disait : « Bouge, cours, ne t’arrête pas, sinon tu vas t’effondrer. » Il ne fuyait pas la course, il fuyait son monde intérieur.

Le Pompier croit sincèrement qu’il te protège. Et il a raison sur un point : sans lui, tu serais submergé. Le problème, c’est qu’il ne fait pas la différence entre un danger réel et une simple sensation désagréable. Il traite l’émotion comme une menace de mort.

Le Pompier n’est pas ton ennemi. C’est un gardien maladroit qui utilise un lance-flammes pour éteindre une bougie.

Pourquoi l’évitement fonctionne sur le moment… et t’épuise à long terme

Tu as déjà vécu ça. Tu ressens une vague d’angoisse. Tu attrapes ton téléphone. Tu scrolle pendant vingt minutes. L’angoisse diminue. Tu te dis : « Ouf, ça va mieux. » Et c’est vrai. Pendant quelques minutes, le système s’est calmé.

C’est ça, le piège. L’évitement marche. Il est efficace à court terme. Ton cerveau apprend que le téléphone (ou le verre de vin, ou la cigarette) est une solution. Il grave ce circuit : émotion désagréable → comportement X → soulagement temporaire.

Mais ce soulagement ne résout rien. Il fige le problème. L’exilé reste dans sa prison émotionnelle. La prochaine fois que quelque chose ravivera cette blessure, le Pompier devra sortir un extincteur encore plus puissant. Tu passes donc de la grignote à la boulimie, du verre du soir à l’alcoolisme, de la critique ponctuelle à la dépression.

Je reçois des personnes qui me disent : « Je n’arrive pas à arrêter » ou « Je suis addict à mes émotions négatives ». En réalité, ils ne sont pas addicts aux émotions, ils sont addicts à l’évitement des émotions. Leur Pompier est devenu le pilote de leur vie.

Et il y a un coût. Un coût énorme. Tu perds l’accès à une partie de toi-même. Tu deviens étranger à ta propre vie intérieure. Tu sais comment occuper tes journées, mais tu ne sais plus comment te sentir vivant. Le Pompier, en voulant éteindre la douleur, éteint aussi la joie, la tendresse, la créativité. Il ne fait pas de sélection : tout ce qui est intense potentiellement dangereux.

Le paradoxe, c’est que plus tu fuis, plus l’émotion revient fort. C’est comme un ballon que tu enfonces sous l’eau. Plus tu appuies fort, plus il va remonter violemment ailleurs. Le Pompier te fait croire que tu es en sécurité, mais il te maintient dans un état de vigilance et de tension permanent.

Comment repérer ton pompier sans le juger (c’est la première étape)

La clé, ce n’est pas de virer ton Pompier. C’est de le connaître. De le reconnaître sans le combattre. Si tu le juges, il va se renforcer. Il va te dire : « Tu vois, tu es nul, tu n’arrives même pas à gérer, il faut que je reste aux commandes. »

La première chose que je propose à mes patients, c’est un exercice de détective intérieur. Pendant une semaine, sans chercher à changer quoi que ce soit, observe.

Quand est-ce que tu sors ton téléphone sans raison ? Quand est-ce que tu ouvres le frigo ? Quand est-ce que tu dis « je suis trop fatigué » ou « je n’ai pas le temps » alors que tu sais que c’est faux ? Regarde ce qui s’est passé juste avant. Pas pendant, pas après. Juste avant.

Tu vas probablement trouver une sensation corporelle. Une tension dans la mâchoire. Une boule dans la gorge. Un vide dans l’estomac. Un souffle court. C’est ça, le signal d’alarme que ton Pompier a détecté.

Puis, regarde ce que ton Pompier te dit. Pas en le jugeant. En étant curieux. Il te dit peut-être : « Arrête de te prendre la tête » ou « Tu n’es pas à la hauteur, occupe-toi » ou « Mange, ça ira mieux ». Écoute-le comme tu écouterais un collègue un peu trop zélé qui veut bien faire mais qui te stresse.

Un patient, footballeur amateur, avait un Pompier qui lui disait : « T’es nul, mais tu peux compenser en courant plus que les autres. » Résultat : il se blessait à force de surentraînement. Son Pompier le poussait à agir, parce que s’arrêter, c’était entendre la voix de l’exilé qui disait : « Je ne suis pas aimable si je ne performe pas. »

Repérer le Pompier, c’est déjà le désamorcer un peu. Tu n’es plus complètement identifié à lui. Tu deviens l’observateur de ton propre théâtre intérieur.

Tu ne peux pas arrêter ce que tu ne vois pas. Regarder ton pompier, c’est déjà couper le contact de l’extincteur.

Accueillir ce que tu fuis : l’art de rester présent à l’émotion

Une fois que tu as repéré le Pompier, la tentation est de lui dire : « Dégage, je gère. » Ne fais pas ça. Il va prendre ça comme une attaque et il va doubler la dose. Le Pompier est une partie protectrice. Il faut le rassurer.

Tu peux lui dire, intérieurement : « Je te vois, je sais que tu veux m’aider. Merci. Mais pour l’instant, je vais essayer autre chose. Je te promets que si ça ne va pas, tu pourras reprendre la main. » Ça peut sembler étrange, mais c’est extrêmement efficace. Le Pompier est souvent une jeune partie, fatiguée, qui serait ravie de lâcher un peu la charge si elle sait qu’un adulte est là.

Ensuite, tu te tournes vers ce que tu fuyais. L’émotion elle-même. Pas pour l’analyser, mais pour la ressentir. Où est-elle dans ton corps ? Est-ce une pression, une chaleur, une froideur, une forme, une couleur ? Reste avec elle. Sans vouloir la changer.

Je sais, c’est inconfortable. Tu vas avoir envie de bouger, de gratter, de tousser. C’est normal. Ton Pompier va s’agiter. Tiens bon 30 secondes. Puis une minute. Puis deux.

Ce que tu vas découvrir, c’est que l’émotion ne te tue pas. Elle est désagréable, oui. Parfois très. Mais elle passe. Elle a un début, un milieu, une fin. Si tu ne l’alimentes pas par des histoires mentales (« C’est terrible, ça va durer toujours, je vais craquer »), elle se dissout d’elle-même. C’est ce qu’on appelle la tolérance émotionnelle.

Prends l’exemple d’une patiente qui fuyait la tristesse en faisant du rangement compulsif. Quand elle a accepté de s’asseoir avec sa tristesse, elle a senti une boule dans la poitrine, des larmes qui montaient. Au bout de trois minutes, la boule s’est transformée en chaleur, puis en un grand soupir. Elle m’a dit : « C’est tout ? Je pensais que j’allais mourir. » Non. Elle allait juste vivre.

Accueillir, ce n’est pas aimer l’émotion. C’est cesser de la combattre. C’est lui faire de la place. C’est dire : « D’accord, tu es là. Je te sens. Je ne te juge pas. Je ne te chasse pas. Je reste. »

Le dialogue avec l’exilé : pourquoi l’émotion est là en premier lieu

Quand tu as réussi à rester avec l’émotion sans fuir, tu peux aller un cran plus loin. En IFS, on considère que derrière chaque émotion intense, il y a un exilé. Une partie jeune de toi qui porte une mémoire, une croyance, une douleur.

Cette partie n’est pas ton ennemi non plus. C’est une partie blessée qui a besoin d’être vue, entendue, consolée. Le problème, c’est que le Pompier ne la laisse jamais s’exprimer. Il la maintient enfermée, croyant la protéger.

Quand tu accueilles l’émotion, tu ouvres une porte vers l’exilé. Tu peux lui demander, avec douceur : « Qu’est-ce qui se passe pour toi ? Quel âge as-tu ? Qu’est-ce que tu ressens ? De quoi as-tu besoin ? »

Un patient, commercial dans une grosse boîte, avait un Pompier qui le poussait à l’hyperactivité et à la consommation de sucre. Quand il a dialogué avec son exilé, il a découvert un enfant de 7 ans qui se sentait invisible, et qui avait peur d’être abandonné s’il ne faisait pas tout parfaitement. L’émotion qu’il fuyait n’était pas une menace, c’était un signal de détresse.

Le Pompier disait : « Mange du sucre pour ne pas ressentir ce vide. » L’exilé disait : « J’ai besoin qu’on me voie, qu’on me prenne dans les bras. » Deux réponses différentes au même besoin.

Quand tu commences à entendre l’exilé, le Pompier peut se détendre. Il n’a plus à protéger quelqu’un qui est enfin en contact avec un adulte bienveillant (toi, ton Soi, ta partie la plus consciente et calme). Le Pompier peut même devenir un allié. Il peut te dire : « OK, je te laisse faire, mais si ça devient trop, je suis là. »

Derrière chaque pompier survolté, il y a un exilé qui attend juste qu’on le regarde. Pas qu’on le répare. Qu’on le regarde.

Trois rituels concrets pour remplacer la fuite par l’accueil au quotidien

Tu te demandes peut-être : « Ok, mais concrètement, je fais quoi demain ? » Voici trois rituels que je donne à mes patients et qui changent vraiment la donne.

1. Le micro-pause de 30 secondes.

Trois fois par jour, pose-toi. Pas pour méditer une heure. Juste 30 secondes. Ferme les yeux. Pose une main sur ton ventre. Respire. Et demande-toi : « Qu’est-ce que je ressens là, maintenant ? » Pas ce que tu penses. Ce que tu ressens dans le corps. Si c’est vide, c’est bien. Si c’est tendu, c’est bien. Tu réactives le circuit de l’attention intérieure. Tu dis à ton Pompier : « Je suis là, je gère. »

2. La boîte à Pompier.

Prends un carnet. Quand tu sens que tu vas craquer sur un comportement d’évitement (bouffe, écran, alcool, conflit), note :

  • L’émotion que tu ressens (colère, tristesse, peur, honte)
  • La sensation corporelle (oppression, chaleur, fourmillements)
  • Ce que ton Pompier te dit (« Tu vas craquer, fais quelque chose »)
  • L’intensité de 1 à 10

Ne cherche pas à changer. Note juste. En trois jours, tu vas voir un pattern. Tu vas reconnaître ton Pompier comme un vieux réflexe, pas comme une fatalité.

3. Le fauteuil vide intérieur.

Le soir, avant de dormir, prends deux minutes. Visualise ton Pompier assis en face de toi. Remercie-le pour tout le travail qu’il a fait pour toi. Dis-lui que tu comprends qu’il a voulu te protéger. Et demande-lui : « De quoi as-tu besoin pour te reposer un peu ? » Parfois, il a besoin qu’on lui promette de ne pas l’ignorer. Parfois, il a besoin de savoir qu’un adulte est aux commandes. Écoute sa réponse. Tu seras surpris.

Ces rituels ne sont pas magiques. Ils sont mécaniques. C’est en les répétant que tu reprogrammes ton système nerveux. Tu passes du mode « fuite » au mode « présence ». Tu n’es plus un pantin agité par tes émotions. Tu deviens celui qui les accueille.

Ce que tu vas gagner en arrêtant de fuir

Tu pourrais penser que arrêter de fuir, c’est s’exposer à la souffrance. En réalité, c’est le contraire. C’est arrêter de souffrir deux fois : une fois de l’émotion, une fois de l’évitement.

Tu vas gagner en énergie. Tu n’auras plus à maintenir le système d’évitement qui te coûte cher en temps, en argent, en santé. Tu vas libérer une énergie que tu pourras mettre dans ce qui compte vraiment : tes projets, tes relations, ton bien-être.

Tu vas gagner en authenticité. Tu n’auras plus à faire semblant d’aller bien quand tu vas mal. Tu pourras dire : « Je suis triste, mais ça va, je gère. » Tu seras plus présent pour les autres, parce que

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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