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IFS et deuil : comment apaiser la douleur d'une perte ancienne

Une approche pour alléger le chagrin qui persiste malgré le temps.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Tu as perdu quelqu’un il y a des années. Peut-être cinq, dix, vingt ans. Et pourtant, il y a des jours où la douleur te surprend encore, aussi vive qu’au premier matin. Un parfum, une chanson, une phrase entendue par hasard, et voilà que le chagrin remonte, te serre la gorge, te coupe le souffle. Tu te dis que ça devrait passer avec le temps, que tu devrais « aller mieux », que les autres semblent y arriver, eux. Alors tu te forces à sourire, tu ranges les photos au fond d’un tiroir, tu changes de sujet quand on évoque son nom. Mais la tristesse est toujours là, tapie, prête à resurgir au moment où tu t’y attends le moins.

Je reçois régulièrement des personnes qui viennent pour « un deuil qui n’en finit pas ». Elles ont tout essayé : parler, ne pas parler, consulter, lire des livres, méditer. La douleur reste. Ce n’est pas un manque de volonté. Ce n’est pas que tu n’as pas « fait le travail ». C’est que certaines pertes touchent des parties de toi que la raison ne peut pas consoler. Et c’est là que l’IFS – le modèle des parties internes – peut offrir une clé inattendue.

L’IFS (Internal Family Systems) part d’une idée simple : tu n’es pas un bloc monolithique. Tu es composé de différentes « parties » qui ont chacune leur histoire, leur âge, leur rôle et leur souffrance. Une partie de toi veut tourner la page, une autre veut rester fidèle au souvenir, une autre encore a peur d’oublier son visage. Ces parties ne sont pas des ennemis. Ce sont des protecteurs blessés qui tentent de t’éviter une trop grande douleur. Mais parfois, leurs stratégies te figent dans un chagrin qui n’évolue plus.

Dans cet article, je vais te montrer comment l’IFS peut t’aider à apaiser la douleur d’une perte ancienne, non pas en effaçant le souvenir, mais en libérant les parties de toi qui sont restées coincées dans ce jour-là.

Pourquoi certaines pertes restent-elles douloureuses des années après ?

Tu as probablement entendu la fameuse théorie des cinq étapes du deuil : déni, colère, marchandage, tristesse, acceptation. Elle a été utile pour normaliser ce processus, mais elle a aussi créé une attente implicite : si tu suis bien les étapes, tu arrives à l’acceptation, et la douleur s’en va. Sauf que la réalité est plus complexe. Beaucoup de personnes vivent des deuils qui ne suivent pas cette ligne droite, et certaines pertes restent douloureuses longtemps, sans signe d’apaisement.

Pourquoi ? Parce que le deuil n’est pas seulement la perte d’une personne. C’est aussi la perte d’un rôle, d’un futur imaginé, d’une sécurité, d’une partie de ton identité. Quand tu perds un parent, tu perds aussi l’enfant que tu étais avec lui. Quand tu perds un conjoint, tu perds le projet de vie que vous aviez construit ensemble. Quand tu perds un enfant, tu perds tout ce qui n’adviendra jamais.

Et ces pertes multiples ne sont pas vécues par un « toi » unifié. Elles sont vécues par différentes parties de toi. Il y a la partie qui a vécu l’instant précis de l’annonce, figée dans le choc. Il y a la partie adolescente qui n’a jamais pu faire sa paix avec ce parent. Il y a la partie qui se sent coupable de ne pas avoir été là, d’avoir dit ou pas dit telle chose. Il y a la partie qui a peur d’oublier, et qui ravive la douleur comme preuve d’amour.

Ces parties n’ont pas vieilli. Elles sont restées dans le temps de la perte. Alors, quand un déclencheur survient – une date anniversaire, une ressemblance, un lieu – cette partie revit la perte comme si c’était hier. Et toi, tu te retrouves noyé dans une émotion qui semble disproportionnée par rapport au temps écoulé. Ce n’est pas un signe de faiblesse. C’est le signe qu’une partie de toi a besoin d’être écoutée, et non pas contournée.

« La douleur qui persiste n’est pas un échec du deuil. C’est une partie de toi qui est restée dans la pièce où la nouvelle a été annoncée, et personne n’est jamais venu la chercher. »

Qu’est-ce qu’une « partie » dans l’IFS, et comment se relie-t-elle au deuil ?

L’IFS repose sur une métaphore puissante : ton psychisme est une famille intérieure. Il y a des parties qui gèrent ta vie quotidienne (les managers), des parties qui réagissent en urgence quand quelque chose menace de déborder (les pompiers), et des parties qui portent des blessures anciennes, souvent très jeunes, que les autres parties tentent de protéger (les exilés).

Quand tu vis un deuil, ces trois types de parties entrent en jeu de façon spectaculaire.

Les managers, par exemple, sont ces parties qui te disent : « Il faut être fort », « Ne pleure pas devant les autres », « Occupe-toi, ça passera », « Range ses affaires, ça te fait trop de mal de les voir ». Elles essaient de maintenir le contrôle, de t’éviter d’être submergé. Elles sont souvent épuisées, car elles tiennent la digue depuis des années.

Les pompiers, elles, prennent le relais quand les managers craquent. Elles peuvent te pousser à boire un verre de trop, à te jeter dans le travail, à regarder des séries pendant des heures, à éviter toute pensée liée à la personne disparue. Leur rôle est d’éteindre l’incendie émotionnel par n’importe quel moyen. Mais l’incendie revient toujours, parce que la source n’a pas été traitée.

Et puis il y a les exilés. Ce sont les parties les plus vulnérables, celles qui portent la honte, la peur, la tristesse brute du moment de la perte. Elles ont été « exilées » – c’est-à-dire mises à l’écart – par les managers et les pompiers, parce que leur douleur est trop intense, trop dangereuse pour le système. Ces exilés sont souvent très jeunes. Une partie de toi peut avoir cinq ans au moment où tu as perdu ton grand-père, et elle n’a jamais pu pleurer parce que les adultes disaient « sois fort ». Cette partie est restée seule, dans un coin, avec son chagrin intact.

C’est pour ça que des années plus tard, une simple chanson peut te faire fondre en larmes : cette chanson a touché l’exilé, et toute la douleur accumulée remonte d’un coup. Ce n’est pas la perte d’aujourd’hui que tu pleures. C’est la perte d’hier, revécue par une partie qui n’a jamais eu la permission de la traverser.

Comment l’IFS permet d’apaiser la douleur sans trahir le souvenir

Une des grandes peurs dans le deuil, c’est d’oublier. Beaucoup de personnes que je reçois me disent : « Si j’arrête de souffrir, c’est comme si je l’abandonnais. » Il y a une partie qui croit que la douleur est la preuve de l’amour, que cesser de souffrir, c’est cesser d’aimer. Cette partie a besoin d’être entendue avec respect, pas démantelée.

L’IFS ne cherche pas à supprimer les parties. Il cherche à entrer en relation avec elles. Concrètement, dans une séance, je vais t’inviter à te tourner vers cette partie qui souffre, non pas pour la faire taire, mais pour l’écouter. Pas avec une oreille analytique. Avec une présence douce, curieuse, comme on s’assoirait à côté d’un enfant en larmes sans lui dire « arrête de pleurer ».

Voici comment cela peut se dérouler, en pratique :

  1. Identifier la partie qui souffre : Tu ressens une boule dans la gorge ? Une pression dans la poitrine ? Une lourdeur dans les épaules ? C’est souvent là que la partie se manifeste dans le corps. Tu peux simplement poser une main sur cette zone et lui dire intérieurement : « Je te vois, je sens ta présence. »

  2. Lui demander ce qu’elle ressent, sans vouloir la changer : Tu peux lui poser des questions simples : « Qu’est-ce que tu ressens, là, maintenant ? » « Quelle est ton émotion la plus forte ? » « Quel âge as-tu ? » La réponse peut venir sous forme de mots, d’images, de sensations. L’important est de ne pas juger, de ne pas essayer de la raisonner.

  3. Découvrir son histoire : Souvent, cette partie va te montrer un moment précis du passé. Pas forcément le décès lui-même. Parfois un instant anodin : une phrase dite par quelqu’un à l’enterrement, un silence, une main qu’on n’a pas serrée. Ce moment est la prison de cette partie. Elle y est restée, répétant en boucle la même scène.

  4. Lui offrir ce dont elle a besoin : Une fois que tu as compris ce qu’elle porte, tu peux lui demander : « De quoi as-tu besoin maintenant ? » La réponse peut surprendre. Pas « que la personne revienne ». Plutôt : « qu’on me tienne la main », « qu’on me dise que je peux pleurer », « qu’on me dise que ce n’est pas de ma faute ». Tu peux alors lui offrir cela, en imagination, avec ta présence adulte d’aujourd’hui.

Ce processus ne fait pas disparaître le souvenir. Il libère la partie de la prison du temps. La douleur aiguë, celle qui te tord le ventre, se transforme en une tristesse douce, une mélancolie qui peut coexister avec la joie. Tu ne perds pas le lien avec la personne disparue. Tu changes juste la nature de ce lien : il n’est plus fait de souffrance, mais de gratitude, de tendresse, de continuité.

« L’apaisement n’est pas l’oubli. C’est la possibilité de porter le souvenir sans qu’il te brise les mains. »

Cas concret : Sophie et la partie qui veillait son père

Je reçois Sophie il y a deux ans. Elle a perdu son père d’un cancer il y a douze ans. Elle est venue parce qu’elle n’arrive pas à « passer à autre chose ». Elle a une vie professionnelle réussie, un mari aimant, des enfants. Mais régulièrement, sans raison apparente, elle est submergée par une vague de chagrin qui la laisse inerte pendant des heures. Elle se sent coupable : « J’ai tout pour être heureuse, pourquoi je pleure encore ? »

En séance, je l’invite à se connecter à cette vague de chagrin. Elle décrit une lourdeur dans le sternum, comme une pierre. Je lui demande de se tourner vers cette pierre, non pas pour la faire partir, mais pour la connaître. Après un moment de silence, elle dit : « C’est une petite fille. Elle est assise par terre, dans le couloir de l’hôpital. Elle attend. Elle attend que son père sorte de la chambre et lui dise que c’était une erreur. »

Cette petite fille, c’est une partie de Sophie qui est restée dans ce couloir, il y a douze ans. Elle n’a jamais su que son père ne sortirait pas. Les adultes lui ont dit la vérité, mais cette partie n’a pas pu l’entendre. Elle est restée là, à espérer, à attendre, à veiller.

Je demande à Sophie : « Que ressens-tu pour cette petite fille ? » Elle répond : « Une immense tendresse. Elle est si courageuse. » Puis : « Je veux aller m’asseoir à côté d’elle. » Elle le fait en imagination. Elle prend la main de cette petite fille. Elle lui dit : « Je suis là maintenant. Tu n’es plus seule. Tu peux arrêter d’attendre. »

Les larmes coulent, mais ce ne sont pas des larmes de désespoir. Ce sont des larmes de reconnaissance. Sophie comprend que ce n’est pas elle, adulte, qui est bloquée. C’est cette petite partie, restée dans le couloir. Et elle peut, depuis sa place d’adulte, venir la chercher.

Les semaines suivantes, Sophie me dit que les vagues de chagrin sont moins fréquentes, moins violentes. Elle peut penser à son père avec tendresse, sans s’effondrer. Elle a même sorti une vieille photo de lui et l’a posée sur son bureau. La partie qui veillait a pu confier sa garde à Sophie adulte. Elle n’a plus à porter seule la douleur.

Les limites de cette approche (parce qu’il est important d’être honnête)

L’IFS n’est pas une baguette magique. Il ne fait pas disparaître le deuil, et ce n’est pas son but. Il ne remplace pas un accompagnement psychiatrique si tu traverses une dépression sévère, des idées suicidaires, ou un trouble de stress post-traumatique complexe lié à la perte. Dans ces cas-là, un suivi médical est indispensable.

L’IFS ne convient pas non plus à tout le monde, ni à toutes les phases du deuil. Si la perte est très récente (quelques semaines ou mois), le système est encore en état de choc, et il est parfois plus utile d’avoir un soutien contenant et empathique que d’explorer les parties. L’IFS demande une certaine capacité à se tourner vers l’intérieur, à tolérer l’inconfort sans se dissocier. Pour certaines personnes, cela peut être trop tôt, ou trop difficile sans un cadre thérapeutique solide.

Enfin, il est important de dire que certaines parties ne veulent pas être libérées tout de suite. Elles ont peur. Elles ont besoin de temps pour faire confiance. Forcer le processus, c’est reproduire ce que les managers ont toujours fait : brusquer les exilés. L’IFS est une pratique de patience. On n’y gagne rien à aller vite.

Mais ce que j’observe, chez les personnes qui s’engagent dans ce travail, c’est une transformation durable. La douleur ne disparaît pas complètement – ce serait suspect – mais elle change de qualité. Elle devient moins envahissante, moins paralysante. Elle laisse de la place pour autre chose : la joie, l’étonnement, le désir. Le souvenir de la personne perdue peut alors être porté comme un trésor, et non comme un boulet.

Ce que tu peux faire maintenant, seul(e), pour commencer

Tu n’as pas besoin d’attendre une séance pour commencer à tisser un lien différent avec ta douleur. Voici une pratique simple, que tu peux faire chez toi, dans un moment calme. Installe-toi confortablement, ferme les yeux, et porte ton attention sur ta respiration pendant quelques instants.

  1. Identifie une sensation de chagrin : Pense à la personne que tu as perdue. Laisse monter ce qui vient. Peut-être une émotion, une tension dans le corps, une image. Ne cherche pas à la contrôler. Observe-la simplement.

  2. Donne-lui une forme ou une voix : Cette sensation, à quoi ressemble-t-elle ? Est-ce une boule, une pierre, un nœud ? Est-ce une couleur, une température ? Si elle pouvait parler, que dirait-elle ? Souvent, la réponse est simple : « Je suis triste », « Je suis seul », « Je ne veux pas oublier ». Note cette phrase sans la juger.

  3. Tourne-toi vers elle avec curiosité : Pose-lui une question, comme tu le ferais avec un ami : « Depuis quand es-tu là ? » « Qu’est-ce que tu as besoin que je sache ? » « Quel âge as-tu ? » Écoute la réponse, même si elle te semble étrange ou illogique. Cette partie a sa propre logique, son propre temps.

  4. Remercie-la : Avant de terminer, remercie cette partie d’avoir parlé. Dis-lui que tu reviendras. Tu n’as pas à tout résoudre maintenant. L’important est d’avoir ouvert une porte, d’avoir montré que tu es prêt(e) à écouter.

Tu peux répéter cet exercice une fois par semaine, ou quand la douleur se fait trop présente. Avec le temps, tu remarqueras peut-être que cette partie devient moins exigeante, moins désespérée. Elle saura que tu es là. Et ça change tout.

Conclusion : un chemin doux pour alléger ce qui pèse

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À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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