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IFS et sommeil : pourquoi vos parties vous empêchent de dormir

Apprenez à dialoguer avec ces parts qui veillent la nuit.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Vous avez déjà passé une nuit à regarder le plafond, l’esprit en ébullition, à vous dire : « Pourquoi je n’arrive pas à m’arrêter ? » Le corps est fatigué, les paupières lourdes, mais quelque chose, à l’intérieur, refuse de lâcher prise. Une voix répète une conversation de la journée, une autre anticipe une réunion demain, une troisième balance des images de votre enfance. Vous avez tout essayé : les tisanes, les applications de méditation, le comptage de moutons, les écrans éteints à 21h, le sport en journée, les bouchons d’oreilles, le masque de sommeil. Rien n’y fait. Parce que le problème n’est pas votre corps, ni votre environnement. Le problème, c’est que certaines de vos parties ne sont pas d’accord pour dormir.

En thérapie IFS (Internal Family Systems), on considère que notre psyché est composée de différentes « parties », comme des personnalités internes avec leurs propres émotions, croyances et rôles. Quand vous ne dormez pas, ce n’est pas « vous » qui êtes insomniaque. C’est une partie de vous qui veille, pour une bonne raison. Et tant que vous ne l’aurez pas écoutée, elle continuera à vous maintenir éveillé. Dans cet article, je vais vous montrer comment identifier ces parties, comprendre leur mission, et surtout, comment négocier avec elles pour retrouver un sommeil apaisé.

Pourquoi une partie de vous refuse-t-elle de s’endormir ?

Imaginez Claire, une consultante de 34 ans que j’ai reçue l’année dernière. Elle venait me voir pour des insomnies chroniques. « Je me couche à 22h, je suis morte de fatigue, et dès que ma tête touche l’oreiller, mon cerveau s’emballe. Je me mets à planifier ma journée du lendemain, à repenser à un mail mal tourné, à imaginer des scénarios catastrophes. Parfois, je me lève pour noter des listes, mais ça ne calme rien. » Claire avait tout essayé, y compris des somnifères qui la laissaient « en coton » le lendemain.

Quand nous avons commencé à dialoguer avec cette partie éveillée, une image est apparue : celle d’un veilleur de nuit, debout devant une grande porte, les yeux grands ouverts, une torche à la main. « Je dois surveiller, disait cette partie. Si je m’endors, quelque chose de grave va arriver. » Claire a immédiatement reconnu cette sensation : depuis son enfance, elle était l’aînée d’une fratrie, et elle devait « veiller » sur ses frères et sœurs pendant que ses parents travaillaient. À 8 ans, elle s’interdisait de dormir avant que tout le monde ne soit rentré. Aujourd’hui, même adulte, cette partie est restée en service.

Ce que Claire a découvert, c’est que sa partie insomniaque n’était pas un ennemi. Elle était un protecteur, dévoué et fatigué, mais convaincu que sa survie dépendait de cette vigilance. En IFS, on appelle ça une partie « protectrice » ou « pompier » (dans la typologie IFS, les pompiers sont des parties qui réagissent en urgence pour éteindre les émotions intolérables). Mais souvent, l’insomnie est causée par une partie qui croit que dormir est dangereux, ou que la nuit est un moment vulnérable.

Les raisons peuvent être multiples :

  • Une partie traumatisée : après un événement comme un cambriolage, une agression, un décès brutal, la partie qui a vécu ça peut associer la nuit à un danger. Elle veille pour vous protéger.
  • Une partie perfectionniste : elle vous rappelle toutes les tâches non accomplies, les erreurs de la journée, les objectifs du lendemain. Elle veut que vous soyez prêt, que vous ne faillissiez pas.
  • Une partie anxieuse : elle anticipe les menaces, rumine, imagine le pire. Elle croit que si elle arrête de penser, elle perd le contrôle.
  • Une partie solitaire : la nuit, quand tout est calme, c’est le seul moment où elle se sent autorisée à exister, à penser, à ressentir. S’endormir, ce serait perdre ce temps précieux pour elle.

Le piège, c’est que la plupart des gens luttent contre ces parties. Vous vous dites : « Arrête de penser, tais-toi, laisse-moi dormir. » Mais plus vous luttez, plus la partie se raidit. Elle se sent attaquée, incomprise, et elle monte le volume. C’est comme si vous disiez à un gardien de sécurité : « Va te coucher, je n’ai pas besoin de toi. » Il va redoubler de vigilance.

Comment reconnaître la partie qui veille la nuit

Avant de dialoguer, il faut identifier qui est là. Je vous propose un petit exercice, à faire le soir, dans votre lit, sans jugement. Ne cherchez pas à chasser la pensée. Au contraire, accueillez-la comme un messager.

Étape 1 : Observez la sensation dans votre corps. Quand vous êtes allongé et que le mental s’active, où sentez-vous cette agitation ? Dans la tête ? Les épaules tendues ? Le ventre serré ? La poitrine qui se soulève vite ? Prenez quelques respirations et posez votre attention sur cette zone. Pas pour la détendre, juste pour la sentir.

Étape 2 : Identifiez l’émotion ou la pensée dominante. Est-ce de la peur ? De la colère ? De la tristesse ? Une sensation d’urgence ? Une liste de tâches qui défile ? Une voix critique ? Demandez-vous : « Quelle est la phrase que cette partie répète le plus souvent ? » Exemples : « Je dois être sûr de tout », « Si je ne contrôle pas, ça va mal tourner », « Personne ne peut m’aider », « Je dois être parfait ».

Étape 3 : Donnez-lui un nom ou une image. Les parties aiment être reconnues. Vous pouvez lui donner un nom simple : « la sentinelle », « le manager », « la petite fille qui a peur », « le soldat ». Ou une image : un gardien de phare, un écureuil qui fait des réserves, un boxeur prêt à frapper. Ne forcez pas, laissez venir.

Étape 4 : Demandez-lui ce qu’elle veut, vraiment. Pas « pourquoi tu m’empêches de dormir ? » (c’est accusateur), mais « qu’est-ce que tu essaies de protéger ? » ou « qu’est-ce qui se passerait de grave si tu te reposais ? » La réponse peut être surprenante. Un de mes patients, Marc, a découvert que sa partie veillait pour « vérifier que ses enfants respiraient encore » – il avait perdu un frère en bas âge, et cette peur n’avait jamais été traitée.

Un point important : ne vous attendez pas à une réponse rationnelle immédiate. Parfois, la partie répond par une sensation, une image, un souvenir. C’est ok. Vous n’êtes pas en train de faire un entretien d’embauche, vous êtes en train d’écouter un être qui a besoin d’être entendu.

« Ce n’est pas l’insomnie qui est le problème, c’est la partie qui a décidé que veiller était plus important que dormir. Et elle a ses raisons, même si elles sont anciennes. »

Le dialogue intérieur : la technique de base pour apaiser vos parties

Une fois que vous avez identifié la partie, vous pouvez entamer un dialogue. L’idée n’est pas de la faire taire, mais de la rassurer en lui montrant que vous, votre Soi (la partie calme, curieuse, compatissante de vous), êtes aux commandes. En IFS, on appelle ça « décharger » la partie de son rôle.

Voici comment procéder, étape par étape, à faire dans votre lit ou dans un fauteuil calme avant de dormir.

1. Mettez-vous en position d’écoute. Allongez-vous, les mains sur le ventre ou le cœur. Respirez profondément trois fois. Dites intérieurement : « Je suis là, j’écoute. Je ne cherche pas à changer quoi que ce soit. Je veux juste comprendre. »

2. Adressez-vous à la partie avec respect. Vous pouvez dire : « Bonjour, partie qui veille. Je sens que tu es là. Merci d’être présente. Je voudrais te connaître. » Oui, ça peut sembler bizarre au début. Mais essayez. La partie est une entité psychique, elle perçoit votre intention.

3. Posez des questions ouvertes.

  • « Depuis quand es-tu là ? »
  • « Quel âge as-tu ? »
  • « Qu’est-ce que tu crois qu’il va arriver si tu arrêtes de veiller ? »
  • « Qu’est-ce que tu ressens quand je te dis que je vais bien, que je suis en sécurité ? »
  • « Qu’est-ce que tu as besoin que je sache ? »

4. Écoutez sans interrompre, sans juger. Ne vous dites pas « c’est stupide » ou « c’est irrationnel ». Pour cette partie, c’est la vérité. Accueillez la réponse, même si elle est émotionnelle (larmes, colère, peur). Restez présent.

5. Remerciez la partie. Après quelques minutes, dites : « Merci d’avoir veillé sur moi tout ce temps. Je te suis reconnaissant. Je sais que tu fais de ton mieux. Je vais m’occuper de toi. »

Souvent, à ce stade, la partie se détend un peu. Elle n’a plus besoin de crier pour être entendue. Vous pouvez alors lui proposer un compromis. Par exemple : « Je te promets que demain matin, je prendrai 10 minutes pour t’écouter à nouveau. Mais maintenant, j’ai besoin de dormir pour être fort demain. Acceptes-tu de te reposer avec moi ? »

Chez Claire, la partie veilleuse a accepté de s’asseoir à côté du lit au lieu de rester debout. Elle a même accepté de tenir la main de Claire pendant qu’elle s’endormait. Ça a transformé ses nuits.

Et si la partie ne veut pas lâcher prise ? L’art de la négociation

Parfois, malgré le dialogue, la partie reste en alerte. Elle ne vous fait pas confiance. Elle a peut-être des décennies d’expérience à vous protéger, et elle ne va pas se retirer en une soirée. C’est normal. L’IFS n’est pas une baguette magique, c’est un processus de reconstruction de confiance.

Dans ce cas, ne forcez pas. Ne lui dites pas « tu dois dormir ». Vous risqueriez de créer une nouvelle partie qui lutte contre la première. Au lieu de ça, adoptez une stratégie de négociation.

Option 1 : La veille programmée. Dites à la partie : « D’accord, tu veux veiller. Mais on va le faire ensemble, et on va limiter le temps. Je te propose de veiller 10 minutes, puis on fait une pause. Après, on verra. » Vous pouvez régler une alarme douce. Pendant ces 10 minutes, autorisez-vous à penser à tout ce qu’elle veut. Notez mentalement. Puis, quand l’alarme sonne, dites : « Merci, c’est fait. Maintenant, on se repose. » Si elle revient, répétez le processus. Mais souvent, le fait de lui donner un espace dédié réduit son urgence.

Option 2 : Le « je prends le relais ». Certaines parties sont épuisées. Elles veillent depuis si longtemps qu’elles aimeraient bien lâcher, mais elles ne savent pas comment. Vous pouvez leur dire : « Je vois que tu es fatiguée. Tu as bien travaillé. Maintenant, c’est moi qui veille sur toi. Je suis adulte, je suis en sécurité, la maison est fermée, les enfants dorment. Tu peux te reposer, je te protège. » Cette phrase, dite avec sincérité, peut être incroyablement apaisante.

Option 3 : La visualisation de la salle d’attente. Imaginez que toutes vos parties sont assises dans une salle d’attente confortable, avec des fauteuils, une tisane, une lumière tamisée. Vous, votre Soi, êtes le secrétaire. Vous dites : « Je vais recevoir chaque partie une par une, mais pas maintenant. Pour l’instant, tout le monde peut attendre ici en sécurité. Je reviens demain. » Cela crée une contenance.

Un patient que j’ai suivi, footballeur professionnel, avait une partie « compétiteur » qui l’empêchait de dormir avant les matchs. Elle lui répétait : « Tu dois te préparer, tu dois être meilleur, tu dois gagner. » Après plusieurs dialogues, cette partie a accepté de déposer son épée et son casque à côté du lit, en échange de la promesse que le lendemain matin, avant l’entraînement, il lui consacrerait 15 minutes de préparation mentale. Il a tenu sa promesse, et les nuits se sont calmées.

Les pièges à éviter quand on dialogue avec ses parties nocturnes

L’IFS est une pratique puissante, mais on peut facilement tomber dans des malentendus. Voici les erreurs les plus fréquentes que je vois chez les personnes qui débutent.

Piège n°1 : Vouloir « guérir » la partie trop vite. Vous n’êtes pas là pour la réparer. Vous êtes là pour l’écouter. Si vous arrivez avec une intention de changement, la partie le sentira et se méfiera. Restez dans la curiosité, pas dans l’intervention.

Piège n°2 : Confondre la partie avec vous-même. Quand vous dites « je suis anxieux », vous vous identifiez à la partie anxieuse. En IFS, on dit plutôt : « une partie de moi est anxieuse ». Cette nuance change tout. Elle vous permet de prendre du recul et de ne pas être noyé dans l’émotion.

Piège n°3 : Attendre un résultat immédiat. Le sommeil est un processus biologique et psychique. Certaines nuits, le dialogue fonctionnera du premier coup. D’autres nuits, ce sera plus chaotique. Ne transformez pas l’IFS en nouvelle performance : « Je dois réussir à dormir grâce à l’IFS. » C’est une pression supplémentaire. Acceptez que certaines nuits, vous serez éveillé, et que ce n’est pas un échec.

Piège n°4 : Négliger les parties qui émergent le jour. Souvent, les parties nocturnes sont les mêmes que celles qui vous stressent en journée. Si vous ne les écoutez pas le jour, elles feront du bruit la nuit. Prenez l’habitude de faire des « check-in » rapides dans la journée : « Salut les parties, comment vous allez ? » Vous viderez un peu la pression avant le coucher.

Piège n°5 : Forcer le dialogue quand vous êtes trop fatigué. Si vous êtes épuisé, votre capacité à rester en « Soi » (calme et présent) est réduite. Vous risquez de vous identifier à une partie et de vous énerver. Dans ce cas, mieux vaut une technique de secours : respiration lente, cohérence cardiaque, ou simplement accepter de ne pas dormir et lire un livre doux. Le dialogue viendra à un autre moment.

Quand l’insomnie cache un trauma : l’importance de l’accompagnement

Je dois être honnête avec vous. L’IFS est efficace pour beaucoup d’insomnies liées à des parties protectrices, mais il existe des situations où un accompagnement professionnel est nécessaire. Si votre insomnie est liée à un traumatisme grave (viol, accident, guerre, deuil brutal), les parties qui veillent peuvent être extrêmement polarisées et ne pas répondre à un simple dialogue. Elles peuvent être gelées dans un état de survie.

Dans ces cas, la partie qui veille n’est pas seulement un protecteur, elle est aussi une partie exilée (une partie jeune, blessée, qui porte la douleur du trauma). La nuit, les défenses s’affaiblissent, et l’exilé se manifeste par des cauchemars, des flashbacks, des terreurs nocturnes. Le dialogue seul peut être insuffisant, voire déclencher plus de détresse.

Si vous reconnaissez ces signes, si vos nuits sont marquées par des réveils en sueur, des crises d’angoisse, des souvenirs intrusifs, ou si vous avez déjà consulté sans résultat, je vous encourage à chercher un thérapeute IFS formé. Ce n’est pas une faiblesse, c’est une sagesse que de reconnaître quand on a besoin d’un guide.

Dans mon cabinet à Saintes

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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