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Pourquoi vous jugez vos émotions ? Le Self vous libère

Remplacez l’autocritique par une écoute bienveillante.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Vous les sentez arriver. Cette boule au ventre avant une réunion importante. Cette irritation qui monte quand votre enfant vous parle sur un ton qui vous déplaît. Cette tristesse qui vous submerge sans raison apparente, un dimanche soir.

Et votre réaction est immédiate, presque réflexe : « Je ne devrais pas ressentir ça. » Vous vous jugez. Vous vous dites que vous êtes trop sensible, pas assez solide, que vous devriez avoir dépassé tout ça à votre âge. Vous essayez de repousser l’émotion, de la contrôler, de la nier.

Je vois ça tous les jours dans mon cabinet à Saintes. Des adultes intelligents, compétents, qui ont construit leur vie, mais qui vivent en guerre contre leurs propres émotions. Ils viennent me voir parce qu’ils sont fatigués de lutter. Parce qu’ils sentent bien que cette autocritique permanente ne les aide pas, mais ils ne savent pas faire autrement.

Pourtant, il existe une autre voie. Une approche qui ne consiste pas à supprimer vos émotions, mais à changer radicalement votre relation avec elles. Cette approche, c’est l’IFS, l’Internal Family Systems. Et au cœur de ce modèle, il y a une découverte qui change tout : vous n’êtes pas vos émotions. Vous êtes ce que le modèle appelle le Self – une présence calme, curieuse et bienveillante qui peut accueillir tout ce qui se passe en vous sans s’y perdre.

Ce n’est pas une théorie abstraite. C’est quelque chose que je vois se produire en séance, semaine après semaine. Et je vais vous montrer comment ça fonctionne, concrètement.

D’où vient ce réflexe de juger vos émotions ?

Imaginez Marc, un commercial de 42 ans que j’ai reçu l’an dernier. Il était performant dans son travail, mais il rentrait chez lui épuisé. Pas par le travail lui-même, mais par l’effort constant qu’il faisait pour ne pas ressentir ce qu’il ressentait. « Dès que je sens de l’anxiété monter avant un appel client, je me dis “Arrête, t’es un pro, tu maîtrises ça”. Mais plus je lutte, plus l’anxiété s’installe. »

Ce réflexe de jugement n’est pas une faiblesse de votre part. C’est un mécanisme qui a été programmé très tôt. Quand vous étiez enfant, vous avez appris que certaines émotions étaient acceptables et d’autres non. « Arrête de pleurer, c’est pas grave. » « T’as pas de raison d’être en colère. » « Sois sage, ne fais pas de caprice. »

Ces messages, répétés des centaines de fois, ont créé ce que l’IFS appelle des gestionnaires. Ce sont des parties de vous dont le travail est de maintenir le contrôle, de vous rendre acceptable, de vous protéger des conséquences que vous avez appris à redouter. Le gestionnaire qui juge vos émotions est un gardien. Il croit sincèrement que si vous laissez libre cours à votre tristesse, vous allez vous effondrer. Que si vous exprimez votre colère, vous allez tout casser. Que si vous montrez votre vulnérabilité, vous allez être rejeté.

Alors il intervient. Rapidement. Brutalement parfois. Avec des phrases comme « Tu fais encore tout un plat pour rien » ou « Les autres gèrent mieux que toi, qu’est-ce qui cloche chez toi ? »

Et vous obéissez. Parce que cette partie a pris le contrôle. Elle parle avec votre voix intérieure, mais ce n’est pas vous.

Ce que j’observe en séance, c’est que mes clients passent des années à écouter cette voix critique sans jamais se demander d’où elle vient. Ils croient que c’est leur identité. « Je suis quelqu’un de dur avec moi-même, c’est comme ça. » Mais ce n’est pas une identité. C’est une partie blessée qui essaie de vous protéger avec les moyens qu’elle a.

Le jugement que vous portez sur vos émotions n’est pas la vérité sur vous. C’est une partie de vous qui essaie de vous garder en sécurité, avec des stratégies apprises il y a longtemps.

Pourquoi lutter contre vos émotions les renforce

C’est peut-être le paradoxe le plus important à comprendre. Et c’est contre-intuitif, je le sais.

Quand vous jugez une émotion, quand vous lui dites « Tu n’as pas le droit d’être là », vous ne la faites pas disparaître. Vous la poussez sous l’eau. Comme une balle de plage, plus vous appuyez fort, plus elle remonte avec violence dès que vous relâchez la pression.

Prenez Claire, une enseignante de 38 ans. Elle venait de vivre une rupture et elle se reprochait d’être triste. « Je devrais être passée à autre chose, ça fait trois mois. Je suis nulle, je n’arrive pas à avancer. » Son jugement était double : elle jugeait l’émotion (la tristesse) et elle se jugeait elle-même de la ressentir.

Résultat ? La tristesse ne partait pas. Pire, elle s’accompagnait maintenant d’un sentiment d’échec, de honte, d’impuissance. L’émotion initiale était devenue un nœud complexe de plusieurs émotions, toutes aussi pénibles les unes que les autres.

Le mécanisme est simple, mais puissant. Les émotions sont des signaux. Elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes. Elles sont comme le voyant rouge sur le tableau de bord de votre voiture. Si vous le jugez (« Je n’ai pas le temps de m’arrêter, ce voyant est idiot »), vous ne réglez pas le problème. Vous risquez juste de tomber en panne plus loin.

Votre anxiété vous dit quelque chose. Votre tristesse vous informe. Votre colère vous signale une limite franchie. Quand vous jugez l’émotion, vous jugez le messager. Et le message ne passe pas. Alors l’émotion s’intensifie, insiste, jusqu’à ce que vous l’écoutiez. C’est ce qui s’appelle un symptôme. Une émotion qui a dû se faire violente pour être entendue.

Ce que je propose à mes clients, ce n’est pas de ne plus juger du jour au lendemain. C’est de commencer par observer ce jugement lui-même avec curiosité. « Tiens, voilà cette voix qui me dit que je ne devrais pas être triste. D’où vient-elle ? Que veut-elle ? Depuis quand est-elle là ? »

Cette simple curiosité est le premier pas vers une relation différente avec vos émotions. Vous passez d’un mode combat à un mode accueil. Et c’est là que le Self commence à émerger.

Le Self : cette présence calme que vous avez oubliée

Le modèle IFS repose sur une hypothèse forte, validée par des années de pratique : chaque être humain a en lui un Self. Pas un self avec un petit s, qui serait votre ego ou votre personnalité. Le Self, avec un grand S, c’est votre essence. Votre centre calme. La partie de vous qui peut observer tout ce qui se passe sans se laisser submerger.

Dick Schwartz, le fondateur de l’IFS, décrit le Self par 8 qualités, qu’il appelle les 8 C : Calme, Curiosité, Compassion, Confiance, Courage, Clarté, Créativité, Connexion.

Vous avez déjà expérimenté cette qualité, même brièvement. Ce moment où vous regardez votre enfant jouer et où vous êtes simplement présent, sans jugement, sans besoin de faire quoi que ce soit. Ce moment où vous écoutez un ami traverser une difficulté et où vous ressentez une compassion naturelle, sans avoir à la fabriquer. Ce moment où, après une séance de sport ou une méditation, vous êtes posé, clair, ouvert.

Ce n’est pas un état exceptionnel. C’est votre état naturel. Mais il est recouvert par vos parties. Ces parties qui jugent, qui contrôlent, qui s’inquiètent, qui vous poussent à être parfait. Le Self est là, en dessous. Il n’a pas disparu. Il est juste masqué.

Quand vous jugez vos émotions, c’est une partie qui parle, pas votre Self. Quand vous vous dites « Je suis nul de ressentir ça », c’est une partie qui a pris le micro. Et elle parle fort. Tellement fort que vous ne distinguez plus la présence calme du Self.

Le travail que je propose à mes clients, c’est d’apprendre à reconnaître cette différence. À sentir quand c’est une partie qui parle et quand c’est le Self qui est présent. Et progressivement, à laisser le Self prendre les rênes, non pas en combattant les parties, mais en les accueillant.

Une cliente me disait récemment : « J’ai toujours cru que mon anxiété, c’était moi. Que j’étais quelqu’un d’anxieux. Aujourd’hui, je comprends que j’ai une partie anxieuse. C’est différent. Je peux être en relation avec elle sans être elle. »

Cette nuance change tout. Vous n’êtes pas votre émotion. Vous êtes celui ou celle qui peut la ressentir, l’observer, l’accueillir. Vous êtes le Self.

Comment accueillir une émotion sans vous y perdre

Parlons concret. Comment faites-vous, dans votre vie de tous les jours, quand la colère monte ou que la tristesse vous submerge ?

Je vais vous donner une séquence que j’utilise en séance avec mes clients sportifs et mes patients en cabinet. Elle ne remplace pas un accompagnement personnalisé, mais elle vous donne un cadre pour commencer à expérimenter une relation différente avec vos émotions.

1. Marquez une pause physique

Avant même d’essayer de comprendre quoi que ce soit, arrêtez-vous. Si vous êtes debout, asseyez-vous. Si vous êtes assis, posez vos pieds à plat sur le sol. Mettez une main sur votre ventre. Respirez une fois, lentement. Ce geste simple envoie un signal à votre système nerveux : « On n’est pas en danger immédiat. On peut ralentir. »

2. Identifiez l’émotion sans jugement

Nommez ce que vous ressentez, comme si vous étiez un scientifique observant un phénomène. « Colère. » « Tristesse. » « Anxiété. » Pas de « Je suis en colère », mais « Il y a de la colère ici. » Cette nuance vous place en observateur, pas en identité.

3. Localisez-la dans votre corps

Les émotions sont toujours physiques. Où est cette colère ? Dans la poitrine ? La gorge ? Le ventre ? Quelle est sa forme, sa texture, sa température ? Une boule chaude ? Une pression froide ? Un poids lourd ? Vous n’essayez pas de la faire partir. Vous la décrivez simplement.

4. Adoptez une curiosité bienveillante

C’est le moment clé. Au lieu de juger l’émotion, posez-vous une question simple, avec une vraie curiosité : « Qu’est-ce que tu veux me dire ? » ou « Qu’est-ce qui se passerait si tu restais là ? » ou « Depuis quand es-tu là ? »

Ne cherchez pas une réponse intellectuelle. Soyez simplement ouvert à ce qui vient. Parfois c’est une image. Parfois une sensation qui se déplace. Parfois un souvenir. Laissez venir.

5. Remerciez l’émotion

Ça peut sembler étrange, mais c’est puissant. Dites à l’émotion, dans votre tête ou à voix basse : « Merci d’être là. Merci d’essayer de me protéger. » Même si vous ne comprenez pas encore son message, cette gratitude change votre relation. Vous n’êtes plus en guerre. Vous êtes en dialogue.

Je vois souvent mes clients arriver avec des larmes à ce moment-là. Pas des larmes de tristesse, mais des larmes de soulagement. Parce que pour la première fois, ils ne luttent pas. Ils accueillent. Et l’émotion, qui avait besoin d’être entendue, peut commencer à se transformer.

Quand vous accueillez une émotion au lieu de la juger, vous n’êtes pas en train de vous effondrer. Vous êtes en train de créer l’espace pour qu’elle se transforme. C’est ça, la force du Self.

Ce qui change vraiment quand vous arrêtez de juger

Je vais être honnête avec vous. Arrêter de juger vos émotions ne signifie pas que vous allez vous promener tout le temps avec un sourire béat. Les émotions difficiles restent présentes. La tristesse, la colère, la peur ne disparaissent pas de votre vie.

Ce qui change, c’est votre relation avec elles.

Prenez l’exemple de Julien, un coureur amateur que j’accompagne en préparation mentale. Il venait de vivre une contre-performance sur un semi-marathon. Sa réaction habituelle aurait été de se juger : « Tu t’es mal préparé, t’es pas assez fort mentalement, t’aurais dû mieux gérer. »

On a travaillé sur l’accueil de sa déception. Non pas pour l’effacer, mais pour l’écouter. Qu’est-ce que cette déception lui disait ? Qu’il tenait à sa performance. Qu’il avait des standards élevés. Que courir était important pour lui. La déception, accueillie, devenait une information sur ses valeurs, pas une condamnation de sa valeur.

Il m’a dit quelques semaines plus tard : « Je ne me suis pas senti moins déçu. Mais je ne me suis pas écrasé non plus. J’ai ressenti la déception, je l’ai laissée passer, et après j’ai pu analyser ma course calmement sans me détruire. »

C’est ça, le changement. Vous n’êtes pas moins sensible. Vous êtes plus solide. Parce que vous ne gaspillez plus votre énergie à lutter contre vous-même. Cette énergie, vous pouvez la mettre ailleurs : dans l’action, dans la créativité, dans la relation aux autres.

Au cabinet, je vois des personnes qui arrêtent de se juger et qui découvrent qu’elles ont du temps pour elles. De l’énergie pour leurs projets. De la présence pour leurs proches. Le jugement était un gouffre. L’accueil libère.

Un exercice simple pour commencer aujourd’hui

Vous n’avez pas besoin de prendre rendez-vous pour commencer à expérimenter ce changement. Vous pouvez le faire maintenant, dans votre vie quotidienne.

Voici un exercice que je donne à mes clients entre deux séances. Il prend 3 minutes. Faites-le une fois par jour pendant une semaine.

Choisissez un moment où vous êtes seul, calme. Le soir avant de dormir, ou le matin au réveil. Asseyez-vous confortablement. Fermez les yeux si ça vous aide.

  • Minute 1 : Respirez normalement. Posez une main sur votre ventre. Sentez le mouvement de la respiration, sans le modifier.
  • Minute 2 : Amenez votre attention sur ce que vous ressentez émotionnellement à cet instant. Pas besoin que ce soit fort. Juste une émotion qui est là, même légère. Peut-être de la fatigue, de l’impatience, de la sérénité. Nommez-la intérieurement : « Il y a de la fatigue. »
  • Minute 3 : Posez-vous ces questions, lentement, sans chercher à répondre parfaitement : « Si cette émotion était une partie de moi, que voudrait-elle que je sache ? » « Qu’est-ce qu’elle craint qu’il se passe si je ne l’écoute pas ? » « Est-ce que je peux être simplement présent avec elle, sans vouloir la changer ? »

Si des jugements arrivent (« Je fais mal cet exercice », « C’est ridicule »), notez-les simplement. « Tiens, voilà une partie qui juge. » Et revenez à l’émotion initiale.

Cet exercice n’est pas magique. Il ne va pas résoudre des années de souffrance en trois minutes. Mais il va commencer à créer un nouveau circuit dans votre cerveau. Un circuit d’accueil plutôt que de combat. Un circuit où le Self peut reprendre sa place.

Vous n’êtes pas seul dans cette exploration

Je vous ai parlé de mécanismes, de parties, de Self. Mais derrière ces mots, il y a des vies. Des hommes et des femmes qui, comme vous, ont passé des années à se juger, à lutter contre leurs émotions, à se sentir en guerre contre eux-mêmes.

Ce que je vois dans mon cabinet, c’est que le changement est possible. Pas un changement brutal, pas une transformation miraculeuse. Un changement progressif, fait de petites prises de conscience, de moments où vous sentez que vous pouvez respirer un peu plus profondément, où la voix critique s’élo

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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