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Témoignage : comment l'IFS a libéré ma colère refoulée

Une histoire vraie de réconciliation avec une part longtemps ignorée.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Je l’ai vue arriver dans mon cabinet un mardi matin. Elle s’est assise en bord de chaise, les épaules remontées jusqu’aux oreilles, les poings serrés sur ses genoux. Avant même que je pose une question, elle m’a dit : « Je ne sais pas pourquoi je suis là. Mes amies disent que j’ai un problème avec la colère, mais moi je ne ressens rien. Je n’ai jamais été quelqu’un de colérique. »

Elle s’appelle Camille (j’ai changé son prénom). Elle a 34 ans, elle est cadre dans une collectivité territoriale, et elle passe ses journées à dire oui à tout le monde. Oui aux dossiers en urgence qu’on lui refile à 17h. Oui aux annulations de ses vacances. Oui aux reproches de son conjoint qui trouve qu’elle travaille trop. Oui, oui, oui. Et pourtant, elle ne ressentait rien.

C’est ça, la colère refoulée. Elle ne crie pas. Elle ne claque pas les portes. Elle s’installe en silence, dans le corps, dans les nuits sans sommeil, dans les migraines du mercredi après-midi. Et un jour, elle explose pour une raison minuscule — une tasse mal rangée, un mot de travers — et on ne se reconnaît plus.

Ce jour-là, Camille ne savait pas encore qu’elle allait rencontrer une partie d’elle-même qu’elle avait enfermée depuis l’enfance. Une partie qu’elle avait appris à mépriser, à craindre, à étouffer sous des tonnes de gentillesse. L’IFS, ou thérapie des parties, allait lui offrir une porte de sortie inattendue.

Voici son histoire. Et si vous vous reconnaissez, peut-être que la vôtre commence à ressembler à ça.


Comment j’ai découvert que ma “gentillesse” était en fait une prison

Camille est arrivée en me parlant de son épuisement. Pas de sa colère. Elle disait : « Je suis fatiguée, Thierry. Je fais tout bien, je prends sur moi, je ne dis jamais non, et pourtant je me sens vide. » Elle était fière de ne pas être comme sa mère, qui criait souvent quand elle était petite. Elle avait construit une identité entière autour de l’idée que les gens calmes sont des gens bien.

Sauf que son corps ne mentait pas. Elle avait des douleurs chroniques à la mâchoire, des tensions dans les trapèzes, et un mal de dos qui la réveillait toutes les nuits vers 3h du matin. Son médecin traitant lui avait parlé de somatisation. Elle avait déjà essayé la sophrologie, le yoga, les tisanes. Rien n’y faisait.

Je lui ai proposé d’explorer ce qui se passait à l’intérieur d’elle. Pas en cherchant une mémoire traumatique spectaculaire — elle n’avait pas vécu de violence flagrante — mais en l’invitant à observer ce qui se passait quand quelqu’un lui demandait un service qu’elle n’avait pas envie de rendre.

« Qu’est-ce que tu ressens, à ce moment-là ? »

Elle a froncé les sourcils. « Rien. Je dis oui, c’est tout. »

« Et dans ton corps ? »

Long silence. Puis, la voix plus basse : « Une boule. Là, dans la gorge. Et les poings qui se serrent. »

C’était la première fois qu’elle mettait des mots sur ce qui se passait avant le oui. Cette boule, ces poings serrés, c’était une partie d’elle qui avait quelque chose à dire. Mais une autre partie — que j’appelle souvent la partie “gentille” ou “adaptative” — prenait le micro immédiatement pour dire oui, pour éviter le conflit, pour rester aimable.

La colère refoulée, ce n’est pas l’absence de colère. C’est une colère qui a appris à se taire tellement tôt qu’elle n’a même plus la permission d’exister.

Camille a compris ce jour-là que sa “gentillesse” n’était pas un choix. C’était un mécanisme de survie. Une stratégie qu’elle avait développée petite fille pour ne pas déranger, pour ne pas ressembler à sa mère, pour être aimée. Et cette stratégie, efficace à 8 ans, était devenue une prison à 34 ans.


Le jour où j’ai rencontré la petite fille qui serrait les poings

En IFS, on ne combat pas les parties. On ne les juge pas. On les écoute. Camille a accepté de fermer les yeux et de se tourner vers cette boule dans sa gorge. Je lui ai demandé de lui poser une question simple : « Qu’est-ce que tu veux que je sache ? »

Elle a pleuré. Pas des sanglots bruyants, juste des larmes qui coulaient sans prévenir. Et elle a vu une image : une petite fille de 7 ans, assise par terre dans le couloir de la maison de son enfance, les poings serrés, les dents serrées, le regard fixé sur la porte fermée de la chambre de ses parents qui se disputaient encore une fois.

Cette petite fille ne pouvait rien dire. Elle n’avait pas le droit d’intervenir. Elle n’avait pas le droit d’être en colère contre ses parents parce que “ce sont tes parents, tu dois les respecter”. Alors elle serrait les poings. Et elle promettait, dans sa tête, qu’elle ne serait jamais comme eux.

Camille a reconnu cette petite fille. C’était elle. C’était la partie qu’elle avait enterrée sous des années de “je vais bien, tout va bien”.

En IFS, on appelle ça un exilé. Une partie blessée, souvent jeune, qui porte une charge émotionnelle intense — ici, la colère, la peur, l’impuissance — et qu’on a reléguée loin de la conscience pour pouvoir fonctionner. Le problème, c’est que les exilés ne disparaissent pas. Ils continuent d’agir, en sous-marin, dans le corps, dans les réactions automatiques, dans les nuits agitées.

Camille a passé les premières séances à apprendre à être avec cette petite fille. Pas à la changer. Pas à lui dire “ça va aller, arrête de pleurer”. Juste à l’écouter. Et elle a découvert que cette colère refoulée n’était pas un monstre. C’était une gardienne. Elle avait protégé Camille pendant des années en l’empêchant de s’effondrer.

Le problème, c’est qu’elle était restée bloquée en mode “alerte permanente”.


Pourquoi les parties “protectrices” sont souvent confondues avec des défauts

Quand Camille a commencé à sentir sa colère remonter, elle a eu peur. « Je vais devenir comme ma mère », disait-elle. « Je vais tout casser. » C’est une réaction très fréquente. On confond ressentir une émotion et agir sous son emprise.

En IFS, on distingue clairement la partie qui ressent et la partie qui agit. Camille avait une partie protectrice très active : celle qui disait oui à tout, qui anticipait les besoins des autres, qui s’excusait même quand elle n’avait rien fait de mal. Cette partie avait un rôle essentiel : éviter la colère à tout prix. Elle pensait que si Camille laissait ne serait-ce qu’une once de colère s’exprimer, ce serait le chaos.

Cette partie protectrice n’était pas une ennemie. C’était une pompière qui croyait sincèrement protéger la maison en noyant la moindre étincelle. Sauf qu’à force de noyer, elle inondait tout.

En IFS, on ne vire pas les protecteurs. On les remercie. On leur dit : « Je vois ce que tu fais pour moi. Je comprends que tu as cru que c’était la seule façon. Maintenant, j’aimerais essayer autre chose. »

Camille a eu besoin de plusieurs séances pour que cette partie accepte de lâcher un peu la bride. Elle avait peur. Elle était convaincue que sans elle, Camille allait exploser en pleine réunion, insulter sa chef, quitter son mari. Je lui ai proposé un petit test : « Et si on essayait juste de ressentir la colère dans ton corps, ici, dans ce cabinet, sans rien faire ? Juste la respirer. »

Elle a accepté. Et ce qui s’est passé l’a surprise.

La colère n’est pas un acte. C’est une énergie. Quand on arrête de la combattre, elle traverse. Et après, il reste de l’espace pour autre chose.

Elle a senti la chaleur monter dans sa poitrine, ses mâchoires se serrer, ses poings se fermer. Et puis, au bout de quelques minutes, tout s’est calmé. La colère n’avait pas détruit le cabinet. Elle n’avait pas frappé quelqu’un. Elle était venue, elle avait été accueillie, et elle était repartie.

Camille a pleuré de soulagement. Pour la première fois, elle comprenait que ressentir sa colère ne faisait pas d’elle une personne dangereuse. Cela faisait d’elle une personne vivante.


Comment l’IFS m’a appris à poser des limites sans culpabilité

La suite a été plus concrète. Une fois que Camille a pu ressentir sa colère en sécurité, elle a commencé à l’exprimer en douceur dans sa vie quotidienne. Pas en claquant la porte, pas en hurlant. Juste en disant : « Là, ça ne me convient pas. »

Un jour, son collègue lui a refilé un dossier urgent à 16h45. Avant, elle aurait dit oui avec un sourire crispé et serait restée jusqu’à 20h en serrant les dents. Cette fois, elle a senti la boule dans sa gorge, la chaleur dans sa poitrine, et elle a dit : « Je ne peux pas le prendre aujourd’hui. On en reparle demain matin. »

Elle m’a raconté ça avec des yeux ronds. « Je n’ai pas eu de crise cardiaque. Il ne m’a pas insultée. Il a dit “ok” et il est allé voir quelqu’un d’autre. »

C’est ça, le vrai changement. Pas une transformation spectaculaire du jour au lendemain, mais une série de micro-choix. À chaque fois qu’elle posait une limite, la petite fille dans le couloir relâchait un peu ses poings. À chaque fois qu’elle disait non calmement, la partie protectrice voyait que le monde ne s’écroulait pas.

Bien sûr, tout n’a pas été linéaire. Il y a eu des rechutes. Des jours où elle disait oui par réflexe, et où elle passait la soirée à ruminer. Mais elle avait désormais une boussole intérieure. Elle savait que sa colère n’était pas une ennemie à abattre, mais un signal. Un indicateur que quelque chose était important pour elle.

Elle a aussi dû négocier avec une autre partie : celle qui se sentait coupable de dire non. Cette partie avait été formée très tôt à croire que “si je dis non, je suis égoïste”. En IFS, on l’a remerciée aussi, et on lui a montré que dire non à un collègue, ce n’était pas abandonner tout le monde. C’était s’inclure dans l’équation. Pour la première fois, Camille comptait autant que les autres.


Les 3 choses que j’ai apprises sur la colère (et que personne ne m’avait dites)

En chemin, Camille a déconstruit plusieurs croyances qu’elle traînait depuis l’enfance. Je les partage ici, parce que je les retrouve chez presque toutes les personnes qui viennent me voir pour une colère refoulée.

1. La colère n’est pas une émotion négative. C’est une émotion de protection.

On a appris à classer les émotions en bonnes et mauvaises. La colère est dans la case “mauvaise” avec la tristesse et la peur. Pourtant, sans colère, on ne saurait pas quand une limite est franchie. On ne saurait pas quand on nous manque de respect. On ne saurait pas quand on a besoin de dire non. La colère est un signal, pas un défaut.

2. Refouler la colère ne la fait pas disparaître. Elle migre.

Camille croyait que ne pas exprimer sa colère, c’était la gérer. En réalité, elle la stockait. Dans son corps (tensions, migraines, sommeil perturbé). Dans son comportement (passivité, épuisement, irritabilité différée). Et parfois, elle la déversait sur les mauvaises personnes — un conjoint qui ne méritait pas une engueulade pour un verre oublié sur la table.

3. Exprimer sa colère s’apprend. Ce n’est pas inné.

Si on a grandi dans un environnement où la colère était dangereuse ou interdite, on n’a jamais eu de modèle d’expression saine. On bascule entre tout retenir et tout exploser. L’IFS permet de trouver un juste milieu : ressentir la colère, comprendre ce qu’elle veut dire, et l’exprimer d’une façon qui préserve la relation sans s’effacer soi-même.

Camille a mis du temps à intégrer ces trois leçons. Mais une fois qu’elles sont devenues une partie d’elle, elle n’a plus eu peur de sa propre intensité.


Ce que l’IFS a changé dans ma vie (et ce qui reste à faire)

Aujourd’hui, Camille ne se reconnaît plus. Pas qu’elle soit devenue une personne colérique — elle sait maintenant que c’était sa peur principale. Elle est devenue une personne authentique. Elle rit plus franchement. Elle pleure quand elle a envie. Elle dit non sans s’excuser trois fois.

Son couple s’est apaisé. Son conjoint, au début déstabilisé par ses nouvelles limites, a fini par dire : « Je te préfère comme ça. Avant, je ne savais jamais ce que tu pensais vraiment. Maintenant, je te connais. »

Son corps a lâché une partie des tensions. La boule dans la gorge est toujours là parfois, mais elle sait maintenant que c’est une amie qui lui signale un besoin. Elle l’écoute, elle prend une respiration, et elle choisit ce qu’elle veut en faire.

Bien sûr, tout n’est pas réglé. Des parties blessées refont surface de temps en temps. La petite fille dans le couloir a encore besoin d’être rassurée quand Camille doit gérer un conflit. La partie protectrice a parfois des sursauts d’anxiété. Mais Camille a désormais une relation avec elles. Elle ne les combat plus. Elle les écoute.

Guérir, ce n’est pas faire taire ses parties. C’est leur offrir une place à la table.


Si vous vous reconnaissez, voici ce que je vous propose

Peut-être que vous lisez ce texte et que vous sentez une résonance. Peut-être que vous êtes comme Camille : fatigué, gentil, efficace, mais vide à l’intérieur. Peut-être que vous avez peur de votre colère. Peut-être que vous ne la sentez même plus.

Ce que je vais vous dire, c’est que vous n’êtes pas brisé. Vous n’avez pas un “défaut de caractère”. Vous avez une partie de vous qui a été blessée, et d’autres parties qui ont fait de leur mieux pour vous protéger. L’IFS n’est pas une méthode pour vous “réparer”. C’est une méthode pour vous retrouver.

Si vous voulez explorer cette piste, vous pouvez commencer seul, en douceur, en vous posant ces questions quand vous sentez une tension ou une boule quelque part :

  • Qu’est-ce que je ressens dans mon corps, là, maintenant ?
  • Si cette sensation avait un âge, quel âge aurait-elle ?
  • Qu’est-ce qu’elle voudrait que je sache ?
  • Puis-je juste rester avec elle, sans la changer, sans la juger ?

Vous pouvez aussi, si le chemin vous semble trop escarpé seul, pousser la porte d’un praticien formé à l’IFS. Pas pour qu’on vous “guérisse”. Pour qu’on vous accompagne dans la rencontre avec vous-même.

Moi, je suis installé à Saintes depuis 2014, et j’accompagne des adultes comme Camille — et comme vous peut-être — à renouer avec leurs parties oubliées. Ce n’est pas toujours confortable, mais c’est vivant. Et la vie, quand on arrête de

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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