PsychologieTrauma Et Resilience

Le trauma et l'identité : quand vous ne vous reconnaissez plus

Comprendre la perte de soi après un événement violent.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

C’est une plainte que j’entends souvent en consultation, et elle revient presque mot pour mot : « Je ne me reconnais plus. » Pas « je ne vais pas bien », pas « je suis triste », mais une forme d’étrangeté radicale vis-à-vis de soi-même. La personne en face de moi, qui a vécu un événement violent – une agression, un accident, une trahison brutale, un viol –, me dit qu’elle a l’impression d’être devenue quelqu’un d’autre. Quelqu’un qu’elle n’aime pas, ou qu’elle ne comprend pas.

Si vous lisez ces lignes et que ça résonne, peut-être que vous aussi, vous avez traversé ça. Vous vous réveillez le matin et vous avez ce sentiment diffus que la personne dans le miroir n’est pas tout à fait vous. Vous avez perdu accès à une version de vous-même qui semblait naturelle, fluide, vivante. Vous vous sentez fragmenté, comme si des morceaux de votre identité s’étaient éparpillés quelque part, et que vous deviez marcher sur des tessons pour essayer de les rassembler.

Je vais vous parler de ce mécanisme aujourd’hui. Pas pour vous donner des solutions magiques – je ne crois pas aux solutions magiques – mais pour vous aider à comprendre ce qui se passe dans votre cerveau et votre corps quand le trauma vous vole votre identité. Et surtout, pour vous montrer qu’il y a un chemin de retour, même s’il est sinueux.

Pourquoi un événement violent peut-il vous faire perdre le sentiment de qui vous êtes ?

Commençons par le début. Un événement violent, ce n’est pas juste une mauvaise expérience. C’est une rupture de contrat avec la vie telle que vous la connaissiez. Jusque-là, vous aviez construit une identité sur des croyances implicites : le monde est globalement sûr, les gens sont dignes de confiance, vous avez un certain contrôle sur votre existence. Ces croyances ne sont pas des concepts philosophiques ; ce sont des fondations sur lesquelles repose votre sentiment d’identité. Elles vous permettent de vous lever le matin en sachant qui vous êtes et comment vous fonctionnez.

Puis l’événement violent arrive. Il ne contredit pas ces croyances : il les pulvérise. Votre cerveau, qui est une machine à prédire la réalité, se retrouve face à une information qu’il ne peut pas intégrer : « Je suis en danger de mort, et je n’ai aucun contrôle. » Cette information est si massive, si incompatible avec votre modèle du monde, qu’elle crée une fissure. Le système nerveux bascule en mode survie – combat, fuite, ou plus souvent, freezing (sidération) – et il reste bloqué là, même après que le danger soit passé.

Ce qui est dévastateur, c’est que cette fissure traverse votre identité elle-même. La partie de vous qui croyait en la sécurité, qui faisait confiance, qui se sentait vivante, est soudainement devenue une menace pour la survie. Votre cerveau, pour vous protéger, a dû créer une nouvelle version de vous : hypervigilante, méfiante, engourdie, ou au contraire explosive. Cette version n’est pas « fausse », elle a été nécessaire pour survivre à l’instant T. Mais elle n’est pas celle que vous reconnaissez comme étant vous.

Un exemple concret : je reçois un jour un homme d’une quarantaine d’années, cadre commercial, père de famille. Il a été victime d’un home-jacking il y a deux ans. Deux hommes cagoulés sont entrés chez lui la nuit, l’ont ligoté avec ses enfants dans la pièce d’à côté. Il n’a pas été frappé physiquement, mais la menace était totale. Depuis, il me dit : « Je ne suis plus le même. J’étais quelqu’un de calme, de posé, qui gérait le stress. Maintenant, je sursaute pour un bruit de voiture, je suis irritable avec mes gosses, et je n’arrive plus à me concentrer au travail. » Ce qu’il décrit, ce n’est pas un simple stress post-traumatique classique ; c’est une transformation identitaire. Son ancien soi – celui qui était confiant, détendu – a été remplacé par un soi de survie. Il ne le reconnaît pas, et il le déteste.

« Le trauma n’est pas seulement ce qui vous est arrivé. C’est ce qui est arrivé à votre capacité à vous sentir vous-même. »

Comment le cerveau réorganise-t-il votre identité pour survivre ?

Pour comprendre cette perte de soi, il faut jeter un œil sous le capot. Votre cerveau n’est pas un bloc monolithique. Il est composé de différentes parties ou « sous-personnalités » – c’est ce que nous appelons en IFS (Internal Family Systems). Chacune de ces parties a une fonction, une émotion, une croyance. Par exemple, vous avez une partie qui s’occupe de votre sécurité, une autre qui gère les relations sociales, une autre qui vous pousse à réussir. En temps normal, ces parties coopèrent, et vous avez un sentiment d’unité.

Quand un événement violent survient, une partie spécifique – celle qui a vécu l’événement – se retrouve traumatisée. Elle est bloquée dans le passé, revivant sans cesse la scène, chargée d’une peur ou d’une honte immense. Pour que le reste du système puisse continuer à fonctionner, d’autres parties vont se mettre en place pour « gérer » cette partie traumatisée. Ce sont ce qu’on appelle des parties protectrices. Elles peuvent prendre plusieurs formes :

  • Le manager : hypervigilant, contrôleur, qui essaie de prévenir tout danger futur en anticipant, en planifiant, en évitant les situations à risque. C’est la partie qui vous fait vérifier trois fois que la porte est fermée, ou qui vous empêche de sortir le soir.
  • Le pompier : plus radical, qui intervient quand la partie traumatisée prend le dessus. Il peut pousser à la consommation (alcool, nourriture, écrans), à la colère explosive, à la dissociation (vous « quitter » mentalement), ou à la recherche de sensations fortes pour noyer la douleur.
  • L’exilé : la partie traumatisée elle-même, souvent très jeune, qui porte la honte, la peur, la vulnérabilité. Elle est « exilée » parce que le système la considère comme trop dangereuse à approcher.

Le problème, c’est que ces parties protectrices, si elles sont efficaces pour survivre, prennent toute la place. Elles deviennent votre nouvelle identité par défaut. Vous n’êtes plus la personne spontanée, créative, confiante. Vous êtes devenu ce manager qui contrôle tout, ou ce pompier qui s’éteint dans l’alcool ou la colère. Et vous ne reconnaissez pas cette version de vous-même, parce qu’elle n’est pas votre essence ; c’est une stratégie de survie.

Prenons un autre exemple. Une femme que j’ai suivie avait vécu une agression sexuelle dans son adolescence. À 35 ans, elle était devenue une perfectionniste implacable, une workaholic. Elle disait : « Je ne sais pas qui je suis en dehors du travail. Si je ralentis, j’ai peur de m’effondrer. » Son « manager » intérieur avait pris le contrôle total pour éviter de ressentir la vulnérabilité et la honte de l’exilé. Mais cette identité de « performeuse » était épuisante, et elle ne lui correspondait pas. Elle était devenue une étrangère pour elle-même.

Pourquoi la honte est-elle le ciment de cette nouvelle identité ?

Vous avez peut-être remarqué que je n’ai pas encore parlé de la honte. Pourtant, c’est l’émotion centrale du trauma, surtout quand il s’agit d’identité. La honte n’est pas la culpabilité. La culpabilité dit : « J’ai fait quelque chose de mal. » La honte dit : « Je suis quelque chose de mal. » Elle attaque directement votre valeur en tant que personne.

Quand vous vivez un événement violent, la honte s’installe souvent de manière insidieuse. Vous pouvez vous sentir honteux de ne pas avoir réagi comme vous auriez dû (combattre, fuir, crier), honteux d’avoir été vulnérable, honteux d’avoir survécu quand d’autres non, ou honteux de ce que votre corps a ressenti pendant l’événement. Cette honte, si elle n’est pas traitée, devient le noyau de votre nouvelle identité. Vous commencez à croire que vous êtes fondamentalement brisé, sale, faible, ou indigne.

Et voici le piège : cette honte vous isole. Vous ne parlez pas de ce que vous avez vécu, parce que vous avez peur du jugement des autres, mais surtout de votre propre jugement. Vous portez ce secret comme un fardeau, et plus vous le portez seul, plus il devient lourd. Votre identité se rétrécit autour de cette honte. Vous n’êtes plus un être humain complexe avec des forces et des faiblesses ; vous êtes juste « la personne à qui c’est arrivé » ou « la personne qui ne va pas bien ».

Un patient m’a dit un jour : « J’ai l’impression que tout le monde peut voir que je suis abîmé. Que je porte une pancarte. » Cette pancarte, c’est la honte qui s’est collée à son identité. Et plus il essayait de la cacher, plus elle prenait de place. C’est un paradoxe terrible : pour protéger votre identité, vous en créez une que vous ne supportez pas.

Comment l’hypnose et l’IFS peuvent-elles vous aider à retrouver votre identité ?

Alors, concrètement, comment on sort de là ? Ce n’est pas en se disant « je vais être positif » ou « je vais arrêter d’y penser ». Le cerveau traumatisé ne fonctionne pas avec des injonctions. Il a besoin d’être accueilli dans ce qu’il est, pas combattu. C’est là que l’hypnose ericksonienne et l’IFS (Internal Family Systems) sont précieuses. Je vais vous expliquer pourquoi, sans jargon inutile.

L’hypnose ericksonienne, telle que je la pratique, n’est pas un état de sommeil ou de contrôle. C’est un état de conscience modifié où votre attention est focalisée et détendue, ce qui permet d’accéder à des parties de votre esprit qui sont habituellement hors de portée. Pendant une séance, vous êtes éveillé, conscient, mais dans un état de réceptivité accru. Cela permet de contourner les défenses de votre « manager » intérieur – cette partie qui contrôle tout et qui dit « il faut que tu ailles mieux » – pour aller directement dialoguer avec les parties qui souffrent.

L’IFS, de son côté, propose un cadre clair : chaque partie de vous a une intention positive, même celles qui semblent destructrices. La partie qui vous pousse à l’alcool, par exemple, essaie de vous protéger d’une douleur insupportable. La partie qui vous rend hypervigilant essaie de vous garder en vie. Le travail consiste à entrer en contact avec ces parties, non pas pour les éliminer, mais pour les comprendre, les remercier, et les soulager de leur fardeau. Progressivement, vous pouvez accéder à votre « Self » – cette essence calme, curieuse, compatissante qui est là en dessous de tout.

Concrètement, une séance typique peut ressembler à ça : je vous guide en hypnose pour que vous puissiez rencontrer une partie de vous – par exemple, celle qui se sent honteuse ou effrayée. Vous n’êtes pas en train de « revivre » le trauma, mais de l’observer avec une certaine distance. Vous pouvez lui poser des questions : « Qu’est-ce que tu crois ? Qu’est-ce que tu as besoin que je sache ? » Et souvent, cette partie révèle des choses surprenantes. Elle peut dire : « Je crois que tu es en danger si tu fais confiance. » Ou : « Je pense que tu mérites ce qui t’est arrivé. » Ces croyances sont des vestiges du passé, mais elles sont devenues votre identité.

« Ce que le trauma a séparé, la compassion peut le réunir. Pas en effaçant les cicatrices, mais en apprenant à vivre avec elles sans qu’elles définissent qui vous êtes. »

Retrouver son identité : un chemin progressif, pas une réparation instantanée

Je veux être honnête avec vous : retrouver un sentiment d’identité cohérent après un trauma, ce n’est pas un processus linéaire. Ce n’est pas comme réparer une voiture où on change une pièce et tout fonctionne. C’est plus comme un jardin qu’on défriche : il y a des mauvaises herbes tenaces, des racines profondes, et parfois on doit creuser longtemps avant de trouver la terre fertile.

Ce que j’observe chez les personnes que j’accompagne, c’est que le chemin passe par plusieurs étapes, qui ne sont pas toujours dans l’ordre :

  1. La reconnaissance : admettre que vous ne vous reconnaissez plus, et que ce n’est pas une faiblesse mais une conséquence logique de ce que vous avez vécu. C’est déjà un acte de courage immense.

  2. La curiosité : au lieu de juger vos réactions – « pourquoi je suis si irritable ? », « pourquoi je n’arrive pas à lâcher prise ? » –, les aborder avec curiosité. « Qu’est-ce que cette partie de moi essaie de faire pour moi ? » C’est le début du dialogue intérieur.

  3. La différenciation : apprendre à distinguer entre vos parties protectrices et votre Self. Vous n’êtes pas votre colère, vous n’êtes pas votre anxiété, vous n’êtes pas votre honte. Vous êtes celui ou celle qui observe ces parties. Cette prise de conscience est libératrice.

  4. L’intégration : progressivement, les parties traumatisées et protectrices peuvent être entendues, apaisées, et remises à leur place. Vous retrouvez accès à des qualités que vous pensiez perdues : la spontanéité, la confiance, la joie. Mais attention, elles peuvent revenir timidement, comme un animal sauvage qui réapprend à s’approcher.

Un patient, après plusieurs mois de travail, m’a dit : « Je ne suis plus la même personne qu’avant l’agression, c’est vrai. Mais je ne suis pas non plus la personne que j’étais juste après. Je suis quelqu’un de nouveau, qui a intégré cette expérience sans en être prisonnier. » C’est ça, l’objectif : non pas revenir à un avant idéalisé (qui n’existe peut-être pas), mais construire un après qui vous ressemble.

Ce que vous pouvez faire maintenant, concrètement

Si vous lisez ces lignes et que vous vous sentez concerné, je ne vais pas vous dire de « lâcher prise » ou de « penser positif ». Je vais vous proposer une chose très concrète, que vous pouvez faire dès aujourd’hui, chez vous, sans matériel.

Asseyez-vous quelque part où vous ne serez pas dérangé pendant 5 minutes. Fermez les yeux (ou pas, si ce n’est pas confortable). Posez votre main sur votre cœur ou sur votre ventre – un geste simple pour vous ancrer. Puis, posez-vous une seule question, à voix basse ou dans votre tête : « Quelle partie de moi a besoin d’être entendue en ce moment ? »

N’attendez pas de réponse verbale. Restez simplement présent à ce qui émerge : une sensation dans le corps, une émotion, une image, un mot. Peut-être que vous sentez une boule dans la gorge, ou une tension dans les épaules. Peut-être que vous voyez une couleur sombre. Peut-être que vous entendez une phrase comme « je suis fatigué » ou « j’ai peur ». Accueillez ça, sans jugement, sans vouloir le changer. Dites simplement : « Je te vois. Je t’entends. Merci d’être là. »

Cet exercice ne va pas résoudre votre trauma. Mais il va commencer à rétablir une connexion avec vous-même. Il va dire à votre système nerveux : « Tu n’es pas seul. Quelqu’un est là pour t’écouter. » Et cette écoute, c’est le premier pas vers la reconnaissance de qui vous êtes vraiment, au-delà des stratégies de survie.

Si vous sentez que vous avez besoin d’un accompagnement plus structuré, sachez que je suis là. Mon cabinet à Saintes est un espace où on peut parler de tout ça, sans jugement, à votre rythme. On ne va pas « réparer » votre identité ; on va vous aider à la redécouvrir. Parce qu’elle est toujours là, quelque part, sous les décombres. Elle attend juste que vous lui

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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