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Self et parties : comment dialoguer sans vous perdre

Apprenez à parler à vos émotions depuis votre Self.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Vous avez sans doute déjà vécu cette sensation étrange : une partie de vous veut changer, avancer, prendre cette décision qui semble évidente. Et une autre partie, tout aussi forte, vous freine, vous sabote, vous fait revenir en arrière. Parfois, vous vous surprenez à dire « je ne me comprends pas », « je suis en guerre avec moi-même », ou « il y a quelque chose qui m’empêche d’être heureux ». Vous n’êtes pas seul. Cette expérience est tellement universelle qu’elle a un nom : la fragmentation intérieure. Et il existe une manière de dialoguer avec ces différentes voix sans vous perdre, sans vous morceler davantage. Cela passe par ce que la thérapie IFS (Internal Family Systems) appelle le Self.

Quand je reçois des adultes à Saintes, dans mon cabinet, beaucoup arrivent avec cette plainte : « Je n’arrive pas à me décider », « Je suis toujours dans le conflit avec moi-même », « J’ai l’impression d’être plusieurs personnes différentes ». Et ils ont raison : nous sommes multiples. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette multiplicité n’est pas un problème en soi. Le problème, c’est que nous ne savons pas comment dialoguer avec ces parties sans nous laisser dominer par elles. Aujourd’hui, je vais vous montrer comment faire. Pas avec des techniques compliquées ou des concepts flous. Avec des choses concrètes, que vous pouvez expérimenter dès maintenant, dans votre quotidien.

Pourquoi vous sentez-vous parfois plusieurs personnes à l’intérieur ?

Imaginez votre esprit comme une maison avec plusieurs pièces. Dans chaque pièce, une partie de vous vit, avec ses émotions, ses croyances, ses souvenirs. Parfois, l’une de ces parties prend le contrôle du micro, et vous devenez entièrement cette voix : vous êtes tout colère, tout anxiété, tout perfectionnisme. Et une minute plus tard, une autre partie prend la parole, et vous ne comprenez plus comment vous avez pu penser ou agir ainsi.

Prenons un exemple concret. Je reçois un jour un coureur amateur, que j’appellerai Marc. Marc est un ingénieur de 42 ans, père de deux enfants. Il vient me voir parce qu’il n’arrive pas à se lancer dans un semi-marathon qu’il prépare depuis des mois. À chaque entraînement, une voix intérieure lui dit : « Tu n’es pas assez bon », « Tu vas te blesser », « Les autres sont plus forts ». Mais à côté de ça, une autre partie, passionnée, lui dit : « Allez, c’est maintenant », « Tu adores courir », « Tu peux le faire ». Résultat : Marc reste paralysé, alterne entre des sprints d’entraînement intense et des semaines d’arrêt complet. Il se vit comme « incohérent », « faible », « pas fait pour ça ».

Ce que Marc ne voit pas encore, c’est que ses parties ne sont pas des ennemis. Elles sont des protecteurs et des exilés. La partie qui critique est probablement une partie protectrice : elle essaie de le garder en sécurité, de lui éviter l’échec ou la blessure. La partie qui veut courir est une partie exilée : elle porte une passion, un élan vital, mais elle a été réprimée ou blessée dans le passé. Et entre les deux, il y a un conflit. Mais ce conflit n’est pas insoluble.

« Ce que vous appelez ‘je’ n’est qu’un théâtre où plusieurs acteurs jouent leur rôle. Le problème n’est pas qu’ils soient nombreux, mais que vous ayez oublié que vous êtes le metteur en scène. »

Ce que l’IFS propose, c’est de ne pas chercher à faire taire ces voix, ni à choisir un camp. Mais plutôt d’apprendre à dialoguer avec elles depuis une position de calme, de curiosité et de compassion. Cette position s’appelle le Self. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Self n’est pas une partie de plus. C’est votre essence, votre centre, votre capacité innée à être présent, aimant, confiant, créatif. Tout le monde a un Self. Même quand on se sent complètement perdu, fragmenté, submergé. Le Self est juste momentanément recouvert par les parties qui crient fort. L’objectif du travail, c’est de libérer cet espace intérieur pour que le Self puisse reprendre le leadership.

Comment reconnaître vos parties sans les confondre avec vous ?

La première étape, la plus difficile et la plus libératrice, est d’apprendre à distinguer ce que vous êtes de ce que vous ressentez. Quand une émotion forte vous submerge – colère, tristesse, peur, honte –, vous avez tendance à dire : « Je suis en colère », « Je suis triste », « Je suis anxieux ». Mais en réalité, vous n’êtes pas cette émotion. Vous êtes celui ou celle qui observe cette émotion. Vous êtes le ciel, pas le nuage.

Je propose souvent un petit exercice à mes patients, que vous pouvez faire maintenant, où que vous soyez. Prenez une respiration. Posez votre main sur votre cœur. Et demandez-vous : « Quelle est l’émotion la plus présente en moi en ce moment ? » Peut-être que c’est de l’impatience, de la fatigue, de la curiosité. Peut-être que c’est un vide. Peu importe. Maintenant, au lieu de vous identifier à cette émotion, dites-vous : « Une partie de moi ressent cette émotion en ce moment. » Pas « je suis impatient », mais « une partie de moi est impatiente ». Essayez. Sentez-vous la différence ? Un petit espace s’ouvre. Un espace entre vous et cette partie.

C’est subtil, mais c’est fondamental. Quand vous dites « une partie de moi », vous créez une distance. Cette distance n’est pas un rejet. C’est une invitation à regarder cette partie avec curiosité, sans être fusionné avec elle. C’est comme si vous étiez dans une pièce avec un ami qui pleure. Vous ne devenez pas ses larmes. Vous êtes là, présent, pour l’écouter. Eh bien, avec vos parties, c’est pareil. Vous pouvez être ce témoin bienveillant.

Prenons un autre exemple, cette fois avec une patiente que j’appellerai Sophie. Sophie est une enseignante de 35 ans, qui consulte pour des crises d’angoisse récurrentes. Elle me dit : « Quand je suis en classe, devant les élèves, je sens une boule au ventre, ma gorge se serre, et j’ai envie de fuir. Je suis paniquée, je ne contrôle rien. » Je lui demande : « Est-ce que vous pouvez, juste pour un instant, prendre une respiration et dire : ‘Une partie de moi est paniquée en ce moment’ ? » Elle le fait. Son visage se détend légèrement. Elle dit : « C’est étrange. La panique est encore là, mais je ne suis plus complètement dedans. Je peux l’observer. » Ce petit pas, c’est le début du dialogue.

L’erreur commune, c’est de croire que dialoguer avec ses parties, c’est se laisser submerger par elles, ou au contraire les réprimer. Non. Dialoguer, c’est les reconnaître, les remercier, et leur demander ce dont elles ont besoin. C’est un acte de leadership intérieur, pas d’abandon.

Pourquoi vos parties les plus bruyantes sont souvent vos meilleures alliées

Quand on commence à écouter ses parties, on rencontre souvent des résistances. « Mais si j’écoute cette partie qui veut que je reste au lit, je ne vais jamais avancer dans la vie. » « Si j’écoute cette partie qui critique tout, je vais me démolir. » C’est une peur légitime. Mais c’est une méprise sur ce qu’est l’écoute.

Dans l’IFS, on considère que toutes les parties ont une intention positive. Même celle qui vous fait procrastiner, même celle qui vous fait douter, même celle qui vous pousse à manger du chocolat à 23 heures. Ces parties ne sont pas là pour vous nuire. Elles sont là pour vous protéger, vous soulager, ou exprimer un besoin profond qui n’a pas été entendu. Le problème, ce n’est pas l’intention de la partie. C’est la méthode qu’elle utilise, souvent inadaptée au présent.

Reprenons Marc, le coureur. Sa partie critique qui lui dit « Tu n’es pas assez bon » est en fait une protectrice très utile. Elle l’a probablement aidé à être exigeant dans son travail, à réussir ses projets, à ne pas décevoir les autres. Mais cette même stratégie, appliquée à la course à pied, devient paralysante. Au lieu de combattre cette partie, je propose à Marc de la remercier. « Merci d’avoir essayé de me protéger de l’échec. Je comprends que tu veux mon bien. Maintenant, peux-tu me laisser un peu d’espace pour que je puisse écouter la partie qui veut courir ? » C’est simple, mais ça change tout. La partie critique, quand elle se sent entendue et reconnue, se détend. Elle n’a plus besoin de crier.

« Une partie qui se sent écoutée n’a plus besoin de hurler. C’est la seule véritable clé pour apaiser un conflit intérieur. »

J’ai aussi travaillé avec un footballeur amateur, Lucas, 28 ans. Il venait pour une baisse de performance. À chaque match, il sentait une pression énorme, une voix intérieure qui lui disait : « Ne rate pas cette occasion, tout le monde te regarde, tu vas décevoir ton équipe. » Cette voix le paralysait. En séance, nous avons dialogué avec cette partie. Elle s’est révélée être un protecteur qui avait émergé à l’adolescence, quand Lucas avait vécu une humiliation sur le terrain. Depuis, cette partie veillait à ce qu’il ne soit jamais « trop confiant », pour éviter une nouvelle blessure narcissique. Une fois que Lucas a compris son intention positive – le protéger de la honte –, il a pu la remercier et lui demander de prendre un rôle plus mesuré. Aujourd’hui, avant chaque match, Lucas prend 30 secondes pour dire intérieurement : « Merci de veiller sur moi. Je suis en sécurité maintenant. Tu peux te reposer. » Sa performance s’est améliorée, non pas parce qu’il a fait taire la peur, mais parce qu’il a appris à dialoguer avec elle.

Comment mener un dialogue intérieur qui ne vous épuise pas

Dialoguer avec ses parties, ce n’est pas passer sa vie en introspection ou faire des séances d’hypnose de trois heures. C’est un geste quotidien, rapide, que vous pouvez intégrer dans votre routine. Voici une méthode en quatre étapes, que j’enseigne à mes patients et que j’utilise moi-même.

1. Pause et respiration. Quand vous sentez une émotion forte, ou une voix intérieure qui s’agite, arrêtez-vous une seconde. Inspirez profondément. Expirez lentement. Cela vous sort de la réaction automatique et active votre système parasympathique. Vous créez un espace.

2. Identifiez la partie. Demandez-vous : « Quelle partie de moi est active en ce moment ? » Vous pouvez même lui donner un nom : « la partie critique », « la partie peureuse », « la partie perfectionniste ». Ne jugez pas. Accueillez.

3. Remerciez et accueillez. Dites intérieurement : « Merci d’être là. Je te vois. Je comprends que tu essaies de m’aider. » Cela peut sembler artificiel au début, mais c’est une clé. Les parties sont comme des enfants : elles veulent être vues et reconnues.

4. Demandez ce dont elle a besoin. Une fois que la partie se sent écoutée, demandez-lui : « Qu’est-ce que tu veux que je sache ? » ou « De quoi as-tu besoin en ce moment ? » Souvent, la réponse est simple : « J’ai besoin de sécurité », « J’ai besoin de reconnaissance », « J’ai besoin de repos ». Écoutez la réponse sans l’analyser. Puis remerciez à nouveau.

Ce dialogue ne prend que 30 secondes à une minute. Mais il change radicalement votre relation à vous-même. Au lieu d’être en lutte ou en fusion, vous devenez un leader intérieur. Vous ne cherchez pas à éliminer vos parties, mais à les harmoniser. C’est comme un chef d’orchestre qui ne dirait pas au violon de se taire, mais qui l’invite à jouer au bon moment.

J’ai une patiente, Céline, 48 ans, cadre dans une collectivité, qui souffrait d’insomnies. Chaque soir, une partie d’elle ruminait : « Tu aurais dû dire ça à ton collègue », « Demain, tu as cette réunion difficile ». Cette partie l’empêchait de dormir. En apprenant ce dialogue, elle a commencé, le soir, à dire à cette partie : « Je te remercie de vouloir m’aider à être prête pour demain. Maintenant, tu peux te reposer. Je m’occupe de tout. » Au début, la partie résistait. Mais avec de la répétition, elle s’est apaisée. Aujourd’hui, Céline dort mieux, non pas parce qu’elle a supprimé son anxiété, mais parce qu’elle a appris à négocier avec elle.

Pourquoi le Self est votre meilleur guide et non un gourou intérieur

Quand on parle de Self, certains imaginent une sorte de guide spirituel parfait, toujours calme, toujours sage, qui aurait toutes les réponses. Ce n’est pas ça du tout. Le Self n’est pas une entité magique. C’est votre capacité naturelle à être présent, curieux, compatissant, confiant, créatif, calme, courageux et connecté. Ce sont les 8 C de l’IFS (Calme, Curiosité, Compassion, Confiance, Créativité, Courage, Connexion, Clarté). Vous avez déjà expérimenté cet état, même brièvement. Quand vous êtes absorbé par une activité que vous aimez, quand vous écoutez un ami sans jugement, quand vous êtes dans la nature et que tout semble simple. Ce n’est pas un état à atteindre, c’est un état à retrouver.

Le Self ne vous dira pas quoi faire. Il ne vous donnera pas de solutions toutes faites. Il vous permettra d’écouter vos parties avec discernement, de prendre des décisions alignées, et de vivre avec plus de fluidité. Par exemple, quand vous êtes dans le Self, vous pouvez entendre votre partie critique sans la croire, sans la combattre. Vous pouvez dire : « Je t’entends, tu penses que je vais échouer. Mais je choisis d’avancer quand même. » C’est ça, le leadership du Self.

Un de mes patients, un entrepreneur de 52 ans, me disait : « J’ai l’impression que mon Self est un politicien mou, qui ne sait pas trancher. » Je lui ai répondu : « Non, votre Self est un leader qui écoute tous ses ministres (les parties) avant de prendre une décision. C’est plus lent, mais plus juste. » Et c’est vrai. Le Self ne bâillonne pas les parties. Il les consulte, les remercie, et prend la décision qui sert le système dans son ensemble, pas une partie particulière.

Attention cependant : le Self n’est pas une baguette magique. Il ne fera pas disparaître vos douleurs, vos traumatismes ou vos blocages du jour au lendemain. Mais il vous donnera la capacité de les traverser avec plus de souplesse. Et surtout, il vous évitera de vous perdre dans le chaos intérieur.

Ce que vous pouvez faire maintenant pour commencer

Vous n’avez pas besoin d’attendre une séance d’hypnose ou de thérapie pour commencer à dialoguer avec vos parties. Voici trois choses concrètes que vous pouvez expérimenter dès aujourd’hui.

1. Le journal des parties. Prenez un carnet. Chaque soir, notez une situation où vous avez ressenti une émotion forte ou un conflit intérieur. Puis écrivez : « Une partie de moi a ressenti… » et décrivez l’émotion. Ensuite, écrivez : « Cette partie voulait… » et imaginez son intention positive. Enfin, écrivez : « Je remercie cette partie pour… » Cela vous prendra 5 minutes, mais cela vous entraîne à la dissociation saine.

2. Le dialogue en action. La prochaine fois que vous êtes devant une décision difficile (que faire ce soir, quel projet prioriser, comment répondre à un email), arrêtez-vous. Prenez une respiration. Demandez à la voix qui pousse dans un sens : « Qu’est-ce que tu veux me protéger de l’autre choix ? » Puis demandez à la voix qui pousse dans l’autre sens

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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