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Pourquoi votre Self n’est pas une idée spirituelle vague

Découvrez le côté concret et pratique du Self en IFS.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

L’autre jour, dans mon cabinet à Saintes, un homme d’une cinquantaine d’années, cadre commercial, s’installe en face de moi. Il vient pour des angoisses qui le réveillent à 3 heures du matin, une boule au ventre dès qu’il pense à ses réunions du lundi. On a déjà travaillé plusieurs séances ensemble. Ce jour-là, je lui parle du « Self » – ce concept central de l’IFS (Internal Family Systems) que j’utilise presque quotidiennement. Il me regarde, un peu gêné, et lâche : « Thierry, moi je suis pas dans le spirituel, hein. Je veux pas faire de méditation ou de trucs ésotériques. Le Self, c’est pas un peu du développement personnel un peu vague ? »

Je lui souris. Cette question, je l’entends souvent. Et elle mérite une réponse claire, parce que l’IFS, malgré son nom qui peut faire penser à une tribu hippie, est une approche extrêmement pratique, presque chirurgicale. Le Self n’est pas une idée floue qu’on atteint en faisant l’amour à la nature ou en chantant des mantras. C’est une réalité expérimentale, un état mental accessible, que je vois émerger chez des personnes très cartésiennes – des ingénieurs, des sportifs de haut niveau, des parents débordés.

Alors, allons-y. Démontons le mythe. Le Self, c’est quoi concrètement ? Et surtout, pourquoi ce n’est pas une lubie spirituelle ?

Qu’est-ce que le Self, vraiment ? (Spoiler : ce n’est pas votre âme)

Quand on entend « Self » en IFS, on imagine souvent une version supérieure de soi-même, une sorte de guide intérieur lumineux, voire une âme immortelle. Les premières traductions françaises du modèle ont même utilisé le terme « Soi » avec un grand S, ce qui n’a pas aidé. On croit qu’il faut méditer trois heures par jour, être en paix avec l’univers, ou avoir une connexion transcendante.

En réalité, le Self, c’est beaucoup plus simple que ça. L’IFS le définit comme l’état naturel de conscience que vous avez quand aucune de vos « parties » (ces voix intérieures ou émotions qui prennent le contrôle) n’est activée en mode pompier. Le Self n’est pas quelque chose que vous devez devenir ou atteindre. C’est quelque chose que vous êtes déjà – mais que vous ne ressentez pas parce que vos parties vous en coupent l’accès.

Prenons un exemple concret. Vous êtes en voiture, coincé dans les bouchons sur la rocade de Saintes. Vous avez une réunion importante dans vingt minutes. Une voix intérieure (une partie) s’active : « C’est une catastrophe, je vais être en retard, mon chef va me détester, je suis nul de pas être parti plus tôt. » Votre cœur s’accélère, vous tapez sur le volant. Vous êtes identifié à cette partie. Vous êtes cette panique.

Maintenant, imaginez que vous puissiez observer cette panique de loin. Vous dites : « Ah, voilà ma partie panique qui se réveille. Elle a peur d’être jugée. Elle veut me protéger. » Vous ne la combattez pas, vous ne la supprimez pas. Vous la regardez, vous lui parlez peut-être intérieurement avec curiosité : « Pourquoi as-tu si peur, ma vieille ? » À ce moment-là, vous êtes dans le Self. Vous n’êtes pas calme comme un Bouddha. Vous êtes juste présent à votre expérience, sans être mangé par elle.

Le Self, c’est cette qualité d’attention. Ce n’est pas une lumière blanche qui descend du ciel. C’est une posture mentale : curieuse, compatissante, calme, confiante, courageuse, créative, connectée et claire. Ce sont les 8 C de l’IFS. Et chacune de ces qualités n’est pas un idéal mystique. Elles sont observables, mesurables dans votre corps et dans votre comportement.

Blockquote : « Le Self n’est pas un endroit où aller. C’est la personne qui est déjà assise dans la pièce, mais que vous n’écoutiez pas parce que vous étiez trop occupé à gérer vos invités bruyants. »

Pourquoi vos parties vous cachent le Self (et c’est une bonne nouvelle)

Si le Self est notre état naturel, pourquoi est-ce qu’on ne le ressent pas tout le temps ? Parce que, comme je le dis souvent à mes patients, nos parties sont des gardiens zélés. Elles ont été formées pour nous protéger. Et pour ça, elles doivent souvent nous couper de notre Self.

Prenons un footballeur que j’accompagne en préparation mentale. Il est sur le terrain, il rate une passe simple. Immédiatement, une partie critique s’active : « T’es nul, tu mérites pas d’être là, regarde les autres, ils sont meilleurs. » Cette partie est en fait un protecteur. Elle a été créée après une humiliation à l’entraînement à 14 ans. Son job : le pousser à être parfait pour éviter la honte. Mais pour faire son job, elle doit occuper la place du Self. Elle prend le micro dans votre tête.

Le problème, c’est qu’on confond souvent cette partie avec « qui je suis ». On dit : « Je suis anxieux », « Je suis colérique », « Je suis trop sensible ». Mais en IFS, on ne dit jamais ça. On dit : « Une partie de moi est anxieuse », « Une partie est en colère ». La nuance est cruciale. Vous n’êtes pas votre anxiété. Vous êtes celui ou celle qui peut observer votre anxiété.

Et c’est là que le bât blesse pour beaucoup de personnes cartésiennes. Elles pensent que si elles laissent tomber leurs parties (leur contrôle, leur perfectionnisme, leur colère), elles vont s’effondrer. Elles ont peur qu’en arrêtant de s’identifier à leur partie travailleuse, elles deviennent paresseuses. Ou qu’en lâchant leur partie anxieuse, elles deviennent négligentes.

C’est faux. En réalité, quand vous êtes dans le Self, vous êtes plus efficace, plus concentré, plus résilient. Parce que vous n’êtes plus en train de lutter contre vous-même. Vous utilisez votre énergie pour agir, pas pour vous défendre.

Un patient cadre dirigeant me disait : « Si j’arrête de me mettre la pression avec ma partie exigeante, je vais devenir un branleur. » Je lui ai demandé : « Est-ce que tu as déjà une fois, ne serait-ce qu’une minute, été dans un état où tu étais complètement présent à ce que tu faisais, sans jugement, et où tu as été hyper efficace ? » Il a réfléchi et a dit : « Oui, en vélo, quand je fais une descente technique. Je suis hyper focus, aucun bruit mental, je prends les virages parfaitement. » Je lui ai souri : « C’était ça, le Self. Pas un idéal spirituel. Un état de performance pure. »

Les 8 C du Self : des qualités que vous utilisez déjà (sans le savoir)

Les 8 C (Calme, Curiosité, Compassion, Confiance, Courage, Créativité, Connecté, Claire) sont la signature du Self. Et ce n’est pas une check-list à cocher. C’est une description de ce qui émerge quand vous n’êtes pas submergé par une partie.

Prenons-les une par une, pour montrer à quel point elles sont concrètes :

  • Curiosité : Ce n’est pas de la méditation transcendantale. C’est juste se demander : « Tiens, pourquoi cette partie a-t-elle si peur ? Qu’est-ce qu’elle croit qu’il va se passer si elle ne fait pas son job ? » C’est la même curiosité que vous avez quand vous regardez un documentaire animalier. Vous ne jugez pas le lion, vous observez.

  • Compassion : Ce n’est pas de la pitié ou de l’apitoiement. C’est une attitude non violente envers vous-même. Quand votre partie critique vous dit « T’es nul », vous pouvez lui répondre : « Je vois que tu es fatiguée d’essayer de me protéger. Merci. » C’est tout.

  • Calme : Pas un calme absolu de moine tibétain. Juste une absence de réactivité. Vous pouvez être en colère (une partie en colère) et rester calme dans le Self. Exemple : votre conjoint vous dit quelque chose de blessant. Une partie veut hurler. Le Self dit : « Je ressens une partie qui veut hurler. Je vais faire une pause. » Le calme, c’est la capacité à faire une pause avant de réagir.

  • Clarté : C’est savoir ce qui est vrai pour vous, sans brouillard. Quand vous êtes dans le Self, vous savez instinctivement si une décision est alignée ou non. Ce n’est pas une intuition mystique. C’est juste que vos parties ne vous embrouillent plus avec leurs peurs.

  • Courage : Ce n’est pas l’absence de peur. C’est agir malgré la peur, mais sans être contrôlé par elle. Le Self n’est pas un super-héros. C’est quelqu’un qui ressent la peur d’une partie et qui avance quand même.

  • Créativité : Quand vos parties sont en mode survie, votre pensée se rétrécit. Vous voyez des solutions binaires. Le Self, lui, peut trouver des options auxquelles vous n’aviez pas pensé. C’est le fameux « coup de génie » qui arrive sous la douche, quand vous ne forcez pas.

  • Connecté : C’est la sensation d’être en lien avec les autres, avec vous-même, avec le moment présent. Pas besoin d’être en retraite spirituelle. Juste être pleinement là, dans la conversation, sans être distrait par vos parties qui ruminent le passé ou anticipent le futur.

  • Confiance : C’est la certitude intérieure que vous allez vous en sortir. Pas une confiance aveugle. Juste une foi expérientielle que vous avez les ressources pour faire face.

Un de mes patients, un commercial, m’a dit un jour : « Quand je suis dans le Self, je suis meilleur en vente. Je ne force pas, je suis juste présent au client. Je ressens ce dont il a besoin. » C’est ça, le Self. Un état de présence qui optimise vos compétences. Rien de spirituel là-dedans.

Comment accéder au Self sans méditer ni allumer des bâtons d’encens

Vous n’aimez pas la méditation ? Moi non plus, pas celle qu’on vend dans les magazines. Alors voici comment accéder au Self de manière pragmatique, avec des techniques que j’utilise en séance.

La technique de la respiration en 4-7-8 : Inspirez par le nez pendant 4 secondes. Bloquez pendant 7 secondes. Expirez lentement par la bouche pendant 8 secondes. Faites ça 3 fois. Ce n’est pas une technique spirituelle. C’est de la physiologie. Elle active le nerf vague, calme le système nerveux. Et quand votre système nerveux est calme, vos parties crient moins fort. Vous pouvez alors les observer.

Le scan corporel des parties : Asseyez-vous, fermez les yeux (ou pas). Posez votre attention sur une émotion ou une tension. Par exemple, cette boule dans le ventre. Demandez-lui : « Si cette tension pouvait parler, que dirait-elle ? » Vous n’inventez pas la réponse. Vous l’écoutez. Parfois, elle dit : « J’ai peur de perdre le contrôle. » Et là, vous êtes en Self. Vous avez créé une distance entre vous et la partie.

La technique de la chaise vide : Je l’utilise souvent. Prenez une chaise vide en face de vous. Imaginez une partie (votre critique intérieur, votre perfectionniste). Parlez-lui à voix haute : « Je vois que tu es là. Qu’est-ce que tu veux que je sache ? » Changez de chaise et répondez comme si vous étiez cette partie. Ce n’est pas du théâtre. C’est un moyen concret d’externaliser une partie pour ne plus être confondu avec elle.

Blockquote : « L’accès au Self ne nécessite pas un tapis de yoga. Il nécessite juste la volonté de faire une pause et de poser une question à une partie. »

Un patient sportif, un coureur de fond, m’a dit : « Je ne peux pas méditer avant une course, ça me détend trop. » Je lui ai appris à faire une « pause de 30 secondes » avant le départ. Il fermait les yeux, inspirait profondément, et se demandait : « Quelle partie est là ? » Il identifiait une tension dans la nuque. Il lui disait : « Je te vois, tu es le stress de la compétition. Je te remercie de vouloir me protéger. Maintenant, laisse-moi courir. » Il disait que ça lui prenait moins d’une minute et que ça changeait tout. Pas de spiritualité. Juste une technique.

Ce que le Self n’est pas (et pourquoi on confond souvent)

Il y a des idées reçues tenaces. Je les entends tous les jours.

Le Self n’est pas l’absence d’émotions. Certains croient qu’être dans le Self, c’est être froid, détaché, comme un robot zen. Non. Vous pouvez pleurer, rire, être en colère. La différence, c’est que vous avez ces émotions, elles ne vous ont pas. Vous êtes le ciel, pas les nuages. Les nuages passent, le ciel reste.

Le Self n’est pas l’égoïsme. Parfois, des patients me disent : « Si je suis dans le Self, je vais devenir centré sur moi-même, égoïste. » C’est le contraire. Le Self est profondément connecté aux autres. Quand vous êtes en Self, vous êtes plus empathique, parce que vous n’êtes pas en train de vous défendre. Vous pouvez entendre l’autre sans être déclenché.

Le Self n’est pas un état permanent. Personne n’est en Self 24h/24. Même les maîtres bouddhistes ont des parties qui s’activent. Le but n’est pas d’être parfaitement en Self tout le temps. Le but est de savoir que vous pouvez y revenir quand vous êtes submergé. C’est comme un port d’attache. Vous pouvez partir en mer (être dans une partie), mais vous savez que le port existe.

Le Self n’est pas un concept New Age. L’IFS a été développé par Richard Schwartz, un psychothérapeute américain, à partir de l’observation clinique. Ce n’est pas une révélation mystique. C’est un modèle validé par des études en neurosciences. Des chercheurs ont montré que lorsque des personnes sont en Self, certaines zones du cerveau (comme le cortex préfrontal médian) s’activent, tandis que d’autres (comme l’amygdale) se calment. C’est de la science, pas de la croyance.

Un patient ingénieur, très cartésien, m’a dit un jour : « Je suis sceptique. Mais j’ai testé. J’ai demandé à ma partie anxieuse ce qu’elle voulait. Elle m’a dit qu’elle voulait que je sois en sécurité. J’ai ressenti une vague de compassion pour elle. Et l’anxiété a baissé de 70%. C’est empirique. Ça marche. »

Pourquoi le Self est l’outil le plus concret que vous ayez pour gérer vos crises

Parlons pratique. Vous êtes en pleine crise. Votre enfant fait une crise de colère. Votre patron vous envoie un mail passif-agressif. Vous êtes dans une dispute avec votre conjoint. Que faites-vous ? Votre système nerveux s’emballe. Une partie prend le contrôle : celle qui veut hurler, celle qui veut fuir, celle qui veut se justifier.

Le Self, dans ce moment-là, c’est votre seul levier. Ce n’est pas une idée spirituelle. C’est un interrupteur. Vous pouvez, en une seconde, passer de « je suis ma colère » à « j’observe ma colère ». Et cette seconde de recul suffit à désamorcer une escalade.

Voici un protocole en 3 étapes que j’enseigne à tous mes patients et sportifs :

  1. Stop. Littéralement. Arrêtez ce que vous faites. Si vous parlez, taisez-vous. Si vous tapez sur le clavier, levez les mains. Le simple fait de marquer une pause physique interrompt le cycle de réaction.

  2. Sentez. Posez votre attention sur une sensation

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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