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Pourquoi vous ne pouvez pas lâcher prise (le rôle du manager)

Les raisons profondes derrière votre besoin de garder le contrôle.

TSThierry Sudan
25 avril 202613 min de lecture

Vous les reconnaissez, ces soirs où vous vous effondrez dans votre canapé, la nuque en compresse et les mâchoires serrées, alors que la journée est officiellement terminée depuis des heures. Vous vous dites qu’il faudrait vraiment « lâcher prise ». Prendre du recul. Arrêter de tout superviser. Mais au fond, vous savez que c’est impossible. Pas parce que vous êtes un manager incompétent ou un électron libre incapable de déléguer. Non. Parce que quelque chose, en vous, s’y oppose avec une force que vous ne comprenez pas.

Je vois régulièrement des cadres, des chefs de projet, des dirigeants de PME, des préparateurs mentaux sportifs aussi, qui viennent me voir avec cette plainte : « Je n’arrive pas à lâcher prise. Je sais que ça me nuit, mais je ne peux pas. » Et ils ont raison de ne pas pouvoir. Le problème, ce n’est pas une faiblesse de caractère ou un manque de volonté. Le problème, c’est que leur cerveau, leur système nerveux, et surtout une partie d’eux-mêmes, est convaincu que lâcher prise est dangereux.

Alors, pourquoi ne pouvez-vous pas lâcher prise ? Et surtout, que se passe-t-il vraiment dans la tête d’un manager qui a besoin de tout contrôler ?

Pourquoi votre besoin de contrôle est un système de survie, pas un caprice

Commençons par un constat simple : personne ne tient un volant les phalanges blanches par plaisir. Si vous êtes manager, vous avez probablement déjà vécu une situation où ne pas avoir eu le contrôle a eu des conséquences réelles. Un projet qui a dérapé. Un collaborateur qui a fait une erreur que vous aviez anticipée. Un client perdu parce que quelqu’un n’a pas exécuté une consigne.

Votre cerveau, en bon ordinateur de survie, a enregistré ces incidents. Il s’est construit une règle implicite : « Si je ne contrôle pas tout, ça tourne mal. » Cette règle n’est pas une opinion. C’est un conditionnement. Et plus vous avez eu de responsabilités tôt, plus ce conditionnement est profond.

Prenons un exemple. Je reçois il y a quelques mois un homme de 42 ans, chef d’une équipe de quinze personnes dans une entreprise industrielle. Il vient parce qu’il est épuisé, mais surtout parce qu’on lui a dit qu’il « étouffait » ses collaborateurs. Il me raconte une scène banale : un de ses techniciens devait envoyer un rapport à un client. Le technicien avait tout fait correctement, mais mon patient a passé trente minutes à vérifier chaque chiffre, chaque virgule, avant de laisser partir le mail. Il savait que c’était absurde. Il savait que le technicien était compétent. Mais il ne pouvait pas s’en empêcher.

En explorant avec lui via l’IFS (Internal Family Systems, ce modèle qui regarde nos parties intérieures comme des sous-personnalités protectrices), on découvre une « partie » de lui qui s’active à ce moment-là. Cette partie a pris le contrôle à l’âge de 8 ans. Il était l’aîné, et sa mère, débordée, lui confiait la responsabilité de son petit frère. Un jour, son frère s’est blessé en jouant pendant qu’il ne regardait pas. Il a été grondé sévèrement. À partir de là, une partie de lui a décidé qu’il ne devait jamais relâcher sa vigilance, surtout quand il était responsable de quelqu’un.

Cette partie a grandi avec lui. Aujourd’hui, elle ne protège plus un petit frère, mais une équipe. Elle ne craint plus une chute de vélo, mais un mail mal rédigé. Pour elle, c’est la même menace : si je ne vérifie pas, quelqu’un souffrira, et ce sera ma faute.

Voilà la réalité : votre besoin de contrôle n’est pas un défaut. C’est une stratégie de survie que votre système a mise en place pour vous protéger d’une peur ancienne. Et cette stratégie est extrêmement efficace… jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus. Parce que ce qui fonctionnait pour un enfant de 8 ans devient un boulet pour un adulte de 42 ans. Le problème n’est pas votre besoin de contrôler. Le problème, c’est que vous le faites avec des outils qui datent d’une époque où vous étiez vulnérable.

« Le besoin de contrôle n’est pas une faiblesse de caractère. C’est une partie de vous qui a appris, un jour, que lâcher prise faisait mal. Et elle fait encore son travail, même si le danger a disparu. »

Comment le stress chronique transforme le contrôle en addiction

Le deuxième mécanisme est plus insidieux. Il est biologique. Quand vous êtes en situation de contrôle, votre cerveau sécrète un cocktail de substances qui vous rendent… bien. Ou plutôt, moins mal. C’est ce qu’on appelle le cercle vicieux du stress.

Voici comment ça se passe. Vous êtes dans une réunion. Quelque chose vous échappe. Un collègue prend une initiative que vous n’avez pas validée. Votre cœur s’accélère. Vous ressentez une tension dans la poitrine. C’est l’alarme qui sonne. Votre système nerveux sympathique (le fameux mode « combat-fuite ») s’active. Vous intervenez. Vous reprenez la main. Vous vérifiez, vous corrigez, vous réajustez. Et là, vous ressentez un soulagement. La tension retombe. Vous avez repris le contrôle.

Ce soulagement est une récompense puissante. Votre cerveau enregistre : « Je me suis senti menacé, j’ai agi, la menace a disparu. » Il va donc reproduire ce schéma. C’est un conditionnement opérant, exactement comme le rat qui appuie sur un levier pour recevoir une boulette de nourriture. Sauf que votre boulette, c’est la baisse de stress.

Le problème, c’est que ce soulagement est de plus en plus court. La première fois, vous tenez une heure sans stress après avoir repris la main. La dixième fois, trente minutes. La centième fois, vous êtes en état d’alerte permanent, et chaque micro-événement déclenche la même réaction. Le contrôle devient une addiction. Vous ne contrôlez plus parce que c’est nécessaire. Vous contrôlez parce que l’acte de contrôler vous calme.

C’est là que ça devient dangereux. Vous commencez à créer des problèmes pour pouvoir les résoudre. Vous vous inventez des scénarios catastrophes. Vous voyez des risques là où il n’y en a pas. Vous passez votre temps à « éteindre des incendies » que vous avez vous-même allumés en les anticipant trop.

Je pense à une directrice commerciale que j’ai suivie en 2022. Elle était brillante, mais son équipe la fuyait. Elle m’a raconté qu’elle envoyait des mails de relance à ses collaborateurs toutes les deux heures, même le soir. Elle disait : « S’ils ne me répondent pas dans l’heure, je monte en pression. » En réalité, elle montait en pression parce que son corps avait besoin de cette décharge de stress suivie de la décharge de soulagement. C’était devenu un cycle physiologique. Lâcher prise, pour elle, ce n’était pas juste « arrêter de vérifier ». C’était se sevrer d’une drogue.

Les trois croyances qui emprisonnent le manager qui ne lâche rien

Au-delà des mécanismes biologiques et des mémoires anciennes, il y a des croyances. Des phrases que vous vous répétez, souvent inconsciemment, et qui justifient votre besoin de contrôle. Les voici. Si vous en reconnaissez une, vous n’êtes pas seul.

Croyance n°1 : « Si je ne le fais pas, personne ne le fera correctement. »

Celle-ci est la plus fréquente. Elle cache une peur de la déception. Vous avez tellement peur que le résultat soit en-dessous de vos attentes (ou de celles de votre hiérarchie) que vous préférez tout porter. Mais cette croyance est un piège. Elle vous condamne à la surcharge et empêche vos collaborateurs de grandir. En réalité, vous ne leur donnez jamais la chance de prouver qu’ils peuvent le faire. Et vous vous privez de la possibilité d’être surpris en bien.

Croyance n°2 : « Lâcher prise, c’est abandonner. »

Pour certaines personnes, lâcher prise est synonyme de faiblesse, de laisser-aller, de démission. Or, lâcher prise n’est pas ne rien faire. C’est choisir ce sur quoi vous allez concentrer votre énergie. Un manager qui lâche prise ne devient pas passif. Il devient stratégique. Il passe de « tout faire » à « faire faire », ce qui est un métier en soi.

Croyance n°3 : « Si je lâche, tout va s’effondrer. »

Celle-ci est souvent liée à une expérience traumatique passée. Un échec cuisant, une trahison, un licenciement. Cette croyance est la voix de la partie protectrice dont je parlais tout à l’heure. Elle vous dit : « Tu as déjà vu ce qui arrive quand tu relâches la pression. Tu ne veux pas revivre ça. » Et elle a raison de vous protéger. Mais elle a tort de croire que la situation d’aujourd’hui est identique à celle d’hier. Vous avez changé. Votre équipe a changé. Le contexte a changé.

Ces trois croyances forment une prison mentale. Et la clé n’est pas de les combattre (cela ne ferait que les renforcer), mais de les comprendre et de les accueillir comme ce qu’elles sont : des parties de vous qui essaient de faire leur travail.

Ce que l’IFS révèle sur votre manager intérieur qui tient la barre

L’IFS, ou thérapie des systèmes familiaux internes, est un modèle que j’utilise beaucoup dans mon cabinet. Il part d’une idée simple : nous ne sommes pas un bloc homogène. Nous sommes faits de plusieurs « parties », des sous-personnalités qui ont chacune leur rôle, leur histoire et leurs émotions.

Quand vous êtes manager, plusieurs parties sont en jeu. Il y a d’abord le Manager, ce n’est pas votre fonction, mais une partie de vous dédiée à l’organisation, au contrôle, à l’anticipation. C’est elle qui vous fait arriver en avance aux réunions, qui relit vos mails trois fois, qui planifie vos journées au quart d’heure près. Cette partie est précieuse. Sans elle, vous seriez probablement en retard, désorganisé, voire dans le chaos. Le problème, c’est quand elle prend tout le pouvoir.

En IFS, on distingue aussi les Exilés, ces parties jeunes, vulnérables, qui portent des émotions douloureuses (peur, honte, solitude) que le Manager essaie de maintenir à distance. Pourquoi votre Manager est-il si actif ? Parce qu’il essaie d’empêcher un Exilé de se réveiller. Cet Exilé, c’est peut-être celui qui a eu honte d’avoir déçu ses parents. Ou celui qui a eu peur d’être abandonné. Ou celui qui s’est senti impuissant face à une injustice.

Votre Manager est un pompier dévoué. Il est fatigué, mais il ne peut pas s’arrêter, parce que s’il s’arrête, l’incendie intérieur reprend. Et cet incendie, vous ne le sentez pas forcément consciemment. Vous sentez juste une urgence, une nécessité de faire, de contrôler, de vérifier.

Je me souviens d’un entraîneur de football que j’accompagnais en préparation mentale. Il était réputé pour sa rigueur extrême. Il préparait chaque séance avec une précision chirurgicale. Mais il ne supportait pas l’improvisation. Un jour, un joueur a changé un exercice en cours de séance. Mon entraîneur a pété un plomb. Il a hurlé. Il s’est senti humilié. En travaillant avec l’IFS, on a découvert une partie Exilée de lui, adolescent, qui avait été ridiculisé devant toute sa classe par un professeur. Cette partie était terrorisée à l’idée d’être à nouveau exposé, jugé, humilié. Son Manager (le préparateur mental) avait donc mis en place un système de contrôle absolu pour que plus jamais cette situation ne se reproduise. Le problème, c’est que ce système l’empêchait de s’adapter, de créer du lien avec ses joueurs, et de profiter du jeu.

« Votre besoin de contrôle est un pompier dévoué qui éteint un incendie que vous ne voyez pas. Mais parfois, le pompier est tellement zélé qu’il inonde toute la maison. »

Comment l’intelligence relationnelle peut vous aider à desserrer l’étau

L’intelligence relationnelle, c’est la capacité à comprendre et à gérer les relations, mais aussi la relation avec soi-même. C’est un outil puissant pour sortir du piège du contrôle, parce qu’elle ne vous demande pas d’arrêter de contrôler du jour au lendemain. Elle vous propose une progression.

La première étape, c’est l’auto-observation. Avant de changer quoi que ce soit, il faut voir. La prochaine fois que vous sentez la tension monter parce que quelque chose vous échappe, arrêtez-vous une seconde. Respirez. Et posez-vous cette question : « Qu’est-ce que je ressens dans mon corps ? » Est-ce une boule dans le ventre ? Une mâchoire serrée ? Des épaules remontées ? Cette simple observation crée un minuscule espace entre le stimulus (l’événement) et la réponse (votre contrôle). Cet espace, c’est votre liberté.

La deuxième étape, c’est la curiosité. Au lieu de juger votre besoin de contrôle (« Je suis nul, je n’y arrive pas »), devenez curieux. « Tiens, qu’est-ce qui se passe en moi ? Quelle partie s’active ? Que croit-elle qui va arriver si je ne contrôle pas ? » Cette curiosité désamorce la lutte. Vous n’êtes plus en guerre contre vous-même. Vous êtes en exploration.

La troisième étape, c’est la différenciation. Vous apprenez à distinguer ce qui est de votre ressort et ce qui ne l’est pas. En tant que manager, vous êtes responsable de votre équipe, pas responsable pour votre équipe. C’est une nuance capitale. Vous devez créer les conditions de la réussite, pas garantir le résultat. Accepter que vous ne pouvez pas contrôler les actions, les humeurs, les compétences de vos collaborateurs est un soulagement immense. Vous vous concentrez sur ce que vous maîtrisez : votre communication, votre cadre, votre soutien.

La quatrième étape, c’est la délégation consciente. Ne déléguez pas pour vous débarrasser d’une tâche. Déléguez pour faire grandir l’autre. Expliquez le « pourquoi », donnez une marge de manœuvre, acceptez que le résultat soit différent de ce que vous auriez fait. Et surtout, ne reprenez pas la main à la première difficulté. Laissez l’autre apprendre, même si ça gratte.

Les 4 actions concrètes à mettre en place dès cette semaine

Théorie, c’est bien. Pratique, c’est mieux. Voici quatre choses que vous pouvez faire, pas demain, pas quand vous serez moins fatigué, mais cette semaine.

1. Le rituel de la fin de journée Avant de quitter votre bureau (ou de fermer votre ordinateur), prenez cinq minutes. Notez trois choses que vous avez déléguées ou que vous n’avez pas contrôlées et qui se sont bien passées. Cela ancre un nouveau conditionnement. Votre cerveau apprend que ne pas contrôler ne conduit pas systématiquement à la catastrophe.

2. L’expérience du « lâcher-prise contrôlé » Choisissez un domaine à faible risque. Par exemple, laissez un collaborateur gérer un point de l’ordre du jour d’une réunion, ou laissez un collègue choisir le logiciel pour un petit projet. Fixez-vous une règle : vous n’intervenez pas, même si ça vous démange. Observez ce qui se passe. Souvent, c’est mieux que prévu. Et si ce n’est pas parfait, ce n’est pas grave. Vous avez survécu.

3. La pratique de la respiration carrée Quand la vague de contrôle monte, votre système nerveux est en mode survie. La respiration carrée (inspirez 4 secondes, bloquez 4 secondes, expirez 4 secondes, bloquez 4 secondes) force

À propos de l'auteur

TS

Thierry Sudan

Praticien en accompagnement (IFS, hypnose ericksonienne, Intelligence Relationnelle) et préparateur mental sportif. Cabinet à Saintes, séances également à distance.

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